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Tissu (Sainte-Marie-aux-Mines)


Tissu (Sainte-Marie-aux-Mines) à l'exposition de Paris 1925

Architecte(s) : Gallot Frères

Si vous entrez à l’Exposition des Arts décoratifs par la porte monumentale de la place de la Concorde, un pavillon clair, harmonieux, d’une élégance robuste, frappera tout de suite vos regards, face à vous, un peu sur la droite. Ne manquez pas de vous y arrêter. Il renferme une précieuse collection des plus beaux tissus que produit l’Alsace.

Il a été élevé, sous les auspices de la Société commerciale et industrielle de Sainte-Marie-aux-Mines, par les huit tissages de cette vieille cité active avec le concours des trois maisons qui constituent l’industrie textile de Colmar.

La Société commerciale et industrielle de Sainte-Marie que préside, avec distinction, M. Albert Kœnig, fondée en 1871, pour faire face aux graves difficultés économiques créées par les conséquences du traité de Francfort et qui a derrière elle l’imposant bagage de cinquante-quatre années d’existence féconde, a voulu que la participation de ses ressortissants à la grande manifestation internationale des Arts décoratifs revêtît une certaine ampleur, parce qu’il s’agissait pour le textile du Haut-Rhin d’une véritable rentrée.

Depuis l’annexion, en effet, par une réserve émouvante, le textile du Haut-Rhin s’était abstenu de s’associera aucune exposition, afin de ne pas y paraître sous les couleurs allemandes.

Sainte-Marie songea à faire appel à la collaboration de Colmar pour !a construction d’un pavillon particulier. Son invitation fut tout de suite entendue.

En la circonstance, l’esprit d'union répondit à l’esprit d’entreprise. Et c’est ainsi que put être bâti le beau pavillon blanc aux lignes sobres, œuvre des frères Gallot, les décorateurs parisiens bien connus, qui attire, par sa silhouette engageante, tous les visiteurs de l’Exposition.


UN FONDATEUR

Sainte-Marie doit son nom aux mines qui firent sa notoriété dans le moyen âge, mines de plomb, de cobalt, d’arsenic et d’argent. Vers la fin du quinzième siècle et dans la première moitié du seizième, les mines de Sainte-Marie donnèrent d’énormes blocs d'argent massif, les plus beaux que l’on eut jamais vus en Europe. Mais, avec le temps, les mines se tarirent, leur exploitation périclita.

Au dix-huitième siècle, Sainte-Marie s’endormait au murmure de sa rivière, la Liepvrette, chanson limpide à peine troublée par le bruit monotone de quelques métiers épars, qui timidement, un par un, avaient ’fait leur apparition dans la vallée, métiers de tisserands, métiers de bonnetiers, métiers de boutonniers-passementiers, quand lui arriva l'homme qui allait la tirer de sa léthargie commençante et la doter de l’industrie nouvelle qui devait assurer son avenir.

Energique et entreprenant, caractère de conquérant et de bâtisseur, Jean-Georges Reber qui naquit à Mulhouse, le 5 janvier 1731, avait créé dans sa ville natale, en 1754, une fabrique de rubans à l’aide de métiers nouveaux dont il avait rapporté de Hollande le modèle et sur lesquels on pouvait tisser jusqu’à 16 rubans à la fois. Devant ce progrès, il fallait que la routine locale s'insurgeât ! Cédant aux plaintes des passementiers de la ville, le grand Conseil de Mulhouse fit défense à Reber d'exploiter ses métiers.

Reber quitta Mulhouse. Il vint s’établir à Sainte-Marie où il s’associa à deux Mulhousiens restés obscurs qui l'y avaient précédé quelques années auparavant et y avaient introduit un tissage de toile de coton. Sous l’impulsion de Jean-Georges Reber, l'entreprise jusqu’alors hésitante prit une impulsion rapide. En l’espace d’une année, elle avait pris une extension assez remarquable pour que M. de Lucé, intendant d’Alsace, lui accordât, le 29 mars 1756, outre divers privilèges et exemptions, le monopole de la fabrication des toiles de coton pur et des toiles de fil et coton, dans toute la province, depuis les limites de la banlieue de Strasbourg jusqu’aux montagnes qui séparent la Suisse de la Franche-Comté. De ce moment, l’industrie textile de Sainte-Marie-aux-Mines était née.

En 1796, à soixante-cinq ans, Jean-Georges Reber se retirait des affaires, laissant sa succession à Jean Blech, son gendre. La maison, depuis, n’a cessé de grandir. Elle est aujourd’hui aux mains expertes de MM. René et Jacques Blech.


LE DÉVELOPPEMENT D’UNE INDUSTRIE

Plus de vingt ans après sa retraite, son tissage, passé en 1818 à ses petits-fils sous la raison Blech frères, constituait encore le seul élément de l’industrie textile de la vallée.

Mais en 1820, à Liepvre, aux environs de la ville, apparurent les établissements Dietsch. Ils s’établirent sur l’emplacement d’un ancien prieuré de l’abbaye de Saint-Denis, bâti en 774 par un puissant abbé du nom de Fulrade et rasé par la Révolution. Dès 1845, on y voyait appliquer le tissage mécanique à la fabrication des tissus de fantaisie, réservée jusque-là aux métiers à bras. Par la suite, la maison Dietsch acquit une grande renommée pour la qualité et la solidité de ses tissus, particulièrement en matière de laine peignée. Après 1870, la possession d’une succursale en France lui permit de s’affranchir de l’abstention patriotique que le textile de la région du Haut-Rhin s’était imposée. Elle participa aux Expositions Universelles de Paris de 1878, de 1889 et de 1900 sans y paraître sous le pavillon allemand et y obtint de flatteuses récompenses. Dirigée par M. Camille Dietsch, elle tient aujourd’hui, parmi ses pairs, un rang enviable.

Peu après que les ateliers Dietsch eurent pris la place du monastère disparu de l’abbé Fulrade, les établissements Baumgartner se créaient, en 1824, à Sainte-Marie même et se consacraient à la teinture et aux apprêts. Ils allaient apporter au tissage le concours le plus efficace. Il ne faut pas se dissimuler en effet que, sans le secours des usines de teinture et d’apprêt qui permirent l’achèvement de la fabrication sur place, l’extension du tissage proprement dit n'aurait pas observé une marche aussi rapide ni des proportions aussi considérables. Comme les maisons précédentes et comme celles qui allaient naître un peu plus tard, les établissements Baumgartner eurent des débuts modestes et ne durent leur, succès qu’à l’intelligence et au persévérant labeur de leurs dirigeants. Administrés par MM. Léon et Pierre Baumgartner, leur capacité de production atteint aujourd’hui à plusieurs centaines de pièces par jour.

Ce fut ensuite, en 1832, qu’un compatriote de Jean-Georges Reber, le fils d’un industriel de Mulhouse, M. Napoléon Kœnig, fonda la maison qui en peu d’années, sous la raison sociale Kœnig et O ', allait devenir considérable dans le textile d'Alsace et que* dirigent actuellement M. Albert Kœnig;-: président de la Société commerciale et industrielle de Sainte-Marie-aux-Mines, et M. Francis Kœnig.

Napoléon Kœnig réunit une centaine de métiers et fabriqua du tissu de coton, en particulier du madras. Plus tard, il produisit du «mi-laine» et du « pur laine».

Passé la pénible période de 1870, la maison, très agrandie, monta des métiers Jacquard, aborda la fabrication du « laine e& soie » et de la haute nouveauté avec un rare bonheur et un succès très vif. En 1906, afin d’être mieux au contact de son importante clientèle française, elle avait créé dans l’Aisne, à Marie, un tissage mécanique qu’elle a cédé depuis la paix. Aujourd’hui, elle a décuplé à peu près son outillage originel.

Outre son importante usine de Sainte-Marie, elle possède un établissement annexe à Châtenois, un autre à Steige. Sa spécialisation dans le tissu de haute qualité lui vaut de partout une demande à laquelle elle a peine à satisfaire. Elle se .classe parmi les grands exportateurs français de textile.

Encore une autre création à noter, en 1838 : celle «le la maison Simon et Cie. Débuts modestes, à l’image de ses aînées. Puis, essor progressif et vigoureux, parallèle au mouvement général de la production textile de Sainte-Marie, de plus en plus connue d’année en année, de plus en plus appréciée par le consommateur. MM. Bernard Meier, Albert Jacob, Alphonse Zimmerman mènent à l'heure qu'il est la maison Simon et Cie. Etendant constamment leur entreprise ils ont essaimé de nombreux métiers à bras et mécaniques, à travers la vallée, autour de la maison mère.

Après 1838, vingt-cinq années se passèrent avant que le textile de Sainte-Marie comptât une unité de plus. Il fallut attendre jusqu’en 1863 une fondation nouvelle, celle de la maison Kling et Cie. Ses nouveautés pour dames eurent très vite du succès. Actuellement conduite par MM. Fernand Kling et Alfred Grimm, ses directeurs propriétaires, elle se consacre exclusivement à la fabrication des tissus de laine pure et de laine et coton.

Dix-sept ans plus tard, en 1880, M. Charles Felmé créait les établissements Felmé et Cie que dirige maintenant, avec M. Ernest Musch, M. Paul Felmé. M. Felmé père limita d’abord sa fabrication aux lainages de fantaisie pour dames. Aujourd’hui, la maison, pourvue d’une installation tout à fait moderne, s’est acquis une haute renommée pour les beaux tissus écossais, de coloris harmonieux et d’une variété de bon goût, qui forment sa véritable spécialité.

Près de trente ans encore et voici venir le benjamin des établissements textiles de Sainte-Marie. La maison Edler et Lepavec, sous la direction de MM. Albert Edler et Georges Lepavec, s’établit le 1er avril 1908. Elle s’est consacrée à produire des tissus de nouveautés pour dames et pour fillettes. Tout de suite, elle a réussi à se classer dans ce genre et ses créations, très appréciées, gagnent d’année en année des marchés nouveaux.

Et c’est ainsi, de proche en proche, par l’effet de volontés infatigables et par la vertu aussi de cette conscience professionnelle si développée chez le travailleur d’Alsace et qui procure à la production une qualité incomparable, qu’a grandi, jusqu’à devenir notoire dans le monde entier, l’industrie textile de la vieille ville laborieuse qu’arrose la Liepvre.

Mais peut-être ne serait-il pas juste avant de clore cette nomenclature, qui enferme un peu plus d’un siècle de l’histoire économique d’une légion, de ne pas voir ce qu’est devenue la cellule mère de cet énorme mouvement. la vieille maison, l’ancêtre.

Sous la raison sociale Blech frères et Cie, qu’elle porte depuis 1890, la maison de Jean-Georges Reber, toute moderne, c’est-à-dire toujours novatrice, son outillage initial plus que décuplé, produit des tissus d’une qualité rarement égalée, jamais dépassée, et qui sont à l’étranger des répondants de premier ordre du textile français.


LE TEXTILE A COLMAR

A peu près vers le même temps où le textile commençait de compter à Sainte-Marie des éléments nouveaux, il naissait à Colmar.

Mais il était déjà apparu dans la région de Colmar, à Logelbach, où dès 1775 s’était formée une fabrique d’indienne et où, en 1816, se fondaient les établissements Herzog qui constituèrent la première filature de coton. Aujourd'hui, en pleine prospérité sous la direction de M. Emile Muller, les établissements Herzog filent et tissent avec le coton, la laine et la soie.

Quant à Colmar, ce fut en 1829 seulement qu'André Kiener, le fondateur de la maison de filature, tissage et apprêt A. Kiener et Cie, aujourd’hui considérable, établit son premier atelier à l’Est de la ville, au lieu dit la Mittlachmuhl. L’entreprise se présentait modestement. Elle comptait un nombre médiocre de métiers. Son fonctionnement était conditionné et limité par le débit variable d’un vieux moulin sur la Lauch. Mais elle était pleine de hardiesse et d’esprit de progrès puisqu’elle recourait à la force hydraulique. Les tisseurs du pays ne pratiquant que le métier à bras, il lui fallut d’abord former un personnel à la nouvelle méthode de travail.

En vingt ans, dès 1848, elle avait doublé son matériel. A l’heure qu’il est, les établissements Kiener, que dirigent le petit-fils et l’arrière-petit-fils d’André Kiener, possèdent un outillage si complet qu’ils transforment une toison brute, à peine tombée des reins du mouton, en une pièce achevée prête à figurer sur le comptoir du vendeur.

Ils travaillent quotidiennement 15.000 kilogrammes de laine et leurs dépendances couvrent 15 hectares, dont 10 hectares bâtis.

De création beaucoup plus récente, puisque leur fondation par MM. G et F. Gensbourger remonte à 1893, les établissements de tissage mécanique Gensbourger, constitués en société anonyme et administrés par M. G. Gensbourger, ont dû à l’activité de leurs dirigeants une fortune brillante et rapide. Trente ans leur ont suffi à tripler leur puissance de rendement.

Au sortir de l’inertie imposée par la guerre à toute l’industrie alsacienne et lorraine, le tissage Gensbourger a participé au premier rang au grand réveil sonné par l’armistice. Outre Paris et la France entière, sa production touche actuellement toutes les capitales.


HABILLONS-NOUS CHEZ NOUS

Avant 1870, le textile du Haut-Rhin travaillait surtout pour la France et pour l’exportation. La frontière artificielle érigée par le traité de Francfort le sépara de sa clientèle principale. Sans perdre le contact avec celle-ci, tout en poursuivant son effort sur les marchés étrangers, il lui fallut, pour donner une base sûre à son existence, s’attacher à gagner le marché allemand. C’était un rétablissement complet à opérer, gymnastique délicate et périlleuse sur le terrain économique.

Quarante-quatre ans plus tard, le canon de 1914 lui annonçait un nouveau renversement des choses. Les années de guerre lui furent dures. Mais la cessation des hostilités, le retour à la mère patrie, en apportant à ses métiers remis en mouvement une résurrection d’activité prodigieuse, devaient le dédommager de sa longue épreuve, non sans lui poser de nouveaux problèmes ardus. Pour la seconde fois, il avait à réaliser une volte-face économique tranchante.

On admire davantage le merveilleux développement- du textile du Haut-Rhin lorsque l’on considère au milieu de quelles vicissitudes il a poursuivi son ascension !

Aujourd’hui, il a répudié sa conquête d’hier, c’est-à-dire qu’il s’est dégagé du marché allemand. Ses exportations toujours poussées en quantité et en profondeur répandent sur toute la surface du monde la renommée du tissu français, de même qu’elles interviennent pour des chiffres appréciables dans l’amélioration continue de la balance commerciale française. Mais il importe surtout qu’il s’oppose de plus en plus sur le marché français à la concurrence étrangère. Il n’y a pas à cela que des raisons de sentiment. Les raisons qui interviennent sont des raisons d’intérêt, raisons d’intérêt général sur lesquelles il serait superflu d’insister quand la livre se tient à un niveau d’une écrasante éloquence, raisons d’intérêt particulier, d’intérêt individuel pour ainsi dire, parce qu’il ne se fait nulle part, en aucun autre pays, fût-ce de l’autre côté de la mer, de tissus plus beaux que les tissus que tisse et que teint l’Alsace.

Madame, c’est surtout pour vous que l’Alsace des tisseurs travaille ! Au sortir du blanc pavillon qui fait face à la porte monumentale de la place de la Concorde, dans l'enceinte de l’Exposition des Arts décoratifs, après que vous aurez apprécié en élégante avertie les étalages harmonieux des Kiener, des Gensbourger, des Herzog, de Colmar, des Blech, des Kœnig, des Baumgartner, des Dietsch, des Simon, des Kling, des Felmé, des Edler et Lepavec, de Sainte-Marie-aux-Mines, rappelez-vous ce que vos yeux attentifs, vos yeux connaisseurs auront vu. Les tissus d’Alsace, entre tous, se distinguent et se recommandent par la finesse lumineuse de leurs coloris et leur moelleux incomparable. Ils tirent, paraît il. l’éclat nuancé de leurs teintes de l’extrême pureté de l'eau qui coule dans les vallées de là-bas. Et leur indéfinissable caractère de douceur au toucher, de plénitude à la main, si l’on peut dire, leur vient de ce goût du soigné, de l’achevé, du confortable qui est comme le cachet même de l’Alsace, qu'elle imprime à tout ce qu’elle produit et que respire tout ce qui est son visage, ses paysages, ses demeures et ses intérieurs.

Irons-nous donc ingénument, un peu niaisement, chercher au dehors pas mieux, moins bien, à des prix ruineux ! Que la femme française mieux instruite des ressources de son pays, s’en remette à l’Alsace tisseuse du soin délicat de la vêtir.

©L’Illustration - 1925