Exposition Internationale des Arts Décoratifs et Industriels Modernes de Paris 1925

Arts Décoratifs et Industriels Modernes

28 avril 1925 - 25 octobre 1925


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Art Décoratif et Instruments de Précision

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La classification générale de l’exposition comprend une section réservée aux appareils scientifiques. Quelques personnes en ont manifesté leur étonnement et se sont demandé sous quel point de vue un appareil scientifique peut bien être considéré comme un objet dans lequel l’art décoratif trouve une application.

Et, en effet, le mot « Art » et, pour préciser davantage, la qualification « Art Décoratif Moderne », éveille dans l’esprit le décor de nos habitations, le luxe de nos meubles avec l’originalité et parfois la bizarrerie de leurs formes, la richesse des tapis et des tentures, l’harmonie et la joie des couleurs.

L’instrument scientifique, au contraire, se présente à l’imagination comme un objet t quelque peu sévère, dont le rôle est de réaliser des précisions mathématiques et qui, par sa nature même, se refuse au charme de l’ornementation artistique.

Il est remarquable, cependant, que, de tout temps, le constructeur d'instruments scientifiques ait reçu, non pas le nom d’artisan, mais bien le titre d’artiste. 11 faut donc conclure qu’on a toujours considéré la construction des appareils de précision comme un art. Mais, dans cet art, quelle part doit-on réserver à l'esthétique ?
Quelles sont les sources où l'on devra puiser les éléments d’ornementation de l’œuvre ?
Les anciens artisans-artistes n'hésitaient pas à décorer leurs ouvrages à la manière des meubles précieux utilisés pour les usages ordinaires de la vie.

Les armilles d’Alexandrie, aussi bien que les sphères armillaires du xvme siècle, étaient munies de supports artistiquement sculptés et moulurés ; les index, chargés de fines ciselures, étaient terminés en forme d’étoiles ou de soleils resplendissants.
A la surface de la sphère, les constellations prenaient place, noyées dans les illustrations allégoriques représentant le Taureau, la Vierge, le Chariot... et tous les signes du Zodiaque.

Les cadrans solaires qui nous sont parvenus de l’antiquité constituaient, presque toujours, des motifs de décorations sculpturales sur la façade des édifices.

Les astrolabes des Arabes, outre les courbes et les chiffres destinés aux déterminations astronomiques, comportaient de multiples gravures, souvent d’une valeur artistique remarquable.

Les alidades de Tycho-Brahé étaient agrémentées de supports habilement contournés par le ferronnier du xvie siècle.
Mêmes ornementations dans les quarts de cercle et dans les instruments de physique ou d’électricité de l’abbé Nollet.

Il apparaît clairement que le constructeur s’efforçait alors de corriger l’aridité géométrique du concept, en recourant, pour la décoration de son appareil, aux ressources d’un art étranger à la nature de l’objet.

C’est cette même mentalité qui conduisit les mécaniciens du commencement du siècle dernier à la production de ces machines à vapeur dont l’immense balancier était supporté par de magnifiques colonnes en fonte du style corinthien le plus pur.

Il faut bien l’avouer, cette addition puérile, sur une construction mécanique, d’un assemblage de fioritures inutiles, bien qu’elle fasse encore aujourd’hui 1 admiration de quelques-uns de nos maîtres dans l’art décoratif moderne, était une aberration.

On n’ajoute pas à la beauté d’une machine par l’application d’un ornement oiseux, et c’est à tort que, dans un ordre de détails plus minutieux, on s’imaginerait qu’une vis devient décorative dans un ensemble mécanique parce qu’on l’a munie d’une tête ciselée d’une fleur et barrée de deux traits de scie placés en croix.

Pour admirable que puisse être un décor emprunté, il jure dans l’ordonnance raisonnée de l’ensemble, et l’on ne peut que répéter l’adage bien connu : Non erat hic locus.

Une réaction se produisit, dans les premières années du siècle dernier, contre ces pratiques décoratives malencontreuses. Le
constructeur dépouilla ses instruments de tout ornement, pour réaliser, si l’on peut dire, squelettiquement, le schéma de l’appareil répondant strictement à l’opération scientifique qu’il doit accomplir.

Il résulte de cette technique de construction une raideur et une sécheresse de ligne que l’artiste de nos jours s’est appliqué à corriger.

Le changement s’est opéré dans la construction de tous les instruments scientifiques : microscope, lunette astronomique, longue-vue, jumelle à prisme, sextant, appareils de mesures électriques, manomètres, compteurs. Les instruments les plus simples, comme la règle à calcul ou le pied a coulisse, ont pris un aspect moderne, où Ton sent la recherche de l’adaptation raisonnée de la forme finale.
On peut donc affirmer que l’esthétique des appareils de précision est enfin créée. Esthétique sobre, purement intellectuelle, inaccessible peut-être aux esprits pour lesquels l’art décoratif réside dans l’étalage «l'ornements futiles pour le plaisir des yeux, mais esthétique véritable et décorative dans son essence même.

©La Science et la Vie - 1925