Exposition Internationale des Arts Décoratifs et Industriels Modernes de Paris 1925

Arts Décoratifs et Industriels Modernes

28 avril 1925 - 25 octobre 1925


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Arts du Théatre

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Architecte(s) : Guillaume Tronchet

Le théâtre moderne occupe, à juste titre, une place importante à l’Exposition des Arts Décoratifs. Non seulement il dispose d’une grande salle, construite spécialement par les frères Perret et dont nous avons parlé par ailleurs, mais il occupe encore plusieurs petites salles au premier étage du Grand Palais. Dans l’une de ces dernières défilent les mannequins en costumes de scène et, dans une autre, se trouve évoquée la vie des coulisses théâtrales. Une troisième «aile est réservée aux théâtres d’avant-garde : l’Atelier, de Dullin, la Limace, la Petite Scène, et à la présentation de maquettes de costumes et de décors. Enfin, au rez-de-chaussée, à côté de la salle des Conférences, se trouvent groupées quelques curiosités et quelques innovations particulièrement intéressantes pour l’art du théâtre. Nous allons passer en revue les plus caractéristiques. Les lecteurs de La Science et la Vie, qui sont tenus au courant des actualités, connaissent déjà un certain nombre d’entre elles ; nous ne les rappellerons que pour mémoire, mais en signalant les plus récents perfectionnements.

Un nouveau système d'éclairage des scènes permet la suppression de certaines pièces du décor. — L’art de la mise en scène n’a guère évolué depuis des siècles, et, à part quelques tentatives originales faites dans certains théâtres étrangers et sur quelques scènes françaises d’avant-garde, rares sont, en cette matière, les nouveautés. Par contre, les procédés d’éclairage des scènes ont fait des progrès rapides et ont permis de réaliser des spectacles féeriques au moyen de jeux de lumière savamment combinés. L’éclairage, qu’on appelle le « luminaire » en terme de théâtre, a commencé à jouer un rôle de premier plan dans les mises en scène à partir lu milieu du XIXe siècle. L’éclairage au gaz fut d’abord en vogue dans les principaux théâtres. Un appareil régulateur à gaz — ancêtre des tableaux régulateurs électriques actuels dont l’aspect rappelle celui des buffets Torgues d’église. Cette ressemblance lui valut d’être dénommé « jeu d’orgues », nom dont on désigne encore, aujourd’hui, les régulateurs électriques. Après l’invention de Gramme, l’électricité ne tarda pas à s’installer sur les principales scènes, d’abord combinée avec le gaz, puis entièrement seule. Aujourd’hui, à part quelques très rares exceptions dues à des circonstances locales, le gaz est complètement abandonné dans les théâtres et remplacé partout par l’électricité.

L’éclairage .des scènes exige, comme bien l'on pense, l’emploi d’appareils spéciaux :
1° Des appareils principaux, à plusieurs circuits et à tension variable ; ce sont : les /erses, pour l’éclairage des frises ; les portants et les réflecteurs pour les éclairages en coulisse et les transparents ; les rampes et traînées pour l’éclairage au ras du sol ;

2° Des appareils auxiliaires, qui sont presque toujours à un seul circuit et à tension fixe ; ce sont : les projecteurs, les battants, lanternes diverses ; les lustres, appliques, chandeliers faisant partie du mobilier dans les décors représentant des intérieurs.

La manœuvre de ces différents appareils et même celle de certains appareils accessoires, tels que pupitres d’orchestre, grand lustre et appliques, lustres du foyer, doivent être commandées du jeu d’orgue qui se trouve sur la scène. Certaines manœuvres, par exemple l’éclairage des coulisses, des loges d’artistes, etc., n’ont lieu qu’une fois dans la soirée ; l’alimentation est alors reliée à un tableau spécial qui permet de désencombrer le jeu d’orgue déjà suffisamment complexe.

Les circuits à tension variable sont, bien entendu, les plus importants ; ils permettent d’obtenir les effets de jour et de nuit, d’aurore et de crépuscule, et de réaliser certaines colorations en graduant différemment les intensités des lampes de couleur.


Depuis quelques années, des techniciens, spécialisés dans l’éclairage des scènes, s’étaient préoccupés de supprimer certaines parties du décor nuisibles à l’illusion du spectateur et, entre autres, les frises et décors suspendus. Leur suppression entraînait celle des herses et des portants, nécessitant
ainsi tout un nouveau système d’éclairage.

Après bien des tâtonnements, ils ont réussi a mettre au point un dispositif entourant de trois côtés le plateau de scène et présentant une surface blanche et complètement lisse. Cette surface peut être celle d’un bâti en maçonnerie, ou encore celle d’une toile suspendue à un support semi-elliptique, ou enfin celle de tout autre dispositif dont le spectateur ne puisse apercevoir les extrémités. On obtient l’illusion de l’infini par cette surface, que nous désignerons sous le nom d’horizon artificiel » ou, plus simplement, de « ciel ».

Le problème pour l’électricien consiste donc :
1° A éclairer le plateau sur lequel se meuvent les acteurs et sur lequel sont plantés les décors ;
2° A éclairer le fond de scène figurant le ciel et l’horizon et à faire apparaître à volonté l'image des phénomènes naturels les plus variés : soleil, pltiie, nuages, tempête, orage, etc...

L’éclairage permanent du plateau est assuré au moyen de lampes intensives indépendantes, munies ou non de lentilles et de verres de couleur interchangeables. Elles peuvent être commandées ensemble, séparément, ou par groupes, de la cabine du jeu d’orgue.

Cet éclairage est complété par toute une gamme de projecteurs et de réflecteurs ayant chacun son rôle bien déterminé.

Des chariots lumineux spéciaux peuvent être employés pour obtenir des effets d’aurore ou de crépuscule particulièrement délicats à reproduire.

Enfin, lorsque, au cours d’un même acte, il faut réaliser des effets changeants sans aucune manœuvre de décors, on utilise un ingénieux appareil, résultat d’une combinaison optique et photographique, l’appareil à nuages. Cet appareil a été ainsi baptisé parce qu’il permet d’obtenir les effets de nuages les plus compliqués, comme, par exemple, celui d’un ciel chargé de petits nuages clairs, nuages se déplaçant d’abord lentement, grossissant ensuite et s’assombrissant progressivement, tandis que le vent s’élève et les pousse rapidement.

On voit, par ces notes trop brèves, à quel degré de perfection est arrivée la technique de l’éclairage électrique des scènes. Les effets variés qu’elle permet aujourd’hui d obtenir sont d’un précieux secours pour les auteurs, qui arrivent, avec de tels artifices, à créer l’atmosphère voulue et à faciliter l’illusion des spectateurs.

de physique très connus relatifs à l’absorption par les corps opaques d’un certain nombre de couleurs du spectre solaire et à la diffusion de certaines autres. C’est ainsi qu’un corps nous paraît bleu lorsqu’il est éclairé par la lumière blanche, parce qu’il absorbe toutes les couleurs complémentaires du bleu. Il deviendra noir si on l’éclaire à la lumière rouge.

On comprend facilement tout le parti qu’en peut tirer la décoration théâtrale. Si l’on représente, sur le même décor, par exemple une marquise poudrée dans un brillant costume, et une négresse dans une tenue plus sommaire, on peut faire apparaître à volonté Tune ou l’autre image, à condition de traiter chaque sujet en couleurs différentes et de les éclairer ensuite avec des lumières convenablement adaptées.

Les applications d’un pareil procédé sont extrêmement variées et les scènes étrangères l’utilisent couramment. Il semble qu’en France les directeurs de théâtre soient moins empressés. Pourtant, les revues à grand spectacle ne pourraient qu’y gagner en imprévu et en originalité.

Les décors lumineux de M. Eugène Frey. — Les premiers décors lumineux furent présentés au palais de la Danse par M. Eugène Frey, pendant l’Exposition de 1900. Ils permettaient de remplacer, dans bien des cas, des décors coûteux et compliqués par de simples projections analogues à celles d’une lanterne magique sur une toile de fond entièrement blanche. Les difficultés rencontrées par M. Frey consistaient surtout en la nécessité de conserver sur la scène un éclairage intense, nuisible à l’éclat des projections. D’autre part, les appareils de projections devaient se trouver installés derrière la scène pour ne pas encombrer celle-ci. Nous n’entrerons pas dans le détail des procédés, qui ont été complètement décrits dans le n° 61 (mars 1922) de La Science et la Vie. Toutefois, M. Frey ne s’est pas content é des premiers résultats obtenus.

En perfectionnant continuellement ses méthodes, il a pu étendre les applications du procédé. C’est ainsi qu’il avait été impossible, jusqu’ici, de faire apparaître sur un rideau de fond l’image du soleil sous la forme d’un disque lumineux d’intensité suffisante ; on y avait donc renoncé. M. Frey vient d’y parvenir de la façon suivante : il concentre l’intensité lumineuse d’un arc de 40 ampères, utilisé habituellement pour couvrir une surface de 9 mètres sur 12 mètres (soit 108 mètres carrés, dimension d’un décor lumineux), sur une surface de 4 décimètres carrés seulement.

On comprend facilement que, dans ces conditions, le disque du soleil projeté dans le paysage soit 2.500 fois plus lumineux que le paysage lui-même ; il prend donc un éclat merveilleux et donne la parfaite illusion du véritable disque solaire.

On obtient ce résultat grâce à un projecteur semblable à ceux qui servent à projeter les décors lumineux, mais qui, au lieu d’être muni d’un objectif à très court foyer, possède, au contraire, un objectif à très long foyer (750 millimètres). Quant à l’image du disque du soleil insérée à l’arrière de l’objectif, elle n’est pas à l’échelle du décor peint, mais occupe presque la plaque entière. De la sorte, grâce aux dimensions du disque solaire sur la plaque et à la longueur du foyer de l’objectif, on obtient le plus faible grossissement réalisable, malgré la distance (10 mètres environ), tout en utilisant au maximum les rayons émis par l’arc sur la surface de 4 décimètres carrés.

Il est inutile d’insister sur l’intérêt que présentent les décors lumineux, dont les applications nombreuses ont été faites dans les principaux théâtres. Ils permettent de suivre la lente évolution des effets théâtraux beaucoup mieux que ne peuvent le faire les lourds décors en toile ou carton peint, d’ailleurs plus coûteux.

La très illustre compagnie des petits comédiens de bois de M. Paul Jeanne. — Une des plus intéressantes tentatives de rénovation du Guignol est certainement celle de M. Paul Jeanne, qui a réalisé, à l’Exposition des Arts Décoratifs, une sorte de cycle international de la marionnette, véritable musée de la poupée de bois.

On y voit d’abord — à tout seigneur tout honneur — le théâtre Guignol lyonnais, interprété par les artistes lyonnais avec leurs poupées locales ; puis une autre production beaucoup moins connue et qui n’a jamais, croyons-nous, été donnée à Paris — le théâtre picard de marionnettes, avec son principal personnage La Fleur. On y voit encore les curieuses poupées liégeoises, avec leur héros légendaire, le fameux Chanchet ; les marionnettes anglaises, avec Punch et Judy, et enfin les marionnettes italiennes et leurs décors en papier.

C’est une reconstitution très heureuse permettant d’utiles comparaisons entre les compagnies étrangères qui évoluent chacun dans son cadre original et dans des décors archaïques. Quant au texte, si coloré, où I anachronisme est de rigueur, il serait sacrilège d’y retoucher d’une plume mal informée. Voilà un ensemble qui intéresse vivement les amateurs de folklore et qui amuse les spectateurs de tous âges.

A côté de ce cycle international du Guignol, Paul Jeanne nous offre un Guignol moderne constitué par les personnages de son invention, qui constituent sa très illustre compagnie. Souhaitons que cette excellente initiative donne une nouvelle impulsion aux productions guignolesques, pour la plus grande joie des petits et des grands.

©La Science et la Vie - 1925