Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Argentine

Argentine à l'exposition de Paris 1867

C’est du côté de l’avenue de Suffren, dans la partie la plus pittoresque et la plus mouvementée de l’hémicycle, que sont rassemblées les productions argentines.

Là sont groupés les divers spécimens des laines du pays, élément essentiel de sa prospérité; les peaux assorties et les cuirs travaillés indigènes ; les fossiles de M. Seguin; enfin, les échantillons minéralogiques de San Juan, de la Rioja et de Cordova; — richesses métallurgiques, pressenties il y a 300 ans par le hardi navigateur Diaz de Solis, lorsqu’à l’aspect étincelant de l’immense cours d’eau où Buenos-Ayres se mire aujourd’hui, et à la vue des riches ornements argentifères dont les Indiens étaient parés, il s’écriait : « Rio de la Plata! » fleuve d’argent!

En abordant les sections sud-américaines, le visiteur peut faire un petit cours usuel de géographie spéciale, à l’aide d’une grande carte sommaire, à colorations variées, qui indique les frontières des divers États et où figurent les principales villes et les chemins de fer de chacun d’eux.

La ligne bleu-clair entoure ces belles contrées argentines dont sont inséparables les noms de l’illustre général San Martin, de Belgrano Rivadavia et Bartolome Mitre ; la ligne bleu-foncé le petit mais riche pays du général Flores, ou Bande orientale; la ligne verte le fertile berceau chilien de Bulnes et de Prieto; la ligne orange la partie paraguayenne du docteur Francia et des deux Lopez.

On mesure géographiquement l’importance de ces Républiques, et l'on trouve assez facilement l’explication de l’essor rapide et prépondérant delà Confédération Argentine, non-seulement dans un développement territorial qui déroule, de Buenos-Ayres à la Cordillère des Andes, une plaine pampéenne de 300 lieues, mais encore et surtout dans sa situation à l’égard de l’Europe, qui forme, à travers l’Atlantique, le trait d'union de l’ancien monde et du nouveau.

La Section Argentine est riche en couleur locale, notamment la salle que notre vignette représente, et où sont exposés deux de ces paysans argentins dont un fils du pays trop célèbre disait au capitaine Page : « Donnez au premier gaucho venu une lance, un poncho, des éperons, une selle, et voilà un soldat. »

Dans une autre salle où se détachent sur un fond bleu d’azur, à travers les écussons sud-américains, les deux mains serrées de la belle et mâle symbolisation argentine, sont étalées de colossales mâchoires d’animaux pétrifiés sous la main des siècles; une carapace de glyptodon, qui donne une idée de l’énorme développement de ces édentés dont le genre n’existe plus; les restes d’un cheval fossile, qui offre à la science ce phénomène bien remarquable de différer, comme espèce, des chevaux actuels par plusieurs caractères anatomiques; le mégathérium américain ; beaucoup d’autres débris parlants qui font remonter à la pensée le courant des générations ; épaves d’un monde disparu; histoire sans annales, mais non sans preuves, retrouvée au flanc des Cordillères et sur les bords des fleuves argentins.

Cette exhibition de M. Seguin a une haute valeur paléontologique. MM. Serre, Milne Edwards et tous les représentants autorisés de ces grandes études le reconnaîtront sans peine. Il y a là, d’ailleurs, exprimés bien d’honorables efforts individuels. M. Seguin, en qui un instinct supérieur et impérieux a suppléé le savoir acquis, put participer quelque temps aux travaux du regrettable géologue français, M. Bravard, tous deux explorateurs infatigables du campo, jusqu’au jour où ce dernier fut enseveli à Mendoza sous les ruines du tremblement de terre qu’il sut prévoir, mais non éviter.

Quant à l’exposant M. Seguin, en s’attachant, comme la pieuvre, au sol argentin, tant aux environs de Buenos-Ayres que sur le littoral du Rio Salado, il est parvenu à reconstruire de grands animaux d’une inappréciable antiquité, et il a posé ainsi, à un point de vue spécial, le frontispice de l’histoire naturelle et de la géologie argentines.

Lorsqu’on a admiré — chef-d’œuvre d’adresse et de patience — les tissus brodés à la main de cette province du Tucuman qui, plus riche encore par la nature que par l’art, a été surnommée « le jardin de l’Amérique du Sud; » les selles de cuir et les ponchos de soie d’un si beau travail ; les riches toisons du Juguy et Catamarea, demandées par notre Conservatoire des arts et métiers ; après s’être arrêté devant les collections de plantes médicinales et usuelles particulières au pays; les échantillons de tabac, en manioque ou en cigares; la canne à sucre; les cires d'abeilles de M. Liberio Molina et celles envoyées par le gouvernement; les toisons de brebis de MM. Hannah et Newton; les gourdes splendides et pittoresques, dites chi/les, formées d'une corne de bœuf, et dont les voyageurs font usage au passage des montagnes ou durant le long parcours des pampas; les bois argentins, distingués parmi tant d’autres bois délicats et riches de provenance américaine qu’on emploie pour l’ébénisterie, le charronnage, le tannage des peaux, et qui, sous ce dernier rapport, ne craignent, a dit la Revue des Deux-Mondes, la concurrence d’aucun pays; les marbres de Mendoza; les minerais de MM. Lafone, Rickarde, Rocques frères, Klappenbach : or, argent, cuivre, plomb, fer, nickel, étain, cristal de roche ; enfin, l’élégante collection géologique recueillie dans toutes les provinces par M. Martin Moussy qui a fait, de sa vie, un voyage de vingt années dans l'estuaire de la Plata, de ce voyage un livre et de ce livre une encyclopédie descriptive justement estimée quand on a vu toutes ces marques d’un climat prodigue, d’une industrie qui grandit et d’une civilisation conquérante, il reste encore, pour ceux que préoccupent dans ce continent les questions d’avenir social, un' exposition d’un véritable intérêt à contempler.

Il s’agit des viandes argentines.

L’Amérique, en donnant la pomme de terre à l’Europe, a prévenu ou atténué de grands maux pendant nos disettes nationales, et l’emploi de ce tubercule a dominé les dé couvertes abstraites de la science de toute la prééminence active des intérêts pratiques de l’humanité.

C’est à ce titre supérieur que les procédés de conservation appliqués aux viandes argentines ont fixé l’attention des jurys spéciaux.

Les prairies naturelles de la Confédération, avec son territoire grand quatre fois comme la France, contiennent un innombrable bétail, dont les têtes se comptent par millions, et qui se reproduit à l’infini : trouver le moyen d’amener, à travers l’Atlantique, ces viandes de la Plata des matanzas argentines sur les marchés du vieux monde avec toutes leurs conditions nutritives, et presqu’à l’état de viande fraîche; en généraliser l’usage sur notre continent dont les populations épuisées sentiraient promptement le bienfait d’une nourriture substantielle, économique, et toute chargée des fortifiantes émanations du campo américain, est un soin dont on ne saurait trop applaudir l’idée ni trop récompenser le succès.

Ainsi en ont pensé les jurés de la classe 70 : dans les distinctions accordées à MM. Beth et Huebler, Thomas Oliden, Guillermo Müller. Demaria Aliba et Morgan, ils ont voulu encourager un premier progrès, mais surtout la pensée et la constance qui l’ont produit.

Telle est, à vol d’oiseau, l’exposition argentine. Son honorable président, le ministre argentin, M. de Balcarce, en signalant à son gouvernement l’utilité, pour la République, de ne pas se tenir à l’écart de ces grandes assises, et la Commission spéciale qui s’est constituée à Buénos-Ayres, sous la présidence de don Juan M. Guttierrez, recteur de l’université, et de l’infatigable directeur général des postes. M. Posadas, ont pris la plus heureuse initiative. La Confédération Argentine, en effet, a reçu sa carte de nationalisation dans les congrès pacifiques de l’avenir par les récompenses qu’elle a obtenues du congrès international de 1867, et qui, s’élevant à quarante mentions honorables, ou médailles de bronze, d’argent et d’or, forment plus du tiers de celles décernées aux États Sud-Américains.

Ces lauriers de la paix et du travail seront justement appréciés de l’autre côté de l’Atlantique. La France non plus, n’oubliera pas que la Confédération Argentine a, la première, envoyé ses produits à ce rendez-vous cosmopolite, où se révèlent, au profit d’un progrès commun, le génie, les besoins, les ressources et les aptitudes de chaque nationalité, et elle répétera, avec une de ses voix les plus compétentes: « Que la République Argentine a bien mérité de l’Exposition. »

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée