Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Annexe des Etats-Unis

Annexe des Etats-Unis à l'exposition de Paris 1867

L’annexe n’est pas la partie la moins intéressante de l’exposition américaine. Par une singulière anomalie, elle renferme même les objets les plus importants, et ceux qui sont le plus propres à appeler l’attention sur le genre particulier de ce peuple industrieux.

En premier lieu, je citerai la grande locomotive et son tender. A première vue, cette immense machine produit une sorte de stupéfaction. On s’aperçoit qu’on est dans un pays où tout est colossal, l’outil comme l’arbre, les œuvres de l’industrie aussi bien que les œuvres de la nature.

La seconde impression est l’admiration. M. Grant, après avoir donné à sa locomotive des proportions imposantes, l’a ornée et enrichie avec le soin le plus délicat.
C’est un monstre et c’est une beauté ; c’est un enfer et c’est un bijou. On se mire dans ses flancs polis; on se prend à la caresser, comme on ferait d’un de ces gros éléphants d’Afrique, si terribles à voir et pourtant si innocents.

Enfin on constate la parfaite exécution de ses détails compliqués.
Les quatre roues basses sont à pivots et permettent d’aborder franchement les courbes. Le contre-poids du levier de changement de marche est remplacé par un double ressort, renfermé dans une boîte en cuivre, et fixé d’un côté à la chaudière.

Une sorte d’appendice curieux est en avant. C’est le chasse-vaches ou chasse-neige. Dans ’ces longues solitudes que traverse une seule voie ferrée, ouverte à tous comme une route ordinaire, il arrive fréquemment que les bestiaux se couchent sur les rails; ils pourraient faire dérailler le train; le chasse-vaches les saisit, les jette de côté, et le train passe. Quelquefois la neige obstrue la voie; le chasse-neige se charge de la rétablir. Il arrive aussi qu’un arbre tombe ; c’est encore grâce à cet ingénieux mécanisme que l’arbre est soulevé et écarté.

Cette grosse cloche qu’envierait presque une cathédrale, sert à avertir les habitants, quand on traverse une ville. Cette énorme lanterne produit un feu visible à une distance étonnante.

Une amélioration très-grande, c’est la couverture de la chambre des mécaniciens. Ici, en France, nous laissons ces braves gens, sur lesquels repose le salut de tant de personnes, exposés à la pluie, au vent, à toutes les intempéries des saisons, si bien qu’ils sont perpétuellement grillés d’un côté et gelés de l’autre. En Amérique, ils sont à l’abri du froid et de la poussière. Il est vrai que là-bas, les voyages sont plus longs, et les changements de température plus fréquents.

Dans cette chambre est un timbre rallié au train par une corde qui va jusqu’au dernier wagon. Ce timbre sert à prévenir le mécanicien de tous les accidents qui peuvent arriver en route.

Le tender est, comme la locomotive, aussi fort que léger. On dit que M. Grant veut vendre le tout soixante-quinze mille francs. 11 a dû en dépenser cent cinquante mille, rien que pour faire construire la machine. Qui ce meuble tentera-t-il?

La vue de cette locomotive fait regretter que l’on n’ait pas exposé à sa suite une série de wagons américains. En Amérique, il n’y a qu’une classe de voyageurs. Le wagon est beaucoup plus long que chez nous, et contient cinquante personnes. Il est disposé d’une façon toute différente.

Quatre personnes seulement sont assises de front; deux d’un côté, deux de l’autre. Entre elles est un passage assez large, qui permet de circuler d’un bout à l’autre du wagon. Tout le monde est assis, de façon à aller en avant. Les dossiers des sièges sont mobiles, en sorte que si l’on est quatre à voyager ensemble, on n’a qu’à pousser un ressort, et l’on se trouve face à face.

Dans un long voyage, ces bancs peuvent former lit. On y étend des matelas, des draps, et on se couche fort à l’aise; des planches basculantes aussi peuvent constituer une autre couche, — c’est la méthode employée dans les cabines des navires.

Bien d’autres conforts font partie des trains américains. C’est ainsi qu’une plateforme unit entre eux les différents wagons. Grâce au couloir du milieu, on peut parcourir toute l’étendue du train, choisir sa place, en changer, se promener, causer debout, varier sa position, etc. Il y a un wagon-fumoir, en sorte que l’on n’est pas obligé, son cigare achevé, de subir éternellement une atmosphère enfumée.

Dans tous les trains, il y a un libraire qui vend des livres et des journaux, un buffet qui vend des gâteaux, et parfois de la viande froide. Vous comprenez bien, que, lorsqu’il s’agit, comme sur le chemin de fer californien, en voie de construction, de traverser d’interminables solitudes, où ce qu’on appelle ville est une- réunion de trois cabanes, il convient d’emporter avec soi mille choses qu’on ne trouverait nulle part.

Un poêle chauffe chaque wagon l’hiver; non-seulement on est à l’aise; mais encore on peut s’approcher du feu, et s’y réunir en causant. Ce poêle serait utile partout; car il est vraiment incroyable qu’on laisse se geler les gens, parce qu’ils n’ont pas la bourse assez bien garnie ; le chauffage n’est point une chose de luxe qu’on doive réserver à la fortune; c’est une nécessité de la vie.

Si l’espace ne m’était limité, j’aurais aussi beaucoup à dire de la façon dont s’exécutent les chemins de fer américains. Il me suffira de remarquer, que presque tous n’ont qu’une seule voie. Un peuple, qui, à lui seul, possède plus de kilomètres de chemins de fer que le reste du monde, n’aurait pu venir à bout de ce gigantesque travail, s’il lui avait fallu l’organiser comme en Europe. De distance en distance, on trouve simplement une voie de ralliement ou d’attente. Là, les trains mixtes se retirent, afin de laisser passer les express.

— Près de la locomotive Grant se trouve un spécimen de l’omnibus sur rails. On remarque combien les omnibus des États-Unis sont plus ornés et plus confortables que les nôtres. Je ne parle pas seulement des peintures, qui naturellement sont moins que médiocres, mais dont la couleur égaye. Ces voitures unissent la solidité à une extrême légèreté. Elles ont un frein qui arrête court, et prévient les accidents. Ce frein consiste en une simple pédale sous les pieds du cocher. De plus, dans ces omnibus on monte plus aisément, on est mieux assis, et on se trouve partout à l’abri.

—Les coffres-forts de C. Herring rappellent la grande lutte qui a eu lieu, et dure encore, entre les coffres-forts anglais et les coffres -forts américains. Dans notre âge d’argent, cette question offre une certaine gravité.

Le coffre-fort américain l’emporte évidemment. Il brave le feu le plus intense. On en a chauffé au rouge-blanc sans que les papiers qui s’y trouvaient aient été compromis. Nous ne nous appesantirons pas sur ce sujet. Qu’il nous suffise de dire que plusieurs ouvriers, munis de leviers, de marteaux et de tous les instruments les plus puissants, s’acharnèrent pendant quatre heures sans pouvoir forcer un de ces coffres. Qu’on juge de ce que pourrait un voleur.

— Les charrues américaines étonnent aussi nos agriculteurs. Leurs dimensions sont inconnues en Europe. En effet tandis qu’ici nous n’avons à labourer qu’un sol préparé depuis longtemps, là-bas il s’agit de s'attaquer à une terre vierge et résistante. Généralement les colons ont affaire, soit à des forêts, soit à des bois de noisetiers nains qui recouvrent d’immenses étendues de prairies. On commence généralement par tracer une limite, et par faire une éclaircie; puis, pour aller plus vite, on met le feu en le concentrant. C’est pourquoi on voit sur son passage, dans tous les territoires de l’Ouest, tant de troncs calcinés, qu’on ne s'est pas donné la peine d’achever. On laboure ensuite. On conçoit que les instruments doivent être en rapport avec la difficulté.

—Nous en dirons autant des haches. Quelques Français s’arrêtaient devant ces outils démesurés, se demandant si on n’utilisait pas la vapeur pour les employer. Les Américains s’habituent pourtant à les manier. Quand il faut abattre des chênes énormes, et contemporains de je ne sais quel commencement du monde, nos couperets de bûcherons seraient d’une complète insuffisance.

En résumé, les agriculteurs et les mécaniciens français auront eu beaucoup à apprendre en parcourant l’annexe américaine. Nous serions étonné si l’on n’en tirait pas quelque profit, et si l’on ne perfectionnait pas, par la suite, divers objets de notre industrie. Relativement aux chemins de fer, je crois que le système de wagons américains pourrait permettre de supprimer les troisièmes classes. On réunirait, pour atteindre ce résultat, les secondes et les troisièmes, conservant seulement des premières pour les gens qui aiment la solitude, un peu plus de bien-être, et qui tiennent à vivre à part. Car il ne faut pas se dissimuler que si notre nation a quelque tendance égalitaire, elle en a aussi beaucoup d’aristocratiques.

L’annexe nous a donné, plus que l’intérieur, une idée vraie de la grandeur et de la puissance des États du nouveau monde; grandeur et puissance industrielle avant tout. L’Amérique ne saurait lutter avec l’Europe pour les objets d’art, mais elle tient le premier rang pour les choses pratiques. Ne faut-il pas qu’elle fonde et qu’elle crée avant de jouir? Nous avons devant nous l’immensité du rêve et de l’idéal; elle a devant elle l’immensité de la nature encore indomptée.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée