Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Maisons ouvrières

Maisons ouvrières à l'exposition de Paris 1867

Jamais un parc immense n’avait été annexé à une exposition: jamais, par conséquent, on n’avait vu réunies, autour des objets exposés, les constructions typiques des différents pays. Parmi les constructions du Parc du Champ de Mars, les plus remarquées sont certainement les maisons ouvrières.

Ce sera la gloire de l’Exposition universelle de 1867 d’avoir laissé une trace profonde de ce qui est la préoccupation capitale de ce siècle, le sort des classes laborieuses.

Faire accéder le travail à la propriété, soit par l’épargne, soit par l’association des forces, telle est la sollicitude qui domine, de nos jours, dans toutes les sphères de la société. Poser la propriété devant l’ouvrier comme le but accessible de ses efforts, n’est-ce pas rouvrir sous ses yeux le champ de l’espérance et lui suggérer, par le sentiment de l’épargne féconde, les idées de la conciliation?

Le groupe X résume toutes les préoccupations et toutes les sollicitudes de notre génération. Les habitations ouvrières sont de son domaine; elles sont le dernier chaînon de cette Alpe qu’on nomme le travail manuel. Le Parc est riche en maisons ouvrières, comme la nef des machines est riche en petits métiers. Depuis la tente des nomades jusqu’à la maison du colon américain, depuis la cabane à 700 fr. de l’ouvrier de la Campine belge, dont notre cher collègue de la classe 91, M. Jacquemyns, député de Gand, a élevé le modèle, jusqu’à la maison à 21 000 fr des ouvriers de Paris, tous les spécimens d habitations économiques sont représentés au Champ de Mars.

Mon illustre ami, Jules Simon, nous a déjà parlé de la maison à 3000 fr. construite par la Société coopérative parisienne. Après ce qu’il en a dit, nous n’avons plus rien à en dire. Divers autres collaborateurs nous ont entretenus de la maison belge, de la maison de Bohême, de la maison américaine et de la maison des mineurs de Blanzy. Il nous reste à parler de la maison des ouvriers de Paris et de la maison de Mulhouse, que notre dessin a fraternellement rapprochée?.

11 serait trop absolu de dire que l’ouvrier ne doit attendre sa rédemption que de ses propres efforts, et que ce qu’on fait pour lui ne vaudra jamais ce qu’il fait lui-même. Doctrinalement, c’est vrai : dans la pratique, cette doctrine trop absolue se heurte le plus souvent à une impossibilité.

A une société coopérative il est déjà très-malaisé de trouver l’argent nécessaire pour acheter en-commun les denrées à consommer, ou les matières premières à travailler. Mais par quel moyen providentiel les sociétés d’habitations se procureront-elles, dès le début, le terrain destiné à leurs constructions en commun ? Dans les grandes agglomérations urbaines où l’association ouvrière est seulement possible, le terrain est fort cher et inaccessible aux épargnes collectives les plus patientes et les plus dévouées.

Les maisons de Mulhouse ne sont pas le produit d’une société coopérative. De généreux capitalistes ont formé un capital relativement considérable et augmenté de quelques dotations impériales, pour acheter des terrains à bâtir. Ils ont limité l’intérêt de leur apport à 4 p. 100, abandonnant l’ex cédant de profit à l’œuvre commune.

Le terrain ayant été acquis par le capital ainsi formé, 800 maisons ont été construites : la moyenne des ventes a été de 60 maisons par an. Les ouvriers se sont ainsi rendus acquéreurs de 700 maisons sur 800.

Le système de construction adopté par la Société de Mulhouse a été de réunir en un même groupe quatre maisons, ayant chacune un petit jardin en façade. L’espace occupé par le groupe est de 180 mètres, jardin compris. Le prix d’achat de terrain et de construction représente 13 200fr., soit 3300 par maison. Un ouvrier devient propriétaire d’une de ces maisons en payant le dixième du prix, soit 330 francs, et une location représentant 5 pour cent du capital delà maison, amortissement compris.

Depuis le début de l’institution, il y a donc eu, comme nous l’avons dit, 700 chefs de famille ouvrière qui sont devenus acquéreurs.

Les maisons construites se trouvant à proximité des usines qui donnaient le salaire aux ouvriers, on a pu utiliser les eaux chaudes qui sortaient de ces usines pour former des piscines et des lavoirs, dont l’usage est à peu près gratuit, immense avantage que les maisons ouvrières ne trouveront pas dans un milieu moins propice.

Huit cents maisons construites dans un quartier industriel ont eu pour conséquence de faire monter le prix des terrains au profit des premiers occupants, si bien que les acquéreurs d’aujourd’hui se trouveront possesseurs d’un immeuble qui vaudra dans dix ans trois fois le prix qu’ils l’ont payé.

La maison de Mulhouse est édifiée sur cave, avec un rez-de-chaussée, un étage et un grenier. Les fondations sont assez solides pour porter la superposition d’un second étage.

Le prix du groupe de maisons de Mulhouse, sur 180 mètres, est de 13 200 francs, avons-nous dit. Mais on comprend que ce qui a été possible à Mulhouse ne le soit pas à Paris, à cause du haut prix du terrain. Aussi, les ouvriers de Paris, dans le spécimen que figure notre dessin, ont ils dû entasser six familles dans leur groupe, établi sur 104 mètres seulement, et avec une superposition d’un second étage; et le prix s’élève à 21000 francs.

A Mulhouse, la maison d’ouvrier possède au rez-de-chaussée un large corridor aboutissant à l’escalier qui mène à l’étage supérieur et une grande chambre. Le premier étage se compose de deux pièces très-suffisantes. Nous avons dit qu’au-dessous est la cave, au-dessus le grenier.

Dans la maison de Paris, le système de construction est différent. Le rez-de-chaussée est formé de deux boutiques, pouvant servir d'atelier, et séparées par un escalier central qui mène au premier et au second étage.

Chacune de ces boutiques, à laquelle est attenante une petite pièce pouvant servir de cuisine, forme un logement distinct. Au-dessus, la boutique est remplacée par deux chambres, ce qui complète pour les deux étages et pour les deux corps séparés par l’escalier médian, les six logements dont nous avons parlé.

Que l’ouvrier de Paris, avec moins d’aises et d’agrément, paye 3500 francs ce que l’ouvrier de Mulhouse ne paye que 3300, ce!a s’explique surabondamment par l’énorme différence de la valeur du terrain.

Au prix où sont les terrains à Paris, vous figurez-vous l'énorme capital qu’il faudrait à une association d’ouvriers pour acquérir l’emplacement nécessaire à 700 corps d’habitation? Même quand les ouvriers de Paris trouveraient, comme les ouvriers de Mulhouse, des capitaux complaisants qui feraient l’avance du terrain, l’avenir de l’association succomberait devant une si lourde charge.

La conclusion de tout ceci serait que les sociétés coopératives d’habitation sont impossibles, là où précisément elles seraient les plus utiles. Mais si l’on supprime la question de l’achat du terrain, tout devient facile.

A Edimbourg, la question des sociétés coopératives d’habitation a été résolue par la munificence de la Cité, qui a abandonné des terrains vagues autour de la ville aux ouvriers associés pour construire à leur compte.

L’Empereur a fait à Paris précisément ce que la cité d'Edimbourg avait fait en Écosse.

Il a abandonné à une société d’ouvriers les * terrains à lui appartenant dans l’avenue Daumesnil, à charge pour eux d’y élever des constructions ouvrières.

A suivre les précédents, voici ce qu’on devrait faire. Chaque maison construite à frais communs, au moyen de cotisations égales, serait attribuée, Su sort, à l’un des coopérateurs, qui, affranchi de toute cotisation ultérieure, payerait en location l’intérêt et l’amortissement de la maison à lui attribuée. Le montant de ces locations retournerait en dividende aux coopérateurs que le sort n’a pas favorisés, et ferait compensation à leur malechance.

Il y a là une combinaison que nos ouvriers trouveront le moyen de féconder.

Ce que l’Empereur a fait à Paris, les municipalités des départements pourraient le faire, à l’exemple de la cité d'Edimbourg.

La préoccupation de notre temps, l’Exposition l’a prouvé, est évidemment du côté de l’amélioration des travailleurs. Avoir un abri est le rêve de tout honnête ouvrier : c’est l’accès à la propriété le plus tentant pour lui.

Après ce qu’on a fait, j’ai indiqué ce qu’on pourrait faire. La question est ouverte, non résolue.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée