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Nacrolaque


Nacrolaque à l'exposition de Paris 1925

Architecte(s) : Patout

L’époque présente, fertile en recherches nées du besoin de tout recréer, devait orienter les scientifiques vers des matières nouvelles.

Parmi ces dernières, l’une des plus belles et des plus curieuses dans l’ordre des matières plastiques est en voie de conquérir le marché artistique et industriel le plus étendu, depuis le revêtement proprement dit des murs, le placage des meubles, la marqueterie, la tabletterie, jusqu’au luminaire et à la catégorie d’industries relevant de l’utilisation des matières plastiques.

Il s’agit ici de la Nacrolaque de Jean Paisseau.

Cette matière, en dehors de se? caractères de dureté, d’éclat, d’inaltérabilité et d’incombustibilité, semble recéler en son sein toutes . les richesses et les beautés agrégées de certains minéraux, lesquelles semblaient jusqu’à présent réservées aux seules productions de la nature.

Le décor intérieur de la Nacrolaque ne le cède en effet en rien, comme aspect, à l’opale, le labrador, l’œil-de-chat, et autres pierres précieuses dont l’arrangement moléculaire en nappes, veines, filets, inclusions, bulles et ondulations tourbillonnaires semblait inimitable jusqu’ici ; les quantités de Nacrolaque actuellement produites ont démontré la constance de ces effets et leur gradation en intensité au gré du producteur, ainsi que nous allons l’expliquer plus loin.


En observant attentivement la Nacrolaque, on reste stupéfait devant la merveilleuse réalisation de cette synthèse qui semble faire participer la matière à une vie plus riche et plus profonde.


Il a donc fallu à Jean Paisseau et à ses collaborateurs une série d’efforts réfléchis et ininterrompus pour amener la Nacrolaque au degré actuel de perfection industrielle. Jean Paisseau était déjà connu par ailleurs par ses travaux sur les imitations de perles fines pour lesquelles il a été un véritable précurseur et qu’il a portées à un degré surprenant de perfection industrielle.


Qu’est-ce donc que la Nacrolaque, et de quels éléments est-elle formée?

La Nacrolaque se présente dans le commerce sous la forme de feuilles, plaques droites ou curvilignes. concaves ou convexes, utilisées pour le placage, la tabletterie, la marqueterie, le luminaire, le revêtement des murs et des papiers et, en général, pour toutes les industries utilisant généralement des matières plastiques quelconques.

La base même de la Nacrolaque est l’acétate de cellulose, qui est actuellement produit par grosses quantités dans des usines spécialisées, par la combinaison de l’acide acétique à des celluloses variées.

C’est une matière plastique et transparente, que l’on peut rendre ductile à l’aide de la pression et de la chaleur combinées et qui a sur la nitrocellulose l’avantage de l’incombustibilité.

Elle se colore facilement, se polit et constitue une surface de revêtement idéale.

A l’acétate de cellulose est incorporée une substance qui est véritablement de la lumière solidifiée. C’est l’essence d’orient que l’on tire des écailles de certaines variétés de poissons d’eau douce et de surfaces, ablettes, gardons, pêchés l'hiver dans des lacs aux eaux pures.

Ces poissons, au moment du frai, prennent un éclat exceptionnel que l’œuvre de fécondation leur enlève, et c’est pourquoi leur pêche exige une époque déterminée.


L’essence d’orient n’était uniquement employée jusqu’ici qu’à la fabrication des perles d’imitation, formées d’une sphère d’émail recouverte d’un enduit auquel est précisément incorporée ladite essence, constituée par de très fins et invisibles cristaux en forme de tablettes comparables à des paillettes jouant dans la lumière, mais qui ne la réfléchissent que si elles sont parallèles aux rayons lumineux.


Jusqu’à présent, l’essence d’orient se préparait en écaillant les ablettes et gardons et en débarrassant les écailles des matières organiques putrescibles par des lavages successifs dans l’eau ammoniacale.

Cette purification est chose primordiale pour l’obtention d’une essence d’orient parfaitement brillante et inaltérable ; mais une telle essence préparée par le simple procédé à l’eau ammoniacale ne donne pas toujours un résultat constant, les matières organiques ne pouvant être complètement éliminées.

Aussi, la diminution d’éclat et l’altération étaient-elles fréquentes avant que Jean Paisseau et ses collaborateurs ne prissent en mains l’étude systématique de cette substance organique.

L’essence d’orient qu’ils produisent actuellement en quantités industrielles dans leur usine de Courbevoie possède un éclat irisé absolument constant et inaltérable. Cette précieuse propriété lui est procuré par un traitement particulier des écailles et l'emploi de procédés biologiques qui éliminent de celles-ci jusqu’aux ultimes traces de matières organiques.


Nous voici donc en présence de deux matières pures, l’acétate de cellulose et l’essence d'orient, dont la réunion systématique doit donner la substance nouvelle, la Nacrolaque, qui réalise réellement une laque nacrée.

Comment s’opère leur mélange ?

Et comment obtenir ces effets si précieux et d’un aspect si déconcertant ?

C’est ce que nous allons maintenant examiner.

L’acétate de cellulose coloré par les procédés habituels et malaxé jusqu’à obtention d’une pâte homogène est additionné d’essence d’orient, en proportions définies, puis mis sous presse à une température suffisante pour le ramollir, et enfin soumis à une pression d’environ 150 kg. par centimètre carré.

Sous l'influence de cette pression considérable, l’essence d’orient se répand dans la masse d’acétate suivant des directions déterminées, tantôt en nappes, tantôt en I traînées rectilignes, mamelonnées, .bulleuses, tantôt en mouvements sinueux et complexes formant ce que les géologues appellent une schistoeité, et que l'habileté de l'opérateur lui permet de diriger à son gré.

L’incorporation de l’essence d’orient dans l’acétate n’en modifie en rien les propriétés plastiques, et c’est ainsi qu’il est possible d’obtenir en Nacrolaque des plaques bombées et profilées de toutes formes.


On conçoit qu’en réalisant l’interpénétration de pâtes d’acétate diversement colorées, en les superposant, en les mélangeant en surface ou en profondeur, on puisse obtenir des effets nouveaux, des colorations inattendues, franches ou dégradées, claires ou sombres, toujours magnifiées et rendues plus perceptibles par les mouvements de l’essence d’orient dans leur masse.

Mais la beauté de la Nacrolaque ne constitue pas sa seule qualité ; elle y joint une série d’avantages sur toutes les autres matières plastiques actuellement en usage.
Elle est ininflammable et se borne à charbonner doucement sans dégager odeur ni fumée si l’on essaye de l’enflammer, contrairement au celluloïd dont chacun connaît le danger d’inflammabilité.

Elle est inaltérable à l’eau, à l’alcool et à la benzine, elle est lavable au savon et à la plupart des produits de nettoyage.

En plus de toutes ces qualités, la propriété de la Nacrolaque de se ramollir à une température donnée lui permet d’épouser toutes formes de matrices ou mandrins nécessaires à l'obtention d’objets moulés : petits vases, bonbonnières, porte-cigarettes,encriers, qui conservent définitivement leur forme après refroidissement.

La Nacrolaque se laisse également travailler, même à froid, et quelle que soit son épaisseur, par tous les instruments d’acier qui servent habituellement au sciage, au rabotage et à l’ébarbage dans la tabletterie et la marqueterie.

Telle est cette merveilleuse Nacrolaque, née de l'imagination et de la science qui réalise dans l’ordre des matières plastiques un incomparable progrès.


Près de la porte d’honneur de l’Exposition des Arts décoratifs se trouve le pavillon de la Nacrolaque, œuvre de Jean Patout, conçue dans une forme originale et parfaitement adaptée à la présentation de cette matière exceptionnelle.

De grands écrans ovales disposés symétriquement contiennent des plaques de Nacrolaque traitée en revêtement.

A l’intérieur du pavillon se trouvent exposées les différentes utilisations de la matière : placage de meubles, objets de tabletteri tels que peignes, boîtes, pendules, et, en général, tous les produits susceptibles d’être traités en Nacrolaque.

Une mention tout à fait particulière doit être réservée pour l’emploi de la Nacrolaque dans l’industrie du luminaire.

Vue en transparence, la Nacrolaque réalise des effets lumineux analogues à ceux des verres de vitraux, les traînées d’essence d’orient constituant, par leur relative opacité, des veinures de toute beauté.

La série de lustres exposée au pavillon de la Nacrolaque permet de juger et d’admirer cette propriété lumineuse de la matière, jointe à son peu de fragilité, les plaques minces de Nacrolaque pouvant être considérées comme absolument incassables.

Cet ensemble exceptionnel de qualités incontestables fait heureusement préjuger de l’avenir de la Nacrolaque. Le public, le grand public, celui qui réfléchit, qui s'informe, a déjà accueilli la nouvelle matière avec enthousiasme pour la rénovation de ses intérieurs.

Jean Paisseau et ses collaborateurs trouveront dans la faveur grandissante de la foule, des artistes et des industriels la légitime récompense de leurs efforts persistants et du goût avec lequel ils ont orienté la Nacrolaque vers des fins esthétiques et industrielles nouvelles.

©L’Illustration - 1925