Exposition Internationale des Arts Décoratifs et Industriels Modernes de Paris 1925

Arts Décoratifs et Industriels Modernes

28 avril 1925 - 25 octobre 1925


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Village du Jouet

Village du Jouet à l'exposition de Paris 1925

Village du jouet
Architecte(s) : Pelletier Frères

Village du Jouet à l'exposition de Paris 1925

La fosse aux ours, Benjamin Rabier
Architecte(s) : Pelletier Frères

Village du Jouet à l'exposition de Paris 1925

Vue d'ensemble du village du jouet
Architecte(s) : Pelletier Frères

Village du Jouet à l'exposition de Paris 1925

Chateau de poupées, meubles éxécutés par les mutilés sous la direction de MM. Mathieussent, André Hellé et Carlègle
Architecte(s) : Pelletier Frères

Village du Jouet à l'exposition de Paris 1925

Une rue à Marseille, Louise Deverin
Architecte(s) : Pelletier Frères

Article paru dans "L'art vivant" de 1925

Le jouet, aux Arts décoratifs, n'a pas été traité en parent pauvre. On lui a fait l'honneur d’édifier, pour lui seul, un village pareil à un joujou qui aurait démesurément grandi, un joujou à la taille de Pantagruel.

Avec son badigeonnage jaune et bleu, son moulin central, ses maisonnettes pressées les unes contre les autres, ses pavillons qui arrondissent le dos comme de grosses bêtes préhistoriques qui voudraient être caressées, il a ce caractère simpliste qui convient aux enfants et qui permet à leur imagination de construire à l’aise des fantasmagories prodigieuses.

Le jouet a-t-il su profiter de l'hospitalité qui lui était ainsi réservée ? Sur ce thème si charmant et si frais, l'ingéniosité française pouvait broder à souhait. Que ne pouvait-on espérer quand on avait vu, au cœur même de la guerre, l'étonnante exposition des jouets organisée au Pavillon de Marsan. Elle était éclatante de couleur, de fantaisie et de ce luxe qui vient, non du prix des choses, mais de la richesse d’inspiration qui a présidé à la création. Il y avait alors ces flamboyants jouets en bois, exécutés par les mutilés sous la direction de J animes et de Le Bourgeois... rutilante volière d’aras et de cacatoès, défilés de cygnes blancs ou noirs, aux ailes gonflées pour former un chariot triomphal à l’enfant-roi, chevaux-bascule, élégants comme des coursiers grecs. Il y avait les premières poupées de Madame Lazarska qui ouvraient pour ce petit peuple muet les portes d’un monde nouveau... il y avait surtout une ambiance d'art et de fantaisie qui régnait sur le tout et qui créait sous les yeux émerveillés des enfants un paradis accessible.

Le village du jouet, il faut l’avouer, demeure très au-dessous de cette manifestation de 1916. Cette présente assemblée manque d’éclat. Cependant on doit reconnaître que le président de la classe du jouet, M. Henry D’Allemagne, n’a pas craint de faciliter aux artistes une collaboration qui s’imposait ; ce dont on ne saurait trop lui savoir gré, car en cette exposition qui s’est organisée sous le vocable de l’art, les artistes n’ont été que trop souvent sacrifiés aux intérêts de puissantes firmes commerciales qui ont fait tout le nécessaire pour que, selon leurs propres termes, l’exposition ne soit pas « envahie par les artistes ».

Au Village dit Jouet, artistes et industriels se coudoient et ce voisinage est une excellente leçon car il démontre combien l’intervention de l’artiste est nécessaire pour créer cette qualité essentielle des choses : le charme. Où l’artiste n’est pas passé, la séduction n’existe pas ; les choses sont mortes, le souffle divin de la vie ne les fait pas frémir.

On se sent saisi par le spleen devant ces jouets en fer-blanc, en carton-pâte, en celluloïd qui semblent destinés à aggraver la médiocrité du sort des enfants déshérités. Est-ce Jouer que de s’amuser avec ces pauvres choses autour desquelles ne peut croître aucune image riante ? Sans doute ces jouets réalisent-ils ces conditions essentielles au commerce d’un prix de revient avantageux et d’un débit facile, car la foule, hélas ! est difficilement éducable et va, quoi qu’on fasse, vers le banal et le médiocre. Mais on se demande ce qu’ils viennent faire dans une manifestation d’Art décoratif et le meilleur parti que l’on puisse prendre est de fermer les yeux en passant devant les maisonnettes qui n’abritent que des articles de bazar ou de baraques de Jour de l'An.

On se réservera d'ouvrir les yeux devant la Fosse aux Ours de Beniamin Rabier qui occupe l’un des pavillons du centre. Sans doute les intentions de l’artiste sont-elles, là encore, trop industriellement réalisées et la foule des poupées qui contemple les quadrupèdes facétieux, est-elle assez grise, mais à travers ces interprètes insuffisants la verve de l'artiste transparaît ; il a campé avec son humour habituel, la Bretonne éberluée, la nounou plantureuse, le rond-de-cuir, le vieux beau, le collégien. Et puis les ours, personnages principaux de la scène, forcent la sympathie. La mère ours qui fouette son rejeton, l’ours gourmand qui guette le sucre, celui qui, paresseux, s'aplatit avec béatitude, celui qui, du haut de sou arbre, jette à la ronde un coup d’œil goguenard, sont d’excellentes bêtes animées à la manière de Benjamin Rabier, des bêtes qui font la joie des enfants et la tranquillité des parents. Il y a aussi, dans le même ordre d'idées, une patinoire, une plage, mais l’intérêt glisse sur ces groupes auxquels manque ce brin de fantaisie qui est essentiellement nécessaire à la vie personnelle du jouet.

Le Jouet moderne, exécuté par les mutilés, sous la direction de MM. Mathieussent, André Hellé et Carlègle est dans la tradition de ceux qui figurèrent au Pavillon de Marsan... ils ont le tort de n’avoir rien ajouté à cette tradition, et ne rien ajouter, c’est s’appauvrir. A leur Château de ma poupée, j’ai préféré le très bourgeois Intérieur lorrain présenté par des fabricants de Lunéville, Il a y dans cette salle à manger rustique on ne sait quelle honnêteté, quelle probité qui est réconfortante. Des silhouettes en bois peint, assez, prétentieuses, y sont superflues, m^is cet Intérieur est tout reluisant de vertus familiales. Le souci des détails y est souvent délicieux : les cuivres brillants, les faïences fleuries, le crucifix sur la cheminée, le chat qui se chauffe, tout concourt à créer une atmosphère de sereine intimité dans cette maison de poupées dont les humains s’accommoderaient sans peine. Chacun des meubles qui garnissent cet heureux foyer est fabriqué avec un soin délicat : le buffet, la table, les chaises, l’horloge, la maie, tout est brillant, poli, finement tourné et sculpté, c’est là une œuvre consciencieuse et la conscience a bien des mérites...

On retrouve en ce village du jouet de bien vieilles connaissances : les soldats de plomb et les oiseaux chanteurs...

Mais les soldats de plomb évoluent ; ils quittent volontiers l’année pour rentrer dans le civil ; ils deviennent aviateurs, automobilistes, explorateurs. On les voit, sous ces nouveaux avatars,en route pour le pôle ou pour l’équateur. Que n’est-ce là un signe des temps nous présageant la pacification définitive des peuples ?
Les oiseaux chanteurs vivent toujours dans des cages dorées et j'ai vu les yeux des fillettes s’agrandir d’admiration devant les plumages des colibris chatoyants et minuscules, ou devant l’ami Jacquot perché sur le dossier d’une chaise, calotte sur la tète et lunettes sur les yeux. Mais au village des jouets les oiseaux chanteurs ne chantent pas... Faut-il supposer qu'à l’aube seulement, quand la route est déserte, ils lancent leurs roulades vers le ciel ?

Rendons enfin honneur aux reines de ce royaume, aux poupées qui parent le village de leurs grâces rayonnantes, de leurs élégances féeriques.

C’est encore l’exposition de Mme Lazarska qui, dans ce domaine, l’emporte en abondance et en fantaisie. Cette artiste a.le diable au corps... Tout lui est bon pour donner vie à ses créatures... avec un chiffon de toile à sac et une pelote de ficelle, elle serait capable d’improviser une impératrice. Des copeaux de cellophane font des chevelures, des bouts de frange d’ameublement, des galons, des rubans hétéroclites se transforment sous ses doigts en parures royales, en apprêts d’apothéose. Elle est d’une virtuosité étincelante et inépuisable.

Cette formule de la poupée de chiffon est d’ailleurs très heureusement exploitée. Mme Consuclo Fould présente un Portrait des fées, d’une poétique fantaisie, ses poupées sont d’un travail délicat, minutieux, patiemment achevé. Mlle Louise Deverin a mêlé dans Une rue montante à Marseille, les personnages les plus cocasses. Des danseuses javanaises voisinent avec de belles « hanoum » voilées, des négrillons, dont le ventre transpercé d’épingles sert de pelote, se tordent en contorsions grimaçantes, une marchande de poisson présente son éventaire qui ravira les petites filles qui aiment jouer à la marchande. Il y a là beaucoup d’idées qui, si l’artiste possédait de plus larges moyens d’exécution, pourraient être très salutaires au rajeunissement des jouets.

Dans trois autres maisonnettes encore, la poupée d’étoffe dite, paraît-il, poupée de salon, triomphe aussi. Ce sont les somptueuses poupées de Mme Rouxel : Un bal à Venise, et les poupées plus innocentes peut-être mais non moins somptueuses de Mme Jeanne de Kasparck : Une jeté costumée dans un parc. Les poupées de Mme Rouxel sont évidemment des poupées assez perverses, des poupées nostalgiques et baudelairiennes ; elles ont des visages ravissants et souvent morbides, maquillés avec un art exquis, leurs mains parfaites sont des mains de belles oisives. Oui, poupées de salon, plutôt que poupées de nursery. Les petites filles sont déjà assez enclines à la coquetterie pour qu'on ne leur donne pas, pour compagnes, des personnes aussi séduisantes et aussi frivoles. Ce serait leur enseigner un peu trop tôt à manier le rimmel et le raisin. Hais dans les cœurs de vingt ans la petite fille sommeille encore et c’est pourquoi les jeunes femmes aiment asseoir dans leur cosy-corner ces amies qui leur sont de discrètes confidentes.

Les poupées de Mme de Kasparek sont plus rassurantes. Elles n’en sont pas moins élégantes ; l’or se mêle non seulement à leurs costumes mais à la soie de leur chevelure. Ce sont des poupées en fête, des poupées qui ont de l’allégresse et, si l’on peut dire, de la joie de vivre dans toute leur personne.

Hais les plus étonnantes de ces créatures d’or et de soie, ce sont les poupées de M. Wladimir de Morawski, visions de rêve, silhouettes hallucinantes et qui ne s’oublient plus... Une certaine divinité Marsienne, coiffée d’une chevelure verte faite de perles de bois semblables à des raisins acides munie de bras démesurés, adornée de bijoux, est de la plus audacieuse, de la plus démoniaque fantaisie. Lille n’est pas non plus à recommander pour la nursery mais les parents ont bien le droit, eux aussi, de jouer encore à la poupée.

Sans doute peut-on s’arrêter encore de-ci, de-là à quelques autres maisonnettes mais ce qu’on y rencontrera n’est en rien différent de ce (pie nous présentent les mises en vente d’étrennes à la fin de chaque année.

Si l’on veut rencontrer, à l’actif de jouet, quelques autres notes pittoresques il faut aller les chercher dans les sections étrangères. L’Italie, au Grand-Palais, a de fort expressives poupées d'étoffe qui sont souvent pleines de jovialité et de malice. Elles ne terroriseront pas les petites filles mais évoqueront à leurs yeux des personnages de contes fantastiques ; la poupée citrouille est inénarrable, l’élégante du Second-Empire semble échappée d’un livre de Hine de Ségur, la vieille Calabraise est, à elle toute seule, une histoire de brigands. La Sardaigne expose quelques jouets populaires qui sont agréablement naïfs.

La Russie, en changeant de régime n’a pas beaucoup changé de traditions. Les poupées russes qui s’emboîtent les unes dans les autres sont toujours faites sur le même modèle. D’autres poupées ont changé seulement de visage. Après avoir été taillées à l’image des Tzars, elles le sont à l’image des as de la Révolution. Les dieux changent mais le culte reste.

La nation qui paraît attacher le plus de soin à la confection du jouet, ce premier ami de l’homme, est la Tchécoslovaquie. Dans la Pavillon Tchécoslovaque, qui renferme tant de choses exquises et notamment des dentelles d’une prodigieuse finesse, les jouets occupent une large place. Ce sont des jouets en bois gaiement enluminés et joyeusement narquois. Il y a un Saint Nicolas entre l’Ange et le Diable que l’on aimerait avoir à son chevet. Il y a de naïves familles de canards, de lapins, de poules et de poussins, il y a des tortues qui se promènent sous des ifs, des chemins de fer et des maisons d'une candeur désarmante. Tous ces jouets sont aimables et de belle santé. Us semblent être créés par des parents heureux pour des enfants heureux.

Il faut noter aussi dans le même pavillon les jouets en perles de bois enfilées dans du laiton, ces perles et ce laiton suffisent à faire naître un étonnant bestiaire. L’araignée de mer s’y rencontre avec la couleuvre, la chouette est voisine du perroquet et celui-ci est magnifique avec ses ailes déployées et sa queue qui s’ébouriffe.

Cette expression de la joie dans le jouet est si naturelle à ce peuple de bonne humeur qu'on serait presque tenté de classer dans cet ordre les savoureuses verreries peintes de Hile Zdenka Braunerova dont les bêtes chimériques semblent être les sœurs aristocratiques et supérieures des bêtes-joujoux réservées à l’enfance. Les bêtes fragiles de Mlle Braunerova sont des jouets délicats pour les grandes personnes, des jouets qu’on caresse du regard et qui apportent à ceux qui les considèrent ce divertissement aimable, cette distraction salutaire qui est précisément celle que le jouet doit nous dispenser.

Sans doute est-il encore d’autres jouets qui se cachent dans le labyrinthe compliqué des Arts décoratifs. Souhaitons, s’il en est, que quelque révélation amusante s'y tienne eu réserve, car dans tout ce que j’ai vu je n’ai pas rencontré l’idée neuve, l'étincelle de la trouvaille qui promettrait à nos enfants des étrennes mémorables capables de fixer à jamais, dans leur souvenir, la date de l’Exposition de 1925 comme celle d’un événement magnifique dont, plus tard, ils parleraient encore au coin ‘du radiateur, à leurs petits enfants.