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La Maîtrise - Grands Magasins des Galeries Lafayette


La Maîtrise - Grands Magasins des Galeries Lafayette à l'exposition de Paris 1925

Architecte(s) : Jean Hiriart, Georges Triboul, Georges Beau

L’opinion n’a pas été surprise qu’à la tête de l’évolution actuelle, dont l’Exposition des Arts Décoratifs constitue une imposante manifestation, soit venu se placer un grand Magasin de nouveautés particulièrement épris d’Art moderne.

Rendre accessibles indirectement à tous les milieux les fruits de cette heureuse évolution, en marquer le goût par des applications de nature à faire ressortir et apprécier la valeur de la formule esthétique issue de la nouvelle école, telle est la tâche que nous nous sommes proposée.

Un grand Magasin comme les Galeries Lafayette se devait donc non seulement de servir la cause de l’Art français moderne, avec toute sa puissance de rayonnement et de pénétration, mais encore de précéder le mouvement en faisant lui-même œuvre originale sur ce point. N’est-ce point là, en effet, un objectif rentrant directement dans la définition même de notre activité, puisque celle-ci n’a jamais cessé d’être en tout temps un effort continu orienté vers la recherche de la nouveauté dans l’ensemble du domaine artistique ?

Dans cette réalisation, il fallait encore choisir le sens et la note dans lesquels nous devions exécuter nos créations. Nous avons résolu le problème en insistant avant tout sur l’élément « qualité » par l’établissement d’unités d’un ordre esthétique élevé et d’une technique éprouvée. Une œuvre supérieure doit être un modèle ; conçue rationnellement et logiquement, elle doit contenir tous les principes de goût dont les adeptes pourront ensuite tirer des formules qui feront école.

C’est ainsi que, sous l’impulsion du Maître Maurice Dufrène, une pléiade d’artistes et artisans dirigés par sa science, son goût éprouvé, sa haute conscience artistique, produisent quotidiennement des œuvres pratiques, de goût irréprochable, répondant à la faveur du public, en même temps qu’aux nécessités courantes de l’existence.

Le Pavillon de la « Maîtrise » est le résultat d’un concours établi entre tous les architectes français, dont le jury, présidé par M. Paul Léon, directeur des Beaux-Arts, avait attribué le premier prix au projet de trois jeunes artistes :
MM. Tribout, Hiriard et Beau. C’est leur œuvre qui a été intégralement réalisée.

Quant à l’intérieur, dû tout entier à notre atelier de la « Maîtrise », à Maurice Dufrène et à ses collaborateurs, il apparaît avec ses sept salles comme l’un des ensembles les plus caractéristiques du goût français actuel. Nous avons tenu, et nos collaborateurs nous ont merveilleusement aidé, à continuer la grande et saine tradition, à créer des meubles, tapis, tissus, etc., adaptés à notre vie présente, à réaliser une décoration conforme à nos mœurs, nos goûts, nos coutumes, à constituer, en un mot, l’ambiance où se meut, avec ses sentiments, ses usages nouveaux, l’Homme moderne,désireux de vivre dans la paix et la joie d’un foyer personnel.

Chaque salle présentée par nous obéit à une esthétique raisonnée en fonction de son caractère ou de sa destination ; une analyse de rapprochement des différentes formules voulues par Maurice Dufrène peut donc constituer un enseignement. La Chambre d’Homme est destinée à un homme seul, célibataire, actif, homme d’affaires qui cherche dans les sports un dérivatif à ses travaux.

L’armoire à cinq corps, à grands tiroirs et petites cases, est avant tout pratique ; la table de fumeur, la chaise fumeuse, les confortables fauteuils de cuir fauve, les peaux de tigre ou de panthère, tout concourt à l’aspect confortable de cette pièce strictement masculine. Les lignes sont sobres, droites, légèrement incurvées vers leurs extrémités : point de moulures ni de vains détails, des volumes nets, des plans précis.

La matière dont est constituée la bibliothèque est d’une nature si spéciale que chercher un décor en dehors d’elle eût été une erreur : murs, plafonds, boiseries, tout est d’acajou rubanné verni. Les lourds et profonds fauteuils sont de velours gris mauve, les rideaux de damas brun et mauve; quelques lampes discrètes, un tapis aux méandres géométriques, une liseuse, une bibliothèque basse complètent cette pièce de travail, de recueillement et de paix.

La Salle à Manger est d’un autre ordre : c’est la salle un soir de réception ; ici, ni intimité, ni simplicité, mais le luxe sur une donnée nouvelle avec des matériaux nouveaux : acier, stucs, marbres, cristal.

L’originalité de cette Salle à Manger s’accentue dans la table, vaste épanouissement d’acier poli posé sur socle de marbre et qui soutient une immense dalle de cristal pur. Placée presque contre le mur, elle avance comme une proue laissant à son extrémité la place de la maîtresse de maison.

La couleur générale est bleu, acier et argent ; murs de stuc poli, dallage de marbre, plafond lumineux. La table s’éclaire par le dessous, faisant jouer sur
toute sa longueur des jets d’eau éclairés par un long bassin de cristal que piquent, de place en place, des touffes de bleuets. La tenue de la salle est d’une harmonie fraîche et raffinée.

Toute la féminité, toute la grâce se trouvent dans la Chambre de Dame : une harmonie pâle et douce, de blancs dégradés jusqu’au blond, un camaïeu savant qu’aucune note colorée ne vient distraire. Majestueux, le lit large et bas se détache d’une niche d’argent auréolée d’or. Une longue commode au galbe lourd, en érable blanc avivé de citronnier et de bandes d’argent, s’étend sous une énorme glace ronde au cadre lumineux : la table basse, les fauteuils de velours blanc, les murs tendus de moire blanche lamée d’or, le tapis de laine blanche, une admirable peau d’ours blanc muselé d’argent, un envol de pigeons blancs, le plafond à lumière laiteuse, tout affirme cette volonté de blanche harmonie. L’ensemble est complété par un charmant boudoir gris et rose de Gabriel Englinger et Suzanne Guiguichon et par un hall havane, à mosaïques d’or où s’accumulent meubles divers, tapis, lustres et maints bibelots d’art.

Au premier étage, des verreries, vases, pendules, broderies, mille choses neuves, etc. Deux salons de thé d’une fraîcheur aimable, l’un rose et vieux bleu, l’autre citron et vert, où, chaque jour, sont reçues nos nombreuses Clientes.

Telle est notre œuvre.

L’effort considérable que nous avons accompli avec le désir de contribuer le plus efficacement possible à la renaissance actuelle des Arts appliqués démontre une fois de plus que nos Magasins sont devenus d’importantes puissances animatrices, servant toujours la cause de toutes les manifestations artistiques, liées à l’essor économique de notre pays.

©L’Illustration - 1925