Exposition Internationale des Arts Décoratifs et Industriels Modernes de Paris 1925

Arts Décoratifs et Industriels Modernes

28 avril 1925 - 25 octobre 1925


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Parc des Attractions

Parc des Attractions à l'exposition de Paris 1925

Chaque âge a ses plaisirs. Chaque époque aussi. Si les manifestations de la douleur sont généralement identiques, celles de la joie diffèrent profondément selon les individus, les latitudes, les races ou les temps. Tapageuses ou mesurées, ardentes ou juvéniles, elles décèlent les âmes. On pourrait adapter ainsi le dicton : a Dis-moi comment tu t’amuses, et je te dirai qui tu es ! » Quoi de plus significatif, par exemple, de l’évolution des mœurs modernes que la transformation des « fêtes » populaires? Vous souvient-il de l’aspect débonnaire et paisible qu’avaient autrefois leurs boutiques alignées en marge de nos avenues suburbaines ou de nos boulevards extérieurs?
Quelques manèges, actionnés par un vieux cheval, au son d’un orgue de Barbarie plaintif; des marchands de nougat, des jeux d’adresse innocents, des loteries en plein air; sous un portique branlant, quelques escarpolettes; derrière une tenture, des phénomènes de tout repos : femme à barbe ou homme-canon; un cirque, avec ses singes et ses chiens savants; un tir aux œufs ou aux pipes en terre et, pour les amateurs de sensations vives, des montagnes russes qui ne seraient plus, pour nous, que d’imperceptibles ondulations. Quel changement! L’éblouissement des lumières électriques a remplacé les quinquets à pétrole; des moteurs précipitent la ronde infernale des manèges monstrueux, multiplient le vacarme des orchestres mécaniques.
La gaîté se mesure à l’intensité du bruit, à la frénésie du mouvement. Ce qui est brutal seulement attire : le Steam-Swing qui arrache les entrailles, le ring et ses boxeurs, le belluaire et ses fauves. Telles sont les exigences de la foule moderne.

C’est, sans doute, comme échantillon de ce modernisme, plutôt que d’un art qui n’est guère décoratif, que l’Exposition parisienne s’est agrémentée d’un « parc des attractions ». Celui de Wembley s’était déjà rendu célèbre.
Nous ne pouvions demeurer en reste envers l’Angleterre.

Entre ces attractions et nos divertissements forains de jadis, il y a à peu près la même différence qu’entre le music-hall et l’ancien café-concert.


L’américanisation a passé par là. Un sociologue ou un psychologue n’aurait point de peine à démêler les divers éléments qui ont concouru à la conception de ces machines à émotions inédites. Elles utilisent les ressources de l’électricité et la perfection de la mécanique. Elles empruntent aux sports violents leur habitude de la vitesse et, même quand ce n’est qu’une illusion, leur goût du risque. Elles procèdent par effets massifs et par réactions brusques. Le patient qui se confie à elles perd sa valeur humaine. Il devient, selon le cas, bolide, colis ou toupie, qu’on précipite, qu’on entre-choque, qu’on fait tourbillonner ou virevolter, qu’on ahurit par la surprise, par les ruptures d’équilibre, par les chutes vertigineuses. Là s’épanouit l’instinct obscur d’une génération nouvelle, dont l’émotivité a besoin de stimulants. C’est pour le satisfaire chez l'enfance même que les fabricants de jouets ont inventé le» « chemin de fer à catastrophe ». Une pointe de cruauté n’en est pas absente. On la retrouve dans certains jeux, presque méchants, où le public se rue, ou dans une forme d’humour un peu grossière de certains autres.

Mais ce ton convient-il bien pour parler d’amusements, somme toute, assez simples? Ceux qui y apportent leur entrain et leur jovialité —— il est à remarquer qu’ils sont presque aussi nombreux les soirs de relative élégance, où l’entrée de l'Exposition coûte dix francs, que les samedis et les dimanches populaires — n’y cherchent pas tant de malice. Sans doute : et cette candeur même, cette absence de complication intellectuelle, cette facilité ingénue au plaisir ne portent-elles pas encore la marque — le film américain est là pour en témoigner — de la mentalité anglo-saxonne?


Le parc des attractions s’étend en bordure de la Seine, sur la rive’ gauche, entre le pont des Invalides et le pont de l’A1ma. Le soir, tout au moins, l’éclat de ses lumières le désigne comme un îlot (l'exubérance et de joie.

Voici d'abord, dès l’entrée, le Manège de la Vie parisienne. C’est à Paul Poiret qu'on le doit. Cette signature est un brevet d’originalité. L’habituelle faune foraine —- chevaux, cochons et autres animaux en carton-pâte — a fait place à une série de types empruntés au spectacle de la rue et rendus dans le style cubiste : c’est la marchande des quatre-saisons, le petit télégraphiste, le sergent de ville, la midinette, le garçon livreur, le bourgeois, la pierreuse, l’apache et dix autres encore. On se hisse, comme l'on peut, sur le panier du pâtissier ou à califourchon sur la sacoche de l’employé de banque.
Des crampons de fer vous permettent heureusement de vous agripper, au petit bonheur. Car la sarabande vous entraîne dans son tumulte assourdissant, avec ses virages inattendus et ses zigzags serpentins. On descend de là la tête chavirée, les mains crispées et, de la terre ferme, il vous semble encore que l’Exposition tout entière, ayant rompu ses amarres, tangue autour de vous...

Mais déjà la Cascade vous appelle, de toute la persuasion de ses bonimenteurs. Il y a deux attractions de ce nom. C’est suffisamment dire combien elles sont prisées. Pour en goûter pleinement la saveur, il est préférable d’être ignorant de ce qu’elles vous réservent. On vous introduit à la file indienne dans un couloir obscur dont le plancher mouvant se dérobe sous vos pas, vous entr’ouvrant des précipices imaginaires. Ce n’est là qu’un hors-d'oeuvre. Vous accédez bientôt, au milieu d’un effroyable tintamarre de ferraille, (le cliquetis de chaînes, dans une cabine étroite où l'on vous pousse sans ménagements, à deux ou à trois. On verrouille sur vous votre prison. Soudain, l’une des parois s'effondre, la banquette où vous étiez assis s'affaisse sous vous et vous roulez pèle-mêle sur un tapis dont les ondulations imitent la houle des flots. Vos reins sont meurtris, les mains éperdues cherchent à rattraper les chapeaux, les cannes, les petits sacs à la débandade. D’en bas, une foule compacte vous guette et vous confirme par son hilarité le grotesque de votre posture. Les hommes s'en tirent avec le ridicule. Quant aux femmes... Avec la mode actuelle des jupes étroites et courtes, le seul fait de s’asseoir décemment en public est devenu un art. jadis, les femmes relevaient le volant de leur robe. C’est un geste qui a disparu de nos mœurs.
Il faut, au contraire, tirer sans cesse sur une étoffe chichement mesurée pour la contraindre à descendre au-dessous du genou et, dans ce duel inégal, la propriétaire de la robe n'a pas toujours l'avantage. On peut juger par là de quel désordre vestimentaire l’arrivée tumultueuse au bas de la Cascade offre le spectacle... Mais les victimes ont aussitôt leur revanche : d’acteurs, elles deviennent à leur tour spectateurs et font chorus avec les rieurs, sans indulgence.

Le Dodgem, dont l’enseigne flamboie en lettres de feu, figurait déjà, avant la guerre, à Luna-Park. Il ne semble pas, pour cela, avoir perdu son attrait, puisque deux pistes lui sont réservées. C’est une adaptation imprévue de l’automobile. Des baquets circulaires, à deux places, dont une solide armature de fer protège la base, sont dirigés par un volant et par une pédale, qui prend le courant électrique sur les rainures métalliques du plancher.
Mais la direction est fallacieuse et vous jette à gauche quand vous pensez tourner à droite. En appuyant sur la pédale, vous reculez au lieu d’avancer ou vous tourbillonnez sur vous-même. Les baquets, comme déchaînés dans une folle ronde, se heurtent les uns contre les autres, se tamponnent lourdement. Désirez-vous corser encore votre plaisir? Le Football vous en procurera l’occasion. Ici, quatre baquets sont solidement amarrés, par un filin d'acier, à une plate-forme centrale animée d'un rapide mouvement de rotation. La force centrifuge projette, à la manière d'une fronde, ces quatre projectiles, qui rencontrent les autres baquets libres, les écrasent contre les parois extérieures du cirque, bref, font goûter à leurs occupants les affres et parfois les meurtrissures de vingt collisions...

Auprès de ces violences, le toboggan n'est qu’une paisible glissade. Il a ceci de particulier que, pour parvenir à son point de départ, un élévateur spécial, sorte de crémaillère faite de sièges juxtaposés, amène sans fatigue au sommet de la plate-forme le flot incessant des postulants. A peine sont-ils parvenus là-haut que deux solides gaillards, qui rappellent un peu les aides du bourreau, les empoignent, les compressent dans l’étroite glissière de bois et les abandonnent aux péripéties de la descente hasardeuse. En bas, un bol circulaire, aux parois lisses et hautes, recueille leur chute désordonnée. Une récente gravure de l’Illlustration montrait comment, à Wembley, les plus illustres personnages de l’Angleterre n’hésitaient point à risquer leur flegme et leur dignité en pareille aventure: l'amiral Jellicoe lui-même, vicomte de Scapa, en jaquette et chapeau haut de forme, s’y laissait complaisamment photographier. Autre pays, autres mœurs : jusqu'ici, ni le maréchal Pétain, ni M. Painlevé n’ont honoré de leur clientèle le toboggan de l’Exposition. Mais les curieux, qui forment, autour du a Bol magique n, une quadruple haie, ont bénéficié d'autres scènes pittoresques.

La Chenille est faite d'une suite de wagonnets dont la course ondule selon les caprices d’une piste circulaire et mouvementée. Il y a place, dans chacun d'eux, pour deux personnes. La tentation est d’autant plus charmante qu’une carapace montée sur des cercles d'acier vient, en cours de route, recouvrir complètement de sa protection et dérober aux regards indiscrets les couples confortables.
Trompeuse sécurité! Un coup de vent infernal balaie soudain ce couloir clos, et la carapace se relève juste à temps pour que la galerie ne perde rien du désarroi ainsi créé.

Avez-vous impunément traversé les océans en vous moquant des infortunés que le mal de mer incline, livides, au-dessus du bastingage? Voici qui est fait pour abattre votre superbe. Prenez place dans une de ces autos disposées concentriquement, en forme de rayons, sur un manège roulant. Des tendeurs à ressorts impriment à chaque voiture un mouvement saccadé, du centre à la périphérie et vice versa. Pendant ce temps, le manège tourne, tourne... Il y a des cœurs héroïques qui, à la descente, prennent un nouveau ticket, pour recommencer...

Si vos goûts sont plus sédentaires et vous attachent au rivage, — au rivage de cette Seine illuminée comme dans un conte féerique, — vous vous contenterez peut-être d’éprouver votre habileté à quelqu’un des jeux qui vous sollicitent. Vous n’avez que l’embarras (lu choix. Le tir photographique, pour toute balle mise dans le noir de la cible, déclenche un éclair de magnésium devant un obturateur photographique placé de profil. On remet au bon tireur son « instantané », qu’il a pris lui-même. Non loin de là, deux jeunes femmes alanguies sont couchées dans un lit, qu’un filet enveloppe comme une moustiquaire. Une cible — tricolore, bien entendu — les domine. Vous avez cinq balles à votre disposition. Si vous en placez une dans le centre de l’objectif, le lit bascule et la dame, en pyjama, est projetée par terre. Cela s’appelle « la Belle au Bois dormant ».
Au bois de lit, probablement. Voulez-vous une variante? C’est le « nègre à l’eau ». Assis sur une planche, au-dessus d’un bassin profond, un nègre à l’œil morne attend l’amateur adroit qui lui fera faire le plongeon. Par les chaudes soirées d’été, c’est peut-être un plaisir pour le nègre lui—même.
Mais il y a des soirs frais, des soirs froids... Alors, après deux ou trois baignades, on voit le nègre transi s’envelopper d’un peignoir et, laissant la place à un camarade, se réfugier dans une galerie où, il faut l’espérer, on a installé un -brasero. Il y a une Société protectrice pour les animaux: il n’en existe pas encore pour les petites dames en pyjama ou pour les nègres...

Cependant, au-dessus de vos têtes, un vacarme infernal, semblable à un roulement de tonnerre, n’a cessé de vous assourdir. C’est le Scenic Railway ou, si vous préférez, la (( Course de Paris n. C’est aussi le clou du parc des attractions. Ce railway est, paraît-il, le plus impressionnant du genre. Il transporte à chaque voyage une soixantaine d’intrépides. D’une quinzaine de mètres de hauteur, il les lance a une vitesse qui atteint 1OO kilomètres à l’heure sur un plan incliné à quelque 45 degrés, les remonte sur un nouveau sommet, les précipite encore, et cela cinq ou six fois de suite. Des cris d’épouvante s’élèvent, on se cramponne aux barres d’appui qui, heureusement, vous évitent d'être projeté au dehors. Les raffinés se sont assuré une place au premier rang, où l’on a le plus vivement 1’impression de la chute irrémédiable. A l’origine, à l’endroit le plus critique, la rame des wagons en folie devait rencontrer un mur, qui s’ouvrait automatiquement pour lui livrer passage. On a craint, sans doute, que, parmi les passagers, il n’y eût des cardiaques... La suppression de cet agrément n'a pas empêché la Course de Paris d’avoir des aventures. Une première fois, un wagon a déraille, brisé la frêle clôture de bois et il est demeuré suspendu dans le vide. Il a fallu aller chercher les pompiers pour délivrer ses prisonniers. Plus récemment, la rupture d’un boulon a empêché le système de freinage de fonctionner. La rame montante en a télescopé une autre, qui regagnait sa voie de garage. Il y a eu quelques blessés, par bonheur légers pour la plupart.
Mais l’opinion et les pouvoirs publics se sont émus. La « Course de Paris » a été fermée. Est-ce un arrêt définitif? La Société exploitante fait judicieusement remarquer qu'elle a déjà, depuis l’ouverture de l’Exposition, transporté — si l’on peut employer ce mot — près de cinq cent mille voyageurs et qu’il est peu de compagnies de chemin de fer ou de taxi-autos qui puissent se targuer d’un pourcentage d’accidents aussi restreint. Qui a raison?

©L'Illustration - 1925