Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


Retour - Liste Pavillons

Tentes exposées au Champ-de-Mars

Tentes exposées au Champ-de-Mars à l'exposition de Paris 1867

La tente, abri changeant de l’homme, est l’âme des solitudes. Il n’y a pas de steppes ou de désert auxquels une tente n’ait pour privilège de communiquer la vie. Partout où l’homme arrive ou se repose, la nature le reconnaît pour roi. Avez-vous lu un admirable roman de Fénimore Cooper, la Prairie? C’est une morne solitude, où règnent le silence et le vide. Regardez pourtant, au sein de l’immense pampa, un point lumineux, à peine visible : c’est là que l’homme apparaît : tout aussitôt ce point lumineux se dilate dans tout l’horizon , et rayonne avec l’incompressible puissance d’un fulminate en explosion. L’effet de cette irradiation de l’homme, sur la nature inerte et morte, est irrésistible : personne n’arrivera à le dépeindre d’un pinceau plus puissant que le robuste romancier américain.

Sous la tente, l’homme vit double : il est obligé de s’emparer de tout ce qui l’entoure; et dans cette prise de possession, il éprouve comme les âpres jouissances de la conquête. Son oreille est ouverte aux bruits vagues ou lointains; et les grands vents lui arrivent comme pour lui apporter des nouvelles des espaces infinis. L’homme perdu dans les steppes, s’il possède un abri, ramasse, pour ainsi dire, toutes ses sensations, concentre sa vie pour en raffermir la détente, profite de tout et jouit des moindres accidents qui se produisent.

J’ai vécu sous la tente, et j’affirme qu’il n’y a pas de sensation plus vive que celle d’arriver au bivouac, de chercher la source propice aux ablutions, qu’on soit païen ou chrétien, d’installer son abri pendant que vos compagnons vont dans les broussailles ramasser le bois sec pour cuire les aliments approvisionnés, et, le repas fini, de s’endormir aux bruits indéfinis et vagues que la nature environnante vous prodigue, comme au roi de la création. C’est une volupté d’une nature particulière qu’on éprouve, sans pouvoir ni la définir ni l’exprimer.

La tente est l'abri des nomades, c’est-à-dire de ceux qui gardent les troupeaux, de ceux qui font la chasse ou la maraude, ou bien la guerre, ce qui est tout un. Quand on vit sous la tente, on est toujours à l’état militant.

Il ne faut pourtant pas croire que l’usage de la tente inspire le dégoût de la vie sédentaire ou le mépris de la propriété. Il y a en Algérie des Arabes qui vivent sous la tente, et qui ne sont pas des vagabonds : ce sont même les chefs les plus riches et les plus honorés, tandis que les Arabes qui vivent sous le gourbi, sorte de hutte au milieu des broussailles, sont peu estimés. L’Arabe de tente a de riches tapis, des harnachements splendides, des armes éclatantes. Il se fait suivre de nombreux troupeaux qu’il conduit aux herbes non broutées; et de nombreux chameaux portent ses bagages. Ses fauconniers le suivent, et aussi ses lévriers incomparables. S’il traverse un ruisseau, il ne descend pas de cheval pour remplir sa coupe : un gobelet d’argent rattaché par de longues chaînes, comme un encensoir, pend à l’arçon de sa selle. Il le détache, le plonge dans l’eau, le ramène plein et boit sans s’être seulement courbé. Tel est l’Arabe de la tente, hospitalier, très-policé, grand seigneur. Je me figure que les hauts barons du moyen âge ne vivaient pas autrement, au sein de la guerre ou de la maraude, mais avec moins de confort et d’élégance.

Voyez la tente de l’empereur du Maroc au Champ de Mars. Elle est conique, comme la plupart des tentes Arabes. Un grand mât surmonté du croissant lui sert de pivot. Des cordages aussi nombreux que dans un navire de haut bord descendent du mât et servent à fixer l’étoffe en poil de chameau déroulée tout autour, et tendue elle-même par des piquets qui la fixent au sol.

A l’arrière de la tente, respectivement au hauban qui sert de vestibule, vous voyez une juxtaposition qui offre un réduit pour le repos. Cela exige un dressement supplémentaire et tout différent du système général de la tente.

Voyons en regard la tente du gouverneur général de l’Algérie, exposée d’un autre côté par le ministère de la guerre. C’est le même système que pour la tente marocaine; mais quelle simplification! Une demi-heure est plus que suffisante pour dresser la tente française de commandement, et il ne faut pas un quart d’heure pour la replier. Le hauban est le même; mais il y a deux mâts qui, allongeant la forme de la tente, ménagent la place à deux réduits latéraux : l’étoffe est en chanvre, au lieu d’être en poil de chameau. Le chanvre est moins perméable à la pluie ; mais le poil de chameau est plus perméable à l’air, ce qui est un grand avantage dans les pays où la pluie est rare.

Il doit falloir assez longtemps pour dresser la tente de l’empereur du Maroc, à cause de ses complications et de son outillage peu civilisé. Bref, on sent que la tente marocaine, comme la tente arabe, est faite pour y vivre, tandis que la tente française n’est faite que pour y passer.

Encore une fois, ceux qui n’ont pas été nomades ne peuvent se figurer quelle concentration de vie a lieu autour d’une tente. Les chevaux, débarrassés de leur harnachement, hennissent au piquet. Les tapis sont étendus sous l’abri qu’on dresse; les feux sont allumés; déjà le café fume dans les tasses de Chine protégées de filigrane. La nuit arrive; les chiens aboient pendant que les chevaux hennissent, sentant venir les chacals, troupe puante et lâche, que les fumées de la tente attirent. Cependant, les sons doux de la flûte numide se mêlent aux chants monotones du chamelier; et ce concert arrive à vos oreilles, tamisé par les vents venus de loin, qui font bruire en passant les broussailles. Mais hélas ! les chiens s’enrouent à force d’aboyer aux chacals, ce qui finit par vous agacer jusqu’aux larmes.

Je me souviens, à ce propos, d’une aventure assez piquante, qui nous arriva sur la route de Constantine à Guelma. Nous avions, avec M. le président Germane et M. le conseiller d’État Lestiboudois, reçu l’hospitalité dans le douar (ou réunion de tentes) des Beni-Yanini, si je ne me trompe. En dépit des aboiements enroués des chiens de la tribu, nous dormions; quand tout à coup nous entendons passer sur nos têtes toute une meute d’animaux furieux : c’était un malheureux chacal qui avait pénétré dans le cantonnement, et que tous les chiens de la tribu poursuivaient par-dessus le couvert de notre tente, dont la bête poursuivie avait pris le chemin. Il nous fallut quelque temps pour nous rendre compte et nous rendormir. Cette alerte nous rappela la chasse fantastique du roi Arthus.

Combien différents des Arabes sont, comme mœurs et habitudes, les nomades de la Russie ! Ici, ce sont des chasseurs de pelleteries et des maraudeurs de frontières, entre l’Asie et l’Europe, qui vivent sous la tente.

Il y a au Champ de Mars, figurant sur notre dessin, deux tentes de Russes nomades : une yourta de Kirghiz du Turkestan, une ourassa de Yacoutes de la Sibérie. Si je dis qu’on tomme Kirghiz en Russie tous les nomades, sujets du czar, qui n’ont pas de demeure fixe, je crois que j’aurai donné du mot une définition plus exacte que si je m’égarais dans une distinction de races.

Le Kirghiz-Kaissac, ou Kazac, proprement dit, est d’origine tartare : il erre dans le Turkestan et les contrées limitrophes de la Russie et de la Chine; sa religion, s’il en a une, émane du Coran librement interprété. La vaste contrée qu’il domine est divisée en trois hordes ou Orda, et comprend. 400 000 tentes servant d’abri à 3 millions et demi d’habitants. Il y a la grande Orda, qui s’étend entre la mer Caspienne et la mer d’Aral, au sud-est de l’Oural; la moyenne Orda, entre le Turkestan et la Sibérie; la petite Orda, entre le Tourgaï et le Volga.

Les Kirghiz de la grande horde dépendent en partie de la Chine; les autres sont les sujets nominaux du czar. En réalité, les uns et les autres sont des nomades à peu près indépendants. Ils sont très-hospitaliers, comme on l’est dans tous les pays à population rare où la venue d’un étranger est considérée comme un événement de conséquence.

Considérez la yourta qui les abrite. Un cerceau de bois, supporté par des piquets, sert à couvrir le faîte de la tente. L’étoffe qui l’enveloppe est en poil de vache foulé. Intérieurement la tente, de forme ronde, est tapissée de drap découpé et soutaché, ce qui annonce une grande recherche de luxe.

Il est à remarquer que le drap découpé en soutaché est la tapisserie de luxe, dans le Maroc, à Tunis et dans l’Algérie, aussi bien que dans le Turkestan; et je ne connais pas, quant à moi, d’étoffe d’ameublement plus élégante et plus riche. On peut en admirer l’effet sous la tente du gouverneur général de l’Algérie aussi bien que sous les yourta des Kirghiz. Vous verrez que la mode du drap soutaché prendra, à la suite de l’Exposition, dans nos appartements civilisés; les portières du palais de Tunis ont déjà fait fureur à Paris.

Les Kirghiz sont donc relativement civilisés, quoique nomades. Ils élèvent de grands troupeaux dans des steppes à peu près arides : ils supportent, sous la yourta bien fermée, des chaleurs excessives et des froids rigoureux, qui se succèdent sans transition avec de grands vents; et c’est pourquoi leur yourta est solidement fixée au sol.

Guerriers, ils le sont, puisqu’ils sont nomades; et la Fiance a vu quelques Kirghiz parmi les escadrons cosaques. Outre le produit de leurs troupeaux, ils ont la chasse et la pêche, plus la maraude. Sobres, d’ailleurs, comme des Navarrais, mais se livrant comme eux à de longues kermesses.

Combien différents sont les pauvres Yakoutes dont l’Ourassa s’élève non loin de là! Les Yakoutes errent dans ces vastes steppes comprises sur la rive gauche de la Léna à 9000 kilomètres de Saint-Pétersbourg, entre la mer Glaciale, la Chine et la province d’Okhotsk. Ils sont là 200 000 habitants environ, c'est-à-dire moins d’un habitant par quinze kilomètres carrés. Où voulez-vous qu’ils vivent au milieu de cette terre et de ce climat inhospitaliers, sinon le long des fleuves et aux bords des lacs qui, heureusement, abondent dans ces contrées inclémentes. Ils sont encore plus hospitaliers que les Kirghiz; et cela s’explique par leur plus grand éparpillement. Les forêts de bouleaux leur servent d’abri et de chauffage; les chevaux et les rennes sont leurs compagnons, et les lacs leur procurent la nourriture.

Vous figurez-vous ce que peut être une contrée où l’on ne trouve pas un habitant par quinze kilomètres carrés? Comprenez-vous comment un homme, isolé dans ces vastes solitudes infécondes, doit réagir puissamment sur lui-même pour ressaisir son existence?
Voici l’Ourassa, sa demeure d’été. C’est une réunion de branches de bouleau, entassées en faisceau comme des fusils sur leurs baïonnettes. Entre ces branches croisées en faisceau est passée, comme une trame, une écorce de bouleau. Cela garantit du soleil, un peu moins du vent, mais rien de plus. Seulement, si vous étiez égaré dans les steppes, vous verriez avec une émotion indicible poindre à l’horizon l’Ourassa hospitalière.

En hiver, les Yakoutes échangent l’Ourassa contre un gourbi en planches de bouleau. Ces planches sont recouvertes de pelleteries à l’intérieur. Avant de poser les planches, on creuse un trou assez profond pour que, couché, le Yakoute soit à l’abri des vents qui rasent le sol de leur souffle glacé. Comment le Yakoute ne serait-il pas brave, ayant à lutter sans cesse contre une nature rebelle et le voisinage des ours polaires?

Tout homme qui vit sous la tente est naturellement guerrier, ai-je dit. Passons donc aux tentes militaires. Quand on nous parle d’un récit sous la tente, cela veut dire que c’est un récit de soldat. L’exposition des tentes du ministère de la guerre est complète, et nous pourrons, au besoin, établir une comparaison avec l’exposition de l’armée anglaise en campagne.

Voici d’abord la tente de Conseil. C’est une tente conique, dressée sur un mât surmonté d’un chapeau, servant d’ouverture pour le renouvellement de l’air. Autour du mât est attachée une table servant d’appui pour écrire et d’étagère. Elle est affectée aux officiers généraux ou aux intendants militaires. Le poids de cette tente, avec son mât et ses bâtons rayonnants, est de 121 kilogrammes; elle coûte à peine 368 francs. Un quart d’heure suffit à la dresser: elle peut être repliée et chargée dans les fourgons dans mpin6 de dix minutes.

Une autre tente de même forme, mais moins riche, est affectée aux simples officiers, et sert au besoin d’ambulance. Elle peut servir d’abri à 16 fantassins, ou bien à 8 cavaliers avec leur harnachement. Il y a deux étagères rondes superposées autour du mât. Le poids est de 72 kilogrammes et le prix est de 239 francs.

La tente d’ambulance anglaise est à toit, au lieu d’être à chapeau et conique. De telle sorte que, ne recevant pas l’air par en haut, il a fallu ouvrir des fenêtres dans la toile. La tente anglaise donne abri à vingt hommes au lieu de seize. Mais ses aménagements ne me paraissent pas aussi bien disposés que dans la tente conique française, outre qu’elle doit coûter beaucoup plus cher, et qu’elle doit être moins commode à dresser et à replier.

C’est surtout dans la tente de marche et dans le sac-tente-abri que notre supériorité de campement me paraît incontestable.

La tente de marche est dressée sur trois hâtons, deux fichés en terre, l’autre posé horizontalement sur les deux perpendiculaires et servant de faîte au toit. La toile d’abri est tendue par-dessus, et fixée en terre de chaque côté par des piquets. Le poids de cette tente, servant aux sous-officiers, est de 13 kilogrammes, et son prix est de 46 francs seulement.

La tente de marche n’a pas de hauban, non plus que le sac-tente-abri du simple soldat. Ici il n’y a que deux bâtons de dressage au lieu de trois. Deux carrés de toile, l’un à boutons, l’autre à boutonnières, forment les deux parois de la tente: le reste de l’outillage se compose de trois piquets pour fixer en terre les deux carrés de toile, et d’un cordeau pour tendre la toile sur le devant. Le sac-tente-abri abrite deux soldats, dont chacun porte dans son fourniment la moitié de la charge. Le poids de cette charge est pour chacun de moins d’un kilogramme. Quant au prix, il dépasse à peine 7 francs 70 centimes. Je ne crois pas que le temps nécessaire pour dresser ou replier cet abri dépasse trois minutes.

Tout autour de la tente de marche et de campagne, on creuse une rigole, afin que la pluie glissant sur la toile imperméable ne pénètre pas sur le terrain abrité.

C’est le maréchal Bugeaud, je crois, qui a perfectionné à ce point la tente-abri durant ses rudes campagnes en Algérie.

Ce qu’on nomme tentes de voyage n’est qu’une imitation de la tente militaire, avec la dépense d’argent en plus et 1 économie de temps en moins.

De l’étude comparée que nous venons de faire sur les tentes du Champ de Mars, il résulte que nous sommes en avance même sur les peuplades nomades, comme moyens de campement. Seulement sous la tente des nomades, nous retrouvons la vie; sous la tente militaire, nous ne trouvons que le bivouac.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée