Retour - Liste Pavillons

Beaux-Arts


Beaux-Arts à l'exposition de Liège 1939

Architecte(s) : Paul Etienne

Ce fut une idée, certes originale, d'organiser une exposition où se trouveraient réunies toutes les œuvres dont le titre ou la conception s'inspirent de l'Eau.

Le palais destiné à recevoir ces merveilles de l'Art ancien fut d'une adaptation parfaite. Des salles spacieuses et bien distribuées permettaient l'examen aisé des œuvres exposées. Un éclairage tamisé mettait en valeur chaque tableau présenté. D'une architecture classique de grande distinction, le palais présentait vers l'esplanade ses façades d'une éclatante blancheur, à l'angle desquelles venait s'ancrer l'élégant péristyle marquant l'entrée principale. Des éléments décoratifs très discrets, habilement répartis, provoquaient un jeu d'ombres sur la nudité des façades.

L'eau est une source d'inspiration féconde pour les artistes. Ceux-ci y ont toujours trouvé des thèmes exceptionnellement riches, soit dans le domaine du paysage, soit dans celui des manifestations multiples de la vie de l'homme et des animaux. Aussi, l'Exposition internationale de Liège 1939, consacrée entièrement au précieux élément liquide, n'eût pas été complète, si une place importante n'y avait été réservée aux œuvres d'art pur, placées sous le signe de l'EAU.

Deux sections spéciales et internationales furent créées.
L'une était une rétrospective ouverte aux œuvres les plus caractéristiques d'art ancien,- l'autre groupait celles des écoles modernes.

La première était installée dans un vaste bâtiment de 2.000 m2 de développement, dénommé « Palais des Beaux-Arts », et établi sur la rive gauche de l'Exposition, à proximité de la grande entrée de Coronmeuse. La peinture, la sculpture, la gravure, le dessin, la tapisserie et quelques spécimens de l'art japonais, y étaient représentés. On avait ainsi réuni près de quatre cents œuvres en faisant appel au concours des collections publiques et privées de huit pays, à savoir : l'Angleterre, la Belgique, l'Eire, les Etats-Unis d'Amérique, la France, les Pays-Bas, la Suède et la Suisse.

En temps normal déjà, il n'est guère aisé d'obtenir la collaboration, surtout sur une échelle importante, des principaux musées et collectionneurs étrangers. Il est difficile de s'imaginer la somme de démarches et de formalités incombant habituellement aux organisateurs d'expositions d'art ancien. Que dire alors de la ténacité et du courage des dirigeants de la manifestation de Liège qui virent leurs efforts pleinement couronnés de succès, en dépit des circonstances les plus défavorables?

Nous ne pouvons songer à citer ici tous les membres des divers comités d'organisation. Signalons seulement qu'il y avait un Comité de patronage composé de hautes personnalités belges et étrangères, un Comité de classe et un troisième dit « de réalisation ». Ces deux derniers comprenaient un Commissaire et un Président communs, respectivement M. le notaire Edouard Englebert et feu Xavier Neujean, le regretté bourgmestre de Liège.

Ces mêmes comités assumèrent également la tâche d'organiser la section moderne, abritée dans un pavillon spécial de 1.500 m2. Celui-ci, situé aussi sur la rive gauche de la Meuse, derrière le Grand Palais des Fêtes, ne jouit malheureusement pas d'un emplacement aussi favorable que le Palais dit « des Beaux-Arts ». Malgré ce désavantage, malgré d'autres difficultés exposées en détail ci-après dans la notice descriptive de M. Ed. Englebert, la réussite vint une fois de plus récompenser les efforts déployés par les organisateurs. Des peintures, des sculptures, des médailles, au total trois cents œuvres, d'artistes appartenant à douze pays différents, y figuraient.

Les organisateurs eurent soin de dresser, pour chaque section, un catalogue abondamment illustré, qui eut la faveur des connaisseurs. Nous nous devons de signaler que les deux ouvrages furent édités d'une façon digne d'éloges.

Enfin, qu'il nous soit permis de rappeler ici la mémoire de Paul Lambotte, directeur général honoraire des Beaux-Arts, qui fut, pendant de nombreuses années, commissaire du Gouvernement pour les expositions d'art à l'étranger. Sa mort survenue au bout d'une longue et brillante carrière, a durement atteint le monde belge des artistes. Il faisait partie, en qualité de vice-président, des comités d'organisation et y apporta, comme de coutume, toutes les ressources de sa science éprouvée. Il nous a laissé l'intéressante notice sur la section rétrospective, que nous reproduisons ci-après.


L'exposition rétrospective de peinture organisée à Liège afin de préciser le thème, inédit jusqu'alors, de ses rapports avec l'EAU, connut un succès considérable.

L'ouverture du Canal Albert en fournit l'occasion.

Il parut légitime que Liège devînt, par sa liaison nouvelle avec Anvers, le foyer d'où rayonneraient, au cours de l'été 1939, les manifestations multiples de la technique de l'eau.

En nous spécialisant dans la peinture, et accessoirement dans la gravure, la tapisserie, la sculpture, nous adoptâmes une classification justifiée par les circonstances.

Depuis Joachim Patenier, Dinantais fixé à Anvers (il fut reçu maître en 1515 et mourut en 1524), le paysage est devenu un genre à part. On y voit de grands horizons, des monts sourcilleux, des ciels vastes, des espaces d'eau dans lesquels les scènes humaines prennent une valeur fort accessoire. Elles motivent les titres, mais le paysage reste l'essentiel. Dès le XVIe siècle, nous avons de véritables « vues », peintes d'après nature, mais avec une exagération des effets et avec la concentration de sites réunis sur les mêmes panneaux, alors qu'en fait ceux-ci étaient observés isolément, successivement.

Henri Met de Blés, qui avait vingt ans à l'aurore du XVIe siècle, puis Lucas van Gassel (1530-1569) étaient représentés, à Liège, par des paysages dans lesquels les thèmes se motivaient par la Crucifixion ou le Baptême du Christ.

Pierre Brueghel l'Ancien avait ouvert une voie nouvelle dans ses grands paysages, ceux du Musée de Vienne notamment, peints à Bruxelles entre 1555 et 1569, mais avec un luxe de mise en scène qui nuisait un peu à la portée du sujet principal. Il était présent à Liège par une des versions de la « Chute d'Icare » dont le Musée de Bruxelles possède l'autre.

Œuvre séduisante par sa coloration, dans une harmonie de bleu clair et d'argent, elle retient aussi l'attention par sa signification narquoise, caractéristique du vieil humour flamand. Tandis que Dédale poursuit son vol dans l'azur, Icare, pour s'être trop rapproché du soleil, a senti se fondre la cire qui unissait les éléments de ses ailes postiches. Précipité du haut des cieux, il se noie. Seule une jambe émerge encore de la mer, tandis que des plumes détachées tombent en voltigeant autour de lui. L'indifférence des spectateurs de l'accident est manifeste. Le laboureur trace son sillon, le berger paît ses ouailles, le pêcheur jette son filet, le nautonier dirige sa barque. La vie monotone continue. Qui s'intéresse, en effet, à la catastrophe d'un inventeur dont les illusions s'avèrent chimériques? Brueghel a groupé les divers épisodes de sa composition dans un paysage inspiré par le détroit de Messine qu'il a traversé lors de son voyage en Italie. Il existe, je l'ai dit déjà, au Musée de Bruxelles, un autre exemplaire de ce ravissant tableau, mais moins complet : la figure de Dédale volant dans les nues y fait défaut. La controverse qui fixera la primauté de l'une ou de l'autre version n'est pas tranchée.

Il fallut l'apparition des oeuvres du XVIIe siècle pour que le paysage devînt le véritable procès-verbal de la nature, et encore dans peu de cas.

Rubens dominait la salle principale du Palais de l'Art ancien. Son grand triptyque, commandé par la Corporation des Poissonniers, venu de Malines où peu de gens ont eu l'occasion de l'admirer, était un élément essentiel du succès de l'exposition. Dans sa partie centrale, il représente « La Pêche miraculeuse » avec un large effet de diagonale claire traversant toute la composition. Sur les volets du retable, « Tobie et l'Ange » et le « Denier du tribut » complétaient le choix des motifs tirés du métier des pêcheurs.

Autour de cette pièce capitale, Jacques Jordaens était représenté par la version réduite du « Bac d'Anvers », « Le Statère dans la bouche du poisson », pour s'exprimer comme le catalogue du Musée de La Haye. On sait que la grande composition se trouve actuellement au Musée de Copenhague qui l'avait gracieusement envoyée à Anvers, en 1930. La réduction ne lui cède en rien comme intérêt. L'effet étant concentré - avec d'ailleurs des variantes nombreuses — la portée en est, selon divers auteurs, rendue plus intense. On a pu les confronter toutes deux à Anvers, en 1930.

De Jean Sieberechts « La Vachère et sa fille », deux figures dressées dans un paysage avec étendue d'eau obligée, sont actuellement assez énigmatiques. En effet, il suffit de voir le regard aigu de la mère pour découvrir de quelle chasse en réalité elle s'occupe. Le mince piquet de fleurs qu'elle tient à la main est évidemment une addition posthume.

Le Musée du Louvre veilla à ce que la place de Claude Le Lorrain (1600-1682) fut marquée, à Liège, par un « Port de mer » de qualité très élevée. Malheureusement, le choix de cette peinture fut si tardif que, si elle put figurer au catalogue, il ne fut plus possible de la comprendre parmi ses illustrations. C'est une belle œuvre, très décorative, caractéristique de l'art du maître.

Le François Clouet (1500-1572) « Diane au bain », du Musée de Rouen, excellent tableau, échantillonnait la manière de ce maître, de la façon la plus précieuse.

L'ensemble de l'Ecole hollandaise, choisi par M. le docteur Martin, fut très brillant. Les Musées d'Amsterdam, de La Haye, de Rotterdam et les principaux collectionneurs des Pays-Bas avaient largement répondu à l'appel des organisateurs.

Van Ruysdael, Hobbema, Albert Cuyp, L. Backhuysen, J. Beer-straeten, J. Bellevois, Fr. de Hulst, R. Nooms, J. Porcellis, H. Saft-leven, Hercule Seghers, les Van Coninxloo, Egbert van der Poel, les deux van de Velde, J.-J. Van Goyen, B. van Heemskerck, Simon de Vlieger : quelques noms seulement parmi toute une série de toiles intéressantes à plus d'un titre.

Le paysage des Pays-Bas se prête à merveille à l'illustration du thème de l'eau. La Hollande en est tout imbibée, la nature entière l'exprime et s'en laisse pénétrer. L'atmosphère humide des plaines, les lointains embrumés qui rétrécissent la visibilité et mettent en valeur les épisodes pittoresques des premiers plans, se transcrivent en peinture.

L'eau - revenons à cet élément - agitée ou calme, est le motif essentiel d'une série de tableaux. L'eau et le ciel sont mouvants, fugaces. Ils sont la vie du paysage. Calme, couverte de reflets glissants, l'eau offre mille aspects changeants. Au contraire, agitée, elle est le geste instantané de la nature, par ailleurs statique.

Le XVIIIe siècle appartient à la France, à l'Angleterre, à Venise... L'Italie ayant répondu par une fin de non-recevoir à toutes nos démarches, il fallut faire venir des Etats-Unis d'Amérique un « Guardi » définitif.

Presque seul, et à notre regret, il représentait l'Art vénitien au XVIIIe siècle : mais il le représentait dignement.

Par contre, la France et l'Angleterre avaient abondamment répondu à nos appels.

Le Petit Palais, à Paris, nous avait confié deux chefs-d'œuvre, l'un d'eux, très caractéristique de cette époque : un panneau délicieux signé Hubert Robert. Ce maître était copieusement représenté par les quatre grands tableaux des Saisons, prêtés par le marquis de Nicolay et par les envois de la marquise de Ganay et de M. Cailleux. Ce dernier avait exposé pas moins de trois ouvrages. Et les dix toiles étaient de qualité rare.

Le cycle était achevé par Fragonard, Jean-Baptiste Pater, François Boucher, Claude-Joseph Vernet, Zucarelli, ce dernier appartient à l'école italienne mais était prêté par le Musée de Valenciennes.

D'Angleterre, étaient venues les séries d'aquarelles de J.M.W. Turner, peintes sur la Meuse en Belgique, aux bords du Rhin et à Luxembourg. Délicieuses dans leur imprécision de lignes, de formes, de tonalités, elles ravirent les connaisseurs.

Et que dire du grand tableau signé aussi Turner et de l'autre grande toile portant le beau nom de John Constable, deux chefs-d'œuvre.

Nous arrivons au XIXe siècle et voici - très à part - l'envoi du Musée de Baie : deux peintures de Bôcklin qui ont eu leurs partisans (« L'Ile des morts » et « Jeux de sirènes »).

La participation de la France, de la Hollande et de la Belgique fut brillante et importante. De France, étaient venus six œuvres de Corot, quatre de Courbet, une de Frédéric Bazille (que le destin hostile fit périr à la bataille de Beaume-la-Rolande), deux Boldini, deux Boudin, un Chassériau, un Daubigny, un Alfred Dedreux, un Eugène Delacroix, un Gustave Doré, un Chintreuil, un Gauguin, un Th. Géricault, deux Harpignies, un Paul Huet, un Henri Le Basque, deux Lépine, un Manet, un Ménard, un Jean-François Millet, un Monticelli, trois Berthe Morisot, deux Renoir, un G.-Pierre Seurat, un Paul Signac, un Suzanne Valadon, un Félix Valloton, un Ziem... Le choix et la qualité!

De Corot italien, t Le Lac d'Albano » et « Venise »,- de Corot français, « Le Passeur », « Mantes la Jolie », « Le Pêcheur », « Enfants laissant nager un chien ».

De Courbet, « Les Demoiselles des bords de la Seine » (Petit Palais, Paris), œuvre capitale, « Le Bord de la mer à Palavas » (Musée de Grenoble), « Le Pont » (collection Weinberg, Amsterdam) parmi les plus magnifiques. Et que dire des autres.

De Hollande, le choix d'œuvres n'était pas moins représentatif des diverses tendances de l'Ecole : P.-J.-C. Gabriel (deux œuvres), J.-B. Jongkind (six toiles), Jacob Maris (trois œuvres), H.-W. Mes-dag (trois œuvres), un A. Schelfhout, un J. Toorop, un Van Heemskerck, un Théo Van Hoytema, etc..

Enfin, la Belgique. Alfred Stevens - prêté par le Musée du Jeu de Paume - que l'on ne s'attendait pas à voir en cette occasion (une baignoire avec une jeune femme), deux Hippolyte Boulenger de la plus parfaite qualité, trois Vogels non moins remarquables, un délicieux petit Henri de Braeckeleer, trois Artan, un Clays, trois Claus « La Levée des nasses » (du Musée d'Ixelles), « La Tamise » (Musée de Gand), « La Tamise à Londres » (M. F. Lazard), J. Cockx, J. Degreef, W. Degouve de Nuncques, Donnay, Louis Dubois (deux œuvres), Duerinckx, Evenepoel, Fourmois, R. Heintz, Fr. Hens, Ch. Hermans, A.-J. Heymans, H. Luyten, Alex Marcette, X. Mellery, C. Meunier, A. Oleffe, Pantazis, Félicien Rops, les deux Thévenet, Pierre van de Velde, Van Strydonck, Piet Verhaert, Théo Verstraete.

L'ensemble était abondant, varié, excellent. Quelques tapisseries alternaient sur les parois avec les peintures. L'une d'elles, tissée en 1664 à Bruges, représentait l'inauguration du canal reliant Gand, Bruges et Ostende. Cette pièce offre en plus de sa rareté -la manufacture dont elle porte la marque ayant produit peu de tentures qui nous aient été conservées — l'attrait d'un sujet bien d'actualité à Liège, en 1939.

« La Bataille de Nieuport », tissée à Delft en 1647, commande du Jonkheer Severin de Goluchows, montre Maurice de Nassau, vainqueur de la journée, et l'archiduc Albert, entourés de troupes. A gauche, Nieuport; à droite, Westende,- au fond, la mer avec la flotte des Pays-Bas (Musées royaux d'Art et d'Histoire, Bruxelles).

La section de gravure avait de quoi séduire les amateurs les plus difficiles. Grâce en soit rendue à MM. André de Rassenfosse et Emile Witmeur qui, d'accord avec les conservateurs des cabinets des estampes de Paris et de Bruxelles, purent former une collection hautement représentative de cet art charmant. Des planches d'Albert Durer, de Rembrandt, J. Audran, P. Brueghel l'Ancien, R. Gaillard, H. Goltzius, Charles Lebrun, Meryon, Dirk Vellert, P. Van der Heyden, etc.. Mention spéciale doit être faite de la pièce de Fr. Huys, extrêmement rare, et de celle de W. Koninck, pièce unique, « L'Apothéose de la marine hollandaise au XVIIe siècle ».

Enfin, « Le Siège de La Rochelle, sous le règne de Louis XIII », dessin sorti du Cabinet des Estampes de Paris, et deux dessins de R. Wilson (collection capitaine Brinsley Ford).

Quelques sculptures bien choisies et quelques échantillons d'art japonais (Hokusaï, Hiroshige, Kyonaga) et des bibelots en matières diverses, précieuses pour la plupart, achevaient la présentation de la section de l'eau.

Au total, un ensemble magnifique, significatif, décisif.

© Rapport Général - Exposition Internationale de la Technique de l'Eau - Liège 1939