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Ensembles mobiliers


Ensembles mobiliers à l'exposition de Paris 1925

Cette classe occupe quatre galeries sur l’Esplanade des Invalides, qui sont comprises entre les deux tours de Charles Plumet, auxquelles elles sont adossées, avec, en retour, la galerie de Perret, qui aboutit perpendiculairement à l’entrée de la rue Saint-Dominique.

La superficie de l’emplacement est, au total, de trois mille mètres carrés.

Les architectes désignés pour l’aménagement et la décoration des galeries et du groupe sont :
Invalides : galerie A : Pierre Chareau ; galerie B : Pierre Selmersheim ; galerie C : Hiriart, Tribout et Beau ; galerie D : Maurice Dufrène.
Pont Alexandre : groupe F : Maurice Dufrène.

Les exposants de cette classe sont au nombre de quatre-vingt-trois, dont certains présentent plusieurs ensembles ; c’est dire l’importance et l’intérêt de cette partie de l’exposition, où le visiteur aura sous les yeux : maquettes, représentations graphiques et photographiques, pièces d’habitation pour tous usages, cabines téléphoniques, installations d’usines et ateliers, de magasins, de boutiques, cantines, salles à manger, bureaux, salons, cuisines, bibliothèques, logements d’ouvriers, installations de wagons et de bateaux, salles de classe, etc.

©La Science et la Vie - 1925


A temps nouveaux, classification nouvelle. Voici la première fois que dans une exposition internationale d’envergure on intitule une classe « Ensembles mobiliers». Ce titre est caractéristique de l’état de l’Art décoratif qui, en ce moment, renaît splendidement dans le plus digne berceau d’Art du monde: Paris.

Lors des précédentes manifestations officielles, en 1900 même, les œuvres étaient isolées en catégories selon la matière, la technique et parfois l’usage. Classe des tissus, de la pierre, des moyens de transport, mais la classe principale, celle qui, en somme, les résume toutes et les commande, n’existait pas. La classe des «Ensembles mobiliers»est la classe «mère», peut-on dire, puisqu’elle renferme tous les objets et décors, se sert de toutes les matières et utilise toutes les techniques. Pour préciser le sens de cette classification nouvelle, il suffit de comparer la classe VIII à la classe VII : à la classe VIII, le détail, à la classe VII, le tout. Là, se juge un meuble isolé, créé pour lui seul, présenté en dehors de tout groupement ; ici, un ensemble architectural et une ambiance décorative recherchée par la juxtaposition raisonnée de tous les éléments, inventés en vue de leur union. Chaque élément joue un rôle et ne prend sa valeur qu’en raison de celle # qu’il donne aux rôles qui l’accompagnent.

Ainsi, la classe VII résume plus qu’une autre les tendances de l’Exposition, mieux encore elle l’explique et la .motive, puisqu’elle en est l’esprit et le but.

Les « Ensembles mobiliers » ne sont pas, en fait, une nouveauté. Si le terme est neuf, la chose ne l’est point, elle fut de tous les temps et de tous les styles. Les ensembles mobiliers ne paraissent aujourd’hui renaître que parce qu’ils ont, depuis tantôt un siècle, été fort négligés et avaient disparu du théâtre de nos représentations décoratives, Par ignorance, par lassitude, nos proches anciens ont vécu, parasites grisés, sur les richesses du passé. Aussi, le décorateur inventeur disparut-il, remplacé par F « antiquaire », ce fléau du progrès, et par le tapissier qui, sans esprit inventif et sans personnalité, ne pouvaient être des artistes, puisque l’art n’est fait que de liberté, de nouveauté, de puissance créatrice et du don fervent de soi.

Pour que fût tentée une réaction, il a fallu que la science imposât des moyens et des usages nouveaux. L’électricité, le téléphone, les modes de chauffage, de transports, une compréhension plus large de l’hygiène ont nécessité des formes et des décors nouveaux. Un besoin se fit jour, enfin, d’objets et de meubles plus aptes à nous servir. C’est alors qu’une pléiade d’artistes prit à cœur de satisfaire à des besoins neufs par des formules neuves. Us reprirent la tradition, dans son esprit et dans sa raison.

Et voici les artistes décorateurs.

L’un des hommes qui a le mieux servi l’Art moderne, M. Paul Léon, directeur des Beaux-Arts, avec son clair jugement et sa connaissance profonde des faits et des hommes, dit et redit : « La renaissance de l’Art décoratif en France et le relèvement de nos industries d’art sont dus aux mêmes vingt artistes pendant vingt années. »

Soyons beaux joueurs. La partie est gagnée pour tout le monde, mais rendons justice à ceux qui ont lutté et acquis le gain pour la communauté. Les vainqueurs sont les artistes. L’industrie, craintive hier, aujourd’hui convertie, a voulu, sans se compromettre, « laisser voir venir» comme on dit en argot. Elle a laissé faire, elle a vu..., elle vient.

Il y a une assez jolie fable où un certain Bertrand et un dénommé Raton... mais...
... Mais ne chicanons plus.

Cette petite rétrospective n’est pas inutile. Elle situe les responsabilités et permet d’analyser les résultats.

La classe VII instruit au point de vue du mode de présentation, au point de vue économique, au point de vue technique, au point de vue artistique.

A œuvre neuve, aussi présentation neuve. Les architectes de la classe VII, aidés par le bureau, ont conçu un programme qui peut se résumer en quatre mots : créer de la vie. Que ce soit Pierre Selmersheim, ou Pierre Chareau, ou Hiriart, chacun d’eux, tout en conservant sa personnalité, a su varier son parti, concilier les exposants.

Huit entrées donnent accès aux quatre galeries de F Exposition qui couvrent plus de 4.000 mètres sur l’Esplanade des Invalides. Dès le seuil, on a l’impression d’être non dans une exposition, mais chez quelqu’un, chez quelqu’un de bien, osons le dire. Au cours de la visite, on passe d’une pièce à une autre sans que l’intérêt fléchisse, retenu là par une architecture imposante, amusé ici par un détail spirituel, captivé par les mille choses et les mille idées qui contribuent à la joie de la vie.

La tâche économique des exposants est considérable. Les conditions de l’exposition contraignaient à un budget de classe, bien que réduit, en regard de ses avantages, puisque de 400 francs le mètre superficiel la participation à la classe VII entraînait des frais sérieux d’emplacement, d’installation, et surtout de réalisation. En établissant une moyenne des pièces présentées, on peut estimer leur prix de revient de 25.000 à 100.000 francs. Si l’on considère que la classe VII comprend 100 ensembles, et si on ajoute aux frais initiaux de ces ensembles la valeur des œuvres accessoires qui les complètent, on atteint un total d’environ 5 à 6 millions.
Reconnaissons à ces faits éclatants que les industriels et les éditeurs, gens d’ordinaire fort avertis et prudents, sont entrés dans la lutte sans lésiner sur les moyens. C’est une preuve éclatante de confiance dont les « qui de droit » peuvent être fiers. Les éditeurs, les industriels, les gros commerçants ont bien fait de faire bien. On ne peut que s’incliner devant leur tenue et devant des efforts qui n’ont jamais été dépassés dans les expositions précédentes.

Les techniques et les matières employées pour la réalisation des salles diverses de la classe VII, bois, tissus, tapis, luminaires, etc., ne causent aucune surprise. Nous étions avertis par une expérience déjà longue que nous y trouverions, matériellement, la perfection. Incontestablement, tout est là, de qualité supérieure. Si quelque critique peut trouver sujet à des réserves, rares d’ailleurs, d’esthétique, il n’en peut opposer une seule à l’exécution. Nul n’a cherché le néfaste et inutile tour de force qui paralyse la conception et tue le goût. Chacun a eu le respect et l’amour de sa matière et, ce faisant, a « œuvré en maître », selon la loyale tradition des vieilles corporations à qui nous devons la suprématie de l’art industriel français dans le monde. Un meuble compte par ses vertus architecturales, par la valeur et l’équilibre de ses volumes, par le jeu de ses plans ; il exige des qualités de création et de science, — de conscience aussi.

Jugeons l’esthétique.

A la classe VII, nous sommes en France. Ah ! que cela fait de bien de rencontrer des meubles, des tapis, des étoffes qui sont de chez nous, sont selon nous et pour nous ! Etre moderne et demeurer national, garder les qualités et les goûts de sa race et les transposer en un style neuf sans les déflorer n’est pas faire œuvre commune.

Pour qui sait voir et analyser, en s’élevant au-dessus des matérialités, pour qui a la sagesse de ne pas borner son jugement à ses préférences la classe VII est un enseignement profond en raison de la diversité des tendances esthétiques qui s’y manifestent, allant jusqu’à s’opposer sans cesser pourtant de constituer une école homogène. Un studio comme celui de Mme Klotzd aux lignes si sobres, à l’ambiance d’une neutralité raffinée'; un hall de la tenue élégante comme celui de Mme Renaudot sont des œuvres capitales sur des données simples. Il en est de même, dans un ordre moins subtil, moins élevé peut-être, mais plus confortable au sens habitat, de celui que Bouchet a composé pour la maison du Confortable. Plus d’accessoires aimables arrêtent l’attention, mais l’esprit d’unité se retrouve. L’art d’un Bernaux obéit à d’autres principes. Tout de volumes ornée, tout de massivité travaillée, la salle à manger de Bernaux s’apparente à la somptuosité de la Renaissance : bois d’acajou pleins, sculptures abondantes riches de taille, métier large, le décorateur continue le sculpteur ; car voici, en Bernaux, le type de l’artisan fervent ressuscité, le type noble de l’artiste qui conçoit et qui lui-même réalise.

A la grande école, appartient la salle à manger présentée par Mercier frères, œuvre du décorateur Guevel, artiste rouennais. Dans un cadre original de matière et de couleur, des murs de pierre grise coulée de mauve, des panneaux peints d’une facture très spéciale, où se jouent les bruns, les violets et les verts. Les meubles massifs s imposent par l’équilibre absolu de larges surfaces qui font valoir un palissandre poli, traité comme il se doit. De cette ambiance d’une sérénité hautaine, volontaire-' ment un peu froide, se dégage un rare parfum de race.

La salle à manger de Mercier est de forme classique, rectangulaire ; celle du Bûcheron, due à MM. Jomyr et Leverrier, en rotonde éclairée par une baie haute, dominée par une vaste coupole, semble faite toute, du sol au plafond, pour le symbole logique d’une salle à manger: la table.

Ronde, d’acajou rouge, presque démesurée, mais bien équilibrée sur son pied central, elle trône, sûre d’elle, splendide. Chute aimable de cristaux et de perles, un lustre haut et long la domine de son éclat mesuré. Plus osé de conception et de décors, est le coin de repos, plein de grâce en son audace. Un style de grande allure se retrouve dans les envois de la maison Thiébaux Sormani, créés, tous deux, par Raoul Lux : un vaste salon intime sur lequel s’ouvre une salle à manger. Malgré l’ampleur, il se dégage ici une sensation de paix heureuse, un laisser aller de bonne compagnie. En ce salon privé, d’un mauve adouci où se disposent des meubles copieux de macassar, avivés d’ivoire, ah ! qu'il ferait bon se tenir et deviser ainsi qu’autrefois, assis dans ces sièges de palissandre, d’ébène ou de bois doré ! La lumière est reposante, les tapis somptueux, l’ambiance de bon ton.

Edgar Brandt et son collaborateur Favier, architecte, présentent une galerie-vestibule dont la conception lutte brillamment avec les principes des nus voulus en architecture. Les murs laqués et d’une ordonnance impeccable jusqu’au plafond sont entièrement revêtus d’ornements en léger relief, patines d'or, thème ornemental cher aux Orientaux dont, parfois, s'inspira notre Renaissance et même notre dix-huitième. Un lustre, une crédence, des écrans, des grilles d’accès, tous de fer travaillés, révèlent un habile entendement des procédés modernes. Voici Rapin, plus classique, qui a œuvré pour Evrard, éditeur, une salle à mander unie à un salon. Ambiance intime, sympathique. La tonalité est blonde et rousse, avivée de rouge et de brun ; les meubles sont délicats, bien ordonnés, d’une technique franche. Jacob-Delafon a demandé à Barberis de lui réaliser une salle de bains avec salle de repos. Sous un original plafond qui semble un tissu drapé, voici, tout de blanc vêtus, le canapé et les sièges ; voici les tables basses pour le porto réconfortant, les consoles pour les menus ustensiles de beauté. Atmosphère limpide, avec un soupçon de volupté. Dispositif habile, grand sens pratique, qu’amusent d? beaux tapis, des coussins où courent de spirituels motifs de jeux d’eau.

Ah ! combien triste de ne pouvoir, aujourd’hui, s’attarder devant le majestueux hall qu’a composé pour Sangouard, Montagnac ; de passer, sans analyser à loisir les œuvres d’André Fréchet, le groupe de Touraine, l’atelier d’artiste des élèves de la Maîtrise des Galeries Lafayette, la cuisine de René Gabriel, si pimpante, le hall des artistes bayonnais, la salle à manger de Belligant et Fesneau, les pièces si neuves, créées par MM. Chauchet, Guillère, Bureau, Burkalter et Mme Souchez, la chambre de Diméa, les deux salles de Lahalle et Levard, le majestueux bureau de Majorelle et tant d’autres.

Nous y reviendrons.

Des tentatives nous attirent, d’un ordre moins exceptionnel, mais d'une conception plus susceptible de servir, par une réalisation pratique, commerciale, la cause que chacun défend ici. Les artistes démontrent de grandes idées, prouvent de grands talents; les gros industriels collaborent largement et ont à honneur de faire beaucoup et grand. A côté de ces sommets, des résultats aussi tangibles sont obtenus. Un groupe d’industriels, de façonniers intelligents, d’éditeurs exposent des pièces courantes de destination, de réalisation et par conséquent de vente près de la vérité et près du publie qui reste à conquérir. Est-ce à dire que les mêmes qualités louées plus haut ne se retrouvent pas ici ? Pas du tout, elles y sont, plus discrètes, aussi sûres. Le but est de remplacer par de la beauté pratique, courante, l’horreur et la banalité, de mettre à la place de ces meubles qui n’ont de style dans aucune langue, et à prix égal, des meubles sains, nouveaux, plaisants, et de bon aloi.

Pour être de disposition moyenne, composée de meubles moyens, la salle à manger de Guérin frères n’est-elle point aimable et commode. Les bois de frêne sont beaux, leur travail parfait, le coin de repos est infiniment sympathique dans ses tons bis, la tenture rouge est heureuse. La salle à manger de Mantelet, foncée de bois, ornée de marqueterie, est plus sérieuse, elle offre d’infinies garanties d’exécution et de tenue. Bon envoi. Plus loin, autre salle à manger composée par Fabre pour la maison Decaux et Maous. Harmonie sobre, éclairage neuf, intelligent, par une rampe de verre moulé. Grand sens du confort et du pratique dans le buffet et la table. Rambaudi-D’Antoine présente une chambre, aujourd’hui classique. Nous voici loin des armoires hautes, étroites et guindées. Des corps bien établis, des recherches de jeux de bois, la table à coiffer, les sièges sont les compléments rationnels. Les accessoires auraient gagné à être plus riches de ton en raison de la beauté des bois. Pimpaneau ose, en collaboration avec Thomas, avec bonheur pour bien des pièces, un ameublement de salon ou des meubles accueillants, peut être un peu nombreux, se disposent en aimables groupes. Un divan, des tables de jeux, à lunch, à thé, des étagères, une vitrine. Tout cela vit, chatoie sous une lumière vive et gaie dans une harmonie citron, pourpre et grise.

Doux stands constituent l’important envoi de la Société de l’Art du Bois : une salle à manger studio, une chambre de jeune fille. La salle à manger studio répond bien à un programme moderne, n’étant ni très salle à manger, ni très studio, mais constituant cette pièce nécessaire où, toujours, avec les siens, on se tient pour travailler, causer et vivre enfin. Voilà la pièce type, charmante. La chambre est d’une grâce toute particulière.

Nous retrouvons Bouchet décorateur chez Epeaux, avec une salle à manger aimable dans sa sobriété. Bons meubles que le décor ne met pas tout à fait en valeur. Pour Soubrier, Bouchet a composé une chambre près de la perfection. Le lit et l’armoire sont d’excellents types de l’art actuel.

Est-ce prétendre que tout ici, à la classe VII, est digne de servir de modèle ? Que non pas, mais tout y est sujet à analyses et à études. La grande leçon par laquelle tout ce chapitre se peut conclure, c’est que les éléments d’un art français, ne devant rien à personne, sont nés. La génération nouvelle d artistes et industriels peut être bien armée, non plus pour la lutte, mais pour le travail.

L’art de l’ensemble mobilier est un art de haute portée sociale. Il crée, de toutes pièces, des foyers. Le foyer est la récompense de l’homme, il est le centre de ses affections et de sa vie. Quel grand rôle et quel noble devoir de l’aider à le faire beau et bon. Pour une telle tâche, il ne faut pas œuvrer en amateur.

Un esprit inventif peut toujours composer un ensemble, un coin devant lequel on peut s’exclamer : «Ah ! que c’est amusant ! ah ! que c’est joli à peindre ! »

Messieurs les décorateurs, messieurs les industriels, notre rôle est plus grand : ce que nous devons créer, ce n’est ni le coin amusant, ni le coin à peindre, c’est le coin, le bon coin à vivre, et ce n’est pas tout à fait la même chose. La récompense de la classe VII, sa jolie récompense, celle, discrète, qui va au cœur de tous ses collaborateurs, c’est lorsqu’elle peut entendre un homme, qu’elle sait cultivé et de goût, dire devant une de ses réalisations : « J’aimerais vivre là. »

©L'Illustration - 1925