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Bon Marché - Pavillon Pomone


Bon Marché - Pavillon Pomone à l'exposition de Paris 1925

Architecte(s) : L. H. Boileau

L’Exposition des Arts décoratifs, qui a obtenu, dès son ouverture, un succès si net, n’est pas uniquement destinée, comme on le pense bien, à réjouir le public ou à servir l’intérêt des artistes ; elle a un but plus élevé : le progrès de l’art, et sa propagation, l’art intimement lié à l’évolution des mœurs et dont la diffusion est un des plus intéressants phénomènes de la vie moderne.

A cet égard, le brusque changement qui s’est produit depuis quelques années a trouvé dans le Bon Marché un puissant auxiliaire ; cette Maison, qui n’est pas seulement le plus moderne des grands magasins de nouveautés, mais encore le plus important pour tout ce qui concerne l’ameublement, les installations, les tapis et la décoration intérieure de l’habitation, n’a pas hésité, le moment venu, à prendre la tête du mouvement artistique contemporain, du moins dans ce qu’il possède de plus intéressant et de plus raisonnable.
Pour atteindre ce but, la direction de ce grand magasin a fait appel au concours de Paul Follot, l’un des maîtres de l’œuvre décorative moderne, dont l’imagination rénovatrice, guidée par le savoir technique et tempérée par le souci d’être pratique, a approprié ses belles créations aux nécessités de la vie actuelle. Paul Follot, dans les ateliers mêmes du Bon Marché situés au quatrième étage, en pleine lumière tombant du ciel, travaille et dirige ses collaborateurs avec une ardeur toujours stimulée par les succès qui, chaque jour, couronnent ses judicieux efforts.


DES FORMULES NEUVES

La mission dont Paul Follot, directeur de « Pomone », atelier d’art moderne du Bon Marché, a été chargé est noble entre toutes, puisqu’il s’agit de rendre la vie plus agréable et plus belle. C’est, en effet, chez soi, dans son « home », que l’homme règle ses devoirs de famille, et ses pensées lorsqu’il vit seul. Comment échapper aux entraînements d’une existence dissipée quand on se déplaît dans sa maison, et comment ne pas s’y déplaire quand on néglige d’y apporter ce qui fait la grâce, le sentiment et le confort!

Mais tout est compliqué aujourd’hui. Très souvent, sinon le plus souvent, l’exiguïté des locaux oblige leurs habitants à des combinaisons ingénieuses afin d’obtenir le plus de confort possible dans un minimum d’espace.
C’est ainsi que certaines chambres à coucher peuvent être à la fois salon et bureau ; le lit, dans la journée, se transforme en divan, la bibliothèque qui enferme les livres sert aussi d’armoire à vêtements, etc. La cheminée, appelée malheureusement à disparaître comme loyer éclairant, ne logera plus que des radiateurs aménagés avec un système de ventilation perfectionné. L’emploi des domestiques, dont jadis une des principales besognes consistait, en hiver, à garnir de bûches ou de charbon le foyer de la pièce dans laquelle on se tenait, est devenu un luxe tellement onéreux qu’il a bien fallu sacrifier la joie procurée par la vue des jolies flammes.

Bref, devant les difficultés, les exigences de la vie moderne aussi bien que le désir de « faire neuf », on s’est ingénié à chercher de nouvelles et adéquates formules d’ameublement.
Mais, tandis que l’industrie, un peu routinière, se montrait timorée, hésitait à adapter sa fabrication aux originales conceptions des artistes, se méfiait, pour tout dire, de l’art nouveau, ne croyant pas que ces manifestations puissent être exécutées en vue d’une destination pratique, le commerce allait de l’avant et c’est lui qui, en fin de compte, a forcé la main à l’industrie pour l’obliger à suivre son impulsion.

Disons en passant que la clientèle n’a pas manqué de faire des observations très souvent fort justes au sujet d’un style tout d’abord un peu déroutant et dont la nouveauté bouleversait de longues habitudes. Ces observations ont été transmises par les chefs de rayon, et le Bon Marché a profité des suggestions données dans la mesure où celles-ci étaient réalisables.

Mais une seule visite au pavillon « Pomone », que le Bon Marché a fait édifier dans l’Exposition des Arts décoratifs par le talentueux architecte Boileau, convaincra, mieux que les plus ingénieux commentaires, les incrédules et les hésitants que l’art moderne est aujourd’hui prêt à servir et à parer notre existence. Entrons.


LES ENSEMBLES DU PAVILLON POMONE

Au centre du vestibule est un bassin de marbre quadrangulaire dont les angles s’ornent de touffes sphériques de buis et de primevères ; au milieu fuse et chante un jet d’eau dans une vasque de mosaïque d’or. Autour, quatre vitrines lumineuses, où scintillent doucement des bibelots précieux. On ne saurait rêver quelque chose de plus accueillant que cette entrée.

A gauche, dans le vestibule même, des céramiques où les nuances de goût, les variantes de la fantaisie se trouvent réunies ; tout y est: ordre, proportion, harmonie. Chaque vase a un sens bien accusé, une dimension dominante. Impossible, en effet, de mettre du sentiment dans une œuvre d’art sans y montrer une sorte de partialité pour telle forme ou telle couleur.

L’unité de la composition ne définit-elle pas l’unité de l’impression qu’elle produit ?
Le cabinet de travail, sobre et somptueux à la fois, a un magnifique caractère d’intimité ; les meubles y accusent nettement et leur destination et le tour particulier des pensées d’un homme moderne qui, à travers ses occupations, a quelquefois le loisir de rêver. Le tapis, en savonnerie, est tout en demi-teinte et fort original.

Paul Foliot, directeur de Pomone-, a réussi là un ensemble d’une rare perfection.

L’important était de laisser aux meubles l’allégresse de leur chaude tonalité. Pour cela il fallait éviter de les étourdir par des voisinages trop sonores. Un coussin noir et or jette une jolie note vive dans ce concert discret.

Les sièges sont d’une simple et belle allure ; quant au bureau à pans coupés, il est à la fois élégant et confortable, en un mot, très moderne. Les tapisseries et de plafond s’harmonisent délicieusement. Les bas-reliefs, la pendule, les sculptures, tout concourt à la beauté de l’ensemble. Les meubles sont en noyer frisé et ciré. Les lampes épandent une lumière douce et voilée qui estompe les contours, adoucit les ombres.

Nous voici maintenant dans un boudoir octogonal surmonté d’une coupole dorée évoquant celle des édifices cambodgiens. Le piano en bois laqué est d’une architecture étrange et gracieuse.

Le coloris de cette pièce — un boudoir, vraisemblablement réservé à une beauté — cause une impression aiguë qui n’est pas sans charme.


DU LUXE ET DE L’ÉLÉGANCE

Le salon, supérieurement élégant, sans être trop solennel (nous ne vivons plus sous Louis XIV7), est d’un caractère à la fois sérieux et charmant. Les meubles sont en ébène de macassar sculpté et ivoire. Les sièges en bois sculpté et doré sont recouverts de velours brun d’un ton chaud. Le piano brun et blanc est une pure merveille. Un groupe statuaire de R. Josset, un tableau de H. Robert ornent cette pièce accueillante tendue de damas pourpre et or.

La lumière artificielle tombe très douce du plafond, d’un grand lustre tout en verre pressé ; tout est quiétude, charme et, pourquoi ne pas le dire, honnêteté en ce salon qui sourit aux visiteurs avec la douceur d’un ami. En vérité, on a le désir de s’asseoir dans l’un de ces bons et beaux fauteuils et d’y entendre un peu de bonne musique.

A côté du salon est le fumoir en chêne ciré, d’une sympathique personnalité : fauteuil bas, somptueux divan sur lequel il ferait bon goûter l’arôme d’un cigare ;a bibliothèque est à pans coupés, et, sur une petite table, un globe comme une grosse lune noyée dans le brouillard éclaire ce refuge discret et mystérieux destiné à un homme du monde que nous supposons assez riche pour s’offrir le luxe d’être paresseux avec délices.

La salle à manger, avec ses meubles en palissandre sculpté, son tapis de savonnerie, est un chef-d’œuvre de distinction. On ne s’assoit pas sur des chaises plus ou moins légères, mais dans de solides et élégants fauteuils. A la bonne heure, i: faut être confortablement installé pour goûter comme il convient les plaisirs d’un festin ; les anciens, eux, mangeaient couchés.

Grande baie vitrée, encadrée de fleurs, grand dressoir sculpté, murailles de marbre gravé, plafond d’argent. Le visiteur passe et s’arrête alléché devant cette noble table où il ferait si bon prendre place à l’heure du repas.

On arrive au premier étage au moyen d’un escalier décoré d’une rampe en fer forgé. Là, on admire une chambre de femme, d’un haut style : l’armoire est incrustée d’ivoire, la lumière s’épand au-dessus du chevet du lit très bas ; les gris bleus du dessus de lit, les nuances atténuées des étoffes qui recouvrent les fauteuils, mettent en valeur la couleur chaude des meubles d’amboine ; sur la descente de lit, dont le dessin géométrique est fait de fourrures variées, deux mules attendent les pieds nus et délicats qui vont les chausser...

La chambre d’homme, sobre, curieuse, pratique et qu'un artiste se plairait sûrement à habiter, le petit saion qui sert de cadre aux mannequins qu’habillent les jolies robes créées par les nouveaux ateliers de couture du Bon Marché sont du plus heureux effet obtenu par l’emploi de lignes tantôt rigides et tantôt d’une courbure légèrement alanguie.

Mais les mots et les photographies elles-mêmes sont impuissants à rendre l’harmonie qui se dégage de cette exposition.

Elle synthétise vraiment l’Art décoratif moderne en ce qu’il a de plus achevé et de plus efficacement neuf.

Laissons dire les amateurs attardés du bon vieux temps. Ne leur en déplaise, depuis Louis-Philippe un progrès évident a été réalisé.

Grâce à l’heureuse initiative de la direction du « Bon Marché », au talent du directeur et des collaborateurs de « Pomone », nous avons sous les yeux des productions remarquables, pratiques et variées de la nouvelle école ; elle apparaît ici dans son esprit le meilleur, nous voulons dire dépouillée des exagérations, des excentricités de ceux qui, rêvant l’extraordinaire à tout prix, ont cru que la laideur pouvait être synonyme de caractère.

Le nom et la marque de « Pomone » seront demain connus du monde entier, parce que : le pavillon du Bon Marché à l’Exposition des Arts décoratifs aura montré aux visiteurs venus des quatre coins de l’Univers, ce que peut et doit être l’Art de l’ameublement ramené à sa véritable destination ; audacieux sans doute et néanmoins respectueux des plus sages traditions, sa puissante originalité est toujours de bon goût, pleine aussi de bon sens : c’est un Art bien français.

©L'Illustration - 1925