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Ganterie de Grenoble


Ganterie de Grenoble à l'exposition de Paris 1925

Architecte(s) : Maurice Dufrène, Pierre Selmersheim

Aux incrédules qui n’ont pas voulu voir et prévoir l'Art actuel, aux méchants qui l’ont combattu, les gantiers viennent de la plus jolie façon qui soit de « lancer le gant ». Tous les ignorants et tous les mauvais reçoivent un spirituel soufflet, donné d’un revers de gant souple et léger, mais tout de même donné, ainsi qu’il se faisait jadis au grand siècle, à la Française.

Nul ne peut dire à cette heure que l’Art moderne n’a pas tout conquis, puisqu’on le met à ses pieds — voyez les trouvailles des fins bottiers — et qu’on lui tend la main — voyez l’Art fantaisiste et spirituel des gantiers.

Il faut remonter bien loin dans l’histoire, et encore en celle-ci s’arrêter seulement aux vêtements de Cour d’apparat pour trouver trace d’un art dans le gant. Notre génération et pas mal de celles qui l’ont précédée n’avaient pas l’esprit imaginatif ni le souci complet de la coquetterie puisqu’elles n’ont jamais témoigné le moindre désir d’enjoliver et d’orner leurs gants. Le gant était une protection utilitaire et n’offrait aucun intérêt. Tout de peau unie, sans aucune recherche, même de luxe, il était, esthétiquement parlant, inexistant.

S’il y a seulement cinq ans on était venu prédire qu’un pavillon spacieux serait un jour édifié en l’honneur du gant dans une exposition d’art, on aurait souri d’incrédulité, prétendant que la chose ne pourrait être que fort ennuyeuse.

Or, au cœur même de l’Exposition, au carrefour central de l’Esplanade, un palais presque est édifié, et, du sol au plafond, ou peut s’en faut, des gants, toujours des gants, rien que des gants s’étagent et chatoient, pittoresques, aimables et séduisants.

Le plus optimiste et le plus fervent apôtre du modernisme n’aurait pas osé prévoir une telle abondance de formules audacieuses pour un si mince sujet. La flore, la figure, la faune, la géométrie, le cubisme même jouent sur les revers mousquetaire ou Crispin, parent les manchettes, ornent les baguettes ou se laissent deviner, coquets, en doublure.

Lorsque viendra le temps où un recul nécessaire au jugement permettra d’analyser, en dehors de tout parti pris, les caractéristiques de l’art, actuellement moderne, on trouvera des liens étroits entre toutes ses manifestations et des relations logiques apparaîtront entre la ligne d’une torpédo et un parement de manteau, entre un meuble et un revers mousquetaire, entre une aile d’avion et la silhouette d’un petit doigt de gant. Tout est dans tout. L’art aussi.

L’art des gantiers est de ceux qui ne connaissent pas de loi et ne s’embarrassent d’aucuns principes. Ah ! que ne suis-je femme, jeune, aimable et jolie, pour avoir la joie de parer des mains menues de si délicieux objets ! Combien lointain paraît le temps où noir, blanc ou beige, le gant était un pauvre accessoire timide et méconnu ! Aujourd’hui, il est de toutes les fêtes, il finit tous les « ensembles » ; une faute de lui et le charme est rompu. Aussi quelle ingéniosité dans les mille combinaisons qui parent vos mains, mesdames, car nous, pauvres hommes, demeurons dans une austérité qui, paraît-il, sied à nos caractères.

Les matières employées, en général les peaux, sont en elles-mêmes des chefs-d’œuvre. Leur souplesse, à nulle autre pareille, procure une joie pure. En voici de coloris chatoyants, de teintes suaves. La Mégisserie dauphinoise et les Etablissements Guillaumet créent en artistes.

Et, sur ces fonds précieux, jouent toutes les broderies, tous les effets : soutaches, perles, applications, incrustations, perforages. A l’infini, les dispositifs varient, les techniques se mêlent. En voici pour toutes les tenues, toutes les gammes, j’allais dire pour tous les états d’âmes ! Il est des jours où les mains prestes et gaies ont des gestes brefs, spirituels et légers ; d’autres où les doigts alourdis demeurent las et ne se vêtent que de discrétion ; il est des soirs où les mains sont coquettes, d’autres où elles sont affectueuses et intimes ; d’autres où elles se tendent en quête d’amitié ; certains jours elles se font dédaigneuses et hautaines, ont des gestes qui écartent.

Gants, qui êtes un peu de nous-mêmes et prolongez nos attitudes, gants qui êtes des curieux et des confidents, qui encouragez les joies et essuyez les larmes, qui dira tout ce que peut contenir la palmette schématique, l'étrange étoile aux branches heurtées que forment vos quelques pouces de mol antilope ou de fin chevreau ! On a chanté les mains de femmes, ô femme, quel poète chantera vos gants ?

Les maîtres gantiers psychologues pimentent leur psychologie d'humour et de grâce, aussi de leurs gants font-ils de vivantes images. Regardons-les.
Maurice Bergeret, délicat, est un sage ; ses ornements sont aimables, avec tact. Boudât et Cie a des trouvailles charmantes ; ses revers en écailles s’ouvrent ainsi que des pétales tantôt festonnés, tantôt brodés, tantôt bordés de passepoils de cuir coloré.

Sur des gants simples et nus, Buscarlet pose au poignet un camélia de cuir, ouvre une pochette à menu mouchoir, drape en bourrelet la doublure, ou, par des jeux de lanières, de courroies, de passes, évoque les tambours de 1793, ou les dragons Louis XIV. Emile Perrin sème des fleurs, des vases légers, retourne en parements de larges motifs. Charles Perrin et Henri Jammet font un revers avec un perroquet éclatant, bordent le poignet de plumes, élargissent de points de tapisserie les baguettes, osent du bon cubisme noir et blanc. Landel, plus sobre, use de la soutache avec adresse; iris, damiers, rosaces sont prétextes à ornements bien eu place. Jay fait de lourds revers pleins de science décorative ; les broderies sont massives, caractéristiques, brillantes comme de somptueuses étoffes. Guigné est léger et délicat. Gaston Charlon aime les dessins à grande échelle et les traite à merveille. Chanut boutonne curieusement ses gants de boutons fort joliment travaillés, agrémentés de passes, passepoils et festons. Hippolyte Bal, par de simples perforations, de larges dents, obtient des effets de correcte élégance. Que dire de Capitant et Cie, dont les broderies de chenille se contournent en souples méandres ; de Cartalier, qui marque de hautes initiales des manchettes amples ! Charlon et Cie fait courir des arabesques et des jetées fleuries sur de longs gants de théâtre. Les gants lavables « Alpex » ont des dessins menus, délicieusement compliqués, à la manière des Orientaux. Reynier a de curieuses combinaisons de cuirs en lanières tissées, dont les entrelacs sont très neufs d’esprit.

Le blé, la plume de paon — porte-bonheur — le perforage sont les thèmes heureux dont se fait une spécialité Vallier. Le gant Fownes a des trouvailles pleines de grâce dans la broderie légère. Villaret et Cie, par des découpages géométriques sur des transparents de peau aux tons opposés, obtient de bons effets.

Le gant torpédo, fil, suède et soie, par des plissés, des froncés, des glands, des chinages, rénove l’aspect du gant de tissu et le rend riche. Le gant Filex, aussi habilement, jette des pétales colorés un des fonds neutres, cherche des effets de filets ajourés. Avec Neyret, nous sommes dans la féerie des gants de tissus. Quelle imagination ! Des revers en coque comme de gros rubans, des pattes, des sous-pattes, des passes habiles, des pointes aiguës, des lamelles rondes, des soutaches, des tissages, des essais de tissus batikés, des reliefs ; insectes, fleurs, géométrie, lignes nettes, couleurs vives, enfin tout un modernisme osé et de bon ton. Il n’est pas jusqu’aux fermoirs qui ne prétendent à la nouveauté. Il en est de charmants qui proviennent de la fabrique Raymond ou de la maison Sappey.

La visite est ici seulement indiquée, vous la continuerez. Ayant beaucoup appris, vous ne ferez plus vos achats de gants sans réflexion ; vous vous direz d’abord —-orgueil national — que des mains de Français ne sont à l’aise que dans des gants de France; vous penserez ensuite — amour-propre intime — à avoir, et chaussure à votre pied et gant à votre main.

Songeant qu’un détail est souvent de grande conséquence, comme moi vous murmurerez, en sortant, un vieux proverbe de chez nous que pour la circonstance j’arrange à votre façon :
Dis-moi qui te gante,
Je te dirai qui tu es.

©L'Illustration - 1925