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Manufacture de Copenhague


Manufacture de Copenhague à l'exposition de Paris 1925

Architecte(s) : Kay Fisker

Le joaillier s’attarde souvent à soigner l’écrin et c’est sur un velours moelleux de nuance délicate qu’il présente la perle. Bing et Grôndahl, dans la section danoise du Grand Palais, ont offert à la curiosité du public les précieux bijoux et les véritables chefs-d’œuvre de leur production d’une diversité infinie, au milieu de l’appareil le plus simple, le plus froid, le moins attirant pour ainsi dire. Etait-ce une gageure? Peut-être, mais ils l’ont gagnée.

La foule n’a cessé de se presser devant leurs porcelaines étincelantes d’un éclat doux, leurs «pâte tendre», d’une finesse de grain inexprimable, leurs grès flammés, d’une richesse et d’une variété de coloris où dominent les notes de la pureté et de la fraîcheur, les saisissantes sculptures que taille dans la roche céramique le Français Jean Gauguin, un des premiers parmi leurs maîtres collaborateurs, et enfin ces troublantes merveilles que sont les porcelaines sculptées, œuvres de ciseaux féminins, maniés par les mains habiles, les mains de fée, patientes et savantes aussi, de Mlle Hegermann Lindencrone, de Mlle Garde et de Mme Jo Locher.

La célèbre Manufacture de porcelaine Bing et Grôndahl, de Copenhague, dignement représentée à Paris par le maître céramiste Rouard, date du milieu du dix-neuvième siècle. Elle fut créée pour reproduire en biscuit les œuvres d’un sculpteur danois qui fut illustre et dont le nom demeure : Thorwaldsen. Ce fut à partir de 1884 qu’elle donna surtout à son effort une tendance novatrice et moderne. A cette époque, elle était dirigée par Ludwig et Harald Bing. Harald Bing possédait ce don rare d’être un découvreur d’hommes.

Il découvrit Willumsen, le détermina à appliquer à la céramique son merveilleux talent et son intuition prodigieuse, le dirigea d’une volonté ferme, par une critique fraternelle, soutint et conduisit ses essais et fit de lui le directeur artistique de la Manufacture. Les grands, les véritables chefs savent seuls s’entourer de grands collaborateurs ! Willumsen fut le précurseur incontestable de l’art décoratif danois. Ses travaux antérieurs à 1900, audacieux, éclatants de foi dans l’avenir, semblent, quand on les considère, le fruit des principes auxquels on se prend seulement aujourd’hui à obéir.
Un des mérites de Bing et Grôndahl est de chercher autour d’eux les jeunes talents et non pas seulement de les accueillir, mais de les cultiver pour les aider à mûrir, de permettre à l’étincelle de devenir foyer.

C’est ainsi qu’ils accueillirent, arrivant adolescent de sa province de Fionie, inconnu, sans appui, Kai Nielsen dont la mort en 1924 fut pour le Danemark et son art national une perte sensible. Ils acquirent ses premières œuvres et l’on peut dire que ce fut à l’action d’Harald Bing sur sa vie d’artiste que Kai Nielsen a dû de devenir un des plus grands sculpteurs danois de tous les temps. Son aptitude à manier le kaolin, sa maîtrise à plier la fécondité ardente de son inspiration aux conséquences du jeu capricieux de la lumière sur le poli de la porcelaine et l’ampleur de sa production ont abouti à établir combien la céramique était capable de satisfaire aux exigences de la grande sculpture. Et ce n’est pas une révélation technique négligeable.

Son chef-d’œuvre fut la Mer. Il l’acheva sur son lit de malade. Aucun mot ne saurait donner une idée de la beauté absolue de ce travail d’une porcelaine moulée d’un blanc pur de lait. La mer féconde et nourricière y est figurée par une jeune femme couchée. Deux de ses enfants s’allaitent à ses seins et d’autres s’ébattent autour d’elle chevauchant des tritons.

La découverte de la « pâte tendre », une des spécialités de Bing et Grôndahl, fut le fruit d’une conversation entre M. Harald Bing et le conservateur du Musée des Arts décoratifs de Copenhague, M. Emil Hannover. La « pâte tendre » est remarquable à la fois par son grain et par sa faculté de garder de la cuisson une merveilleuse fraîcheur de coloris. Les premiers résultats qu’elle a permis d’obtenir avaient été réservés à l’Exposition des
Arts décoratifs. Ils y ont été extrêmement admirés.

Mais l’une des gloires de Bing et Grôndahl sera, sans aucun doute, d’avoir permis au bel artiste français, Jean Gauguin, fils du peintre estimé de ce nom, en lui ouvrant dès 1920 leurs ateliers, en mettant à sa disposition le concours de leurs chimistes, de créer, après de nombreux essais laborieux et un effort considérable, cette « roche céramique », matière artificielle qui, par la dureté et l’inaltérabilité que lui donne la cuisson, offre, pour la décoration extérieure des immeubles et des jardins, les mêmes garanties que le marbre ou la pierre et assure en même temps à l’artiste la faculté unique en art céramique d’achever l’exécution tout entière de son œuvre, sans qu’aucun élément étranger intervienne entre sa conception et la réalisation définitive de celle-ci.

Il faut admirer dans son inspiration cette puissance qui l’a fait créer la matière qu’il sentait nécessaire à l’interprétation de ses rêves ou de la vie, et louer la fertilité de son imagination quand il s’abandonne au rêve, la pénétration de son œil quand il observe la vie. Son taureau blessé de roche céramique, se couchant dans l’arène pour mourir, percé de la mince épée du matador, est d’une vérité saisissante.

Mais il y aurait tant à dire de tant d’autres créations ou spécialités de Bing et Grôndahl sur lesquelles il nous fout maintenant glisser ! Il est pénible de ne pouvoir s’étendre sur leurs grès de grand feu, nés de la collaboration du chimiste Hallin et de feu Cari Petersen, maître céramiste, obtenus en des ateliers où l’on vit penché sur l’antique four du potier, anxieux des résultats, craignant les hasards du feu et ses caprices. Des volumes seraient à écrire — et lus avec intérêt — sur leurs porcelaines sculptées, leur nouvel émail mat, doux au toucher comme un épiderme d’enfant et qui convient à la fabrication de bibelots menus d’une incomparable délicatesse, sur l’art prestigieux avec lequel ils traitent la porcelaine sous émail.

Et comme nous le considérions, l’autre jour, au Grand Palais : « Comment donc, avons-nous demandé... comment donc obtenez-vous cette saillie du motif décoratif sur le fond de l’objet ? »

On sourit et on nous invita à juger au toucher. Aucune saillie n’existait. Le beau vase était absolument lisse.

N’est-ce pas au peintre grec Apelle que quelqu’un disait : « Soulevez donc ce voile qui m empêche de voir votre tableau » ? Or, c’était le voile même, peint, qui formait tout le tableau.
Et c’est ainsi qu’en toute ingénuité, en toute sincérité aussi, a pu être rendu à une œuvre maîtresse de Bing et Grôndahl le même hommage involontaire, mais combien éloquent, qui salua jadis le génial Apelle.

©L'Illustration - 1925