Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Grand Vestibule

Grand Vestibule à l'exposition de Paris 1867

On l’a dit, mais, selon nous, on ne l’a pas assez répété, les divisions et la distribution du palais du Champ de Mars soit une œuvre tout à fait remarquable et font le plus, grand honneur à M. Krantz, celui de nos ingénieurs auquel le gouvernement confie toujours les travaux qui semblent à peu près inexécutables. La conception de l’ensemble n’est pas la sienne : on lui a mesuré l’espace, dessiné les contours, déterminé les hauteurs, indiqué les principales divisions, et on lui a laissé toute la responsabilité de l’exécution. En l'obligeant à se renfermer d’une manière absolue dans les instructions qui lui avaient été données, on lui rendait tout à fait impossible l’exécution d’une œuvre aux dehors imposants, au caractère monumental; il s’en est vengé en créant une merveille.

Toutes les dispositions intérieures de ce vaste Palais ne sont en effet rien moins que cela; et si de loin le visiteur reste étonné et froid à la vue d’une configuration architecturale toute d’une venue et d’une attristante monotonie, il est comme ébahi quand, après avoir traversé la magnifique avenue qui du pont d’Iéna mène au Palais, il entre dans la grande nef des machines. Là, se révèle tout à coup à lui le côté grandiose d’une construction dont rien ne révèle au dehors les vastes proportions. Cette nef, haute de vingt-cinq mètres et large de trente-cinq, dont le milieu est occupé par une plate-forme qui s’étend sur tout le pourtour de l’édifice, c’est-à-dire, sur une étendue de douze cents mètres, n’étonne pas moins par sa coupe hardie que par un développement que l’œil devine mais ne peut suivre dans le vaste cercle qu’elle embrasse.

Si la vapeur gronde et bouillonne, si les machines font leurs évolutions, si les métiers sont en mouvement et mettent en jeu les bobines et les navettes si les orgues inondent la nef de leurs flots d’harmonie, le visiteur est, malgré lui, attiré par ces bruits confus, et tournant alors à droite ou à gauche, il consacre sa première visite à l’étude et à l'examen de toutes ces industries qui travaillent côte à côte et exécutent chacune leurs produits comme dans une vaste usine, ou, pour mieux dire, dans une ruche commune dont les mille alvéoles seraient occupées par autant d’ateliers en pleine activité.

Mais si, à droite et à gauche, tout se tait autour du visiteur, il poursuit sa marche en ligne droite et pénètre aussitôt dans le grand vestibule, ou dans la galerie qui sert d’entrée d’honneur et conduit de la nef du travail au Jardin central.

Cette galerie a la même élévation que la nef, et une largeur de quinze mètres ; elle est coupée de chacun de ses côtés par b s entrées de sept galeries circulaires où toutes les industries sont classées selon leur spécialité,' leurs analogies et leur nationalité.

En sortant des mains de M. Krantz, cette magnifique galerie avait un aspect monumental et grandiose qu’elle n’a plus aujourd’hui, quoiqu’elle excite chez tous les visiteurs une juste admiration; le jour où l’ingénieur livra à la Commission ion œuvre nue, la noble ordonnance, les belles lignes, la vaste développement de cette entrée d’honneur étonnèrent chacun par leur majesté et leur harmonie. Ce qu’on avait de mieux à faire, c’était de conserver à cette partie la plus importante du Palais, sa physionomie et son caractère; mais, par malheur ou par maladresse on ne l’a pas fait, et l’esprit qui a présidé à la division des différentes parties et à la distribution des places a complètement atténué 1 effet de l’œuvre primitive.

S’il faut en croire quelques-uns, ce vestibule est l’exact résumé de l’Exposition universelle; si l’on doit s’en rapporter à quelques autres, il en est la magnifique synthèse; c’est dire la même chose en termes différents ; mais résumé et synthèse ne sont pas plus justes l’un que l’autre: la vérité vraie c’est que le vestibule ne résume et ne synthétise rien, et celui qui, après l’avoir parcouru d’un bout à l’autre et examiné dans tous les sens, ne pousserait pas plus loin sa visite, sortirait du Champ de Mars sans avoir une notion même confuse des merveilles que la science, l’art et l’industrie y ont accumulées.

Vu de la porte d’entrée et dans son ensemble, il cause à tous une indéfinissable impression; son étendue, sa largeur, son élévation étonnent ; la hardiesse de son immense voûte cintrée est pour chacun un objet d’admiration; ses hautes et vastes baies garnies de vitraux peints, qui nuancent la lumière qu’ils tamisent, attirent et caressent le regard qui ne s’en détache que pour se perdre et se reposer un moment dans la gracieuse perspective que présentent, à son extrémité, les eaux jaillissantes et les frais arbustes du Jardin central.

Oh ! que le visiteur ramène ses regards et les arrête longuement et à loisir sur les riches vitraux, sur les verrières resplendissantes de couleurs et de dorures, dont MM. Oudinot, Didron, Coffetier, Maréchal, Lusson, Powell, Hardman, Ward et Hugues ont décoré les deux côtés de ce vestibule. Ces œuvres si variées de dessin et de forme, et dont l’exécution est si heureuse et si pure, semblent de véritables reproductions de l’art de nos anciens verriers: c’est le plus magnifique couronnement qu’on pût donner à une entrée d’honneur. Par grand bonheur, leur place était comme déterminée d’avance par la disposition des lieux, et ceux qui ont présidé à l’aménagement général, ne pouvaient les établir ni plus haut ni plus bas. Pourquoi faut-il que la place et la classification des produits des différentes industries n’ait pas été imposée aussi par une raison de localité? Ce grand vestibule eût été alors un véritable résumé, une fidèle synthèse de l’Exposition universelle, au lieu d’en être ce qu’il est, une préface confuse et tout à fait insignifiante.

A gauche, en entrant, quels étalages se présentent à nos yeux? Ceux de neuf maisons de confection. Quelque estime que nous ayons pour l’industrie de MM. Despaigne, Lavigne et Chéron, Opigez-Gagelin, Mathieu et Garnot, Doucet, Enout et Cie, et celle des Magasins du Louvre, du Coin de rue et de la Compagnie lyonnaise, nous nous permettons de trouver étrange qu’on leur ait accordé la grande moitié de la galerie, et qu’on les présente comme le dessus du panier de notre industrie nationale. Pourquoi encore, à la suite les uns des autres, deux fabricants de meubles et deux maisons de librairie ? N’eût-il pas été cent fois préférable de choisir une spécialité en chaque genre d’industrie au lieu de les entasser ainsi? On aurait compris qu’à côté de Despaigne on eût placé un des fabricants de fleurs renommés, Baulant, par exemple, puis Tahan, ensuite Didot, Hachette ou Marne, puis Pillivuyt, Verdé-Delisle, Roudillon ou Lemoine, et ainsi de suite, un des plus illustres représentants de nos principales industries. En parcourant le grand vestibule, on aurait vu alors passer sous ses yeux des spécimens variés de l’Exposition tout entière, et Ton eût été, dès les premiers pas, initié à son sujet.

A la droite du grand vestibule, du côté de l’Angleterre, la distribution dus places a peut-être été faite avec plus de discernement; cependant, là encore on aurait dû ne pas placer côte à côte Gillow et Crace, les deux plus renommés fabricants de meubles de Londres, Wedgwood, Copeland et Minton, dont les industries, quoique distinctes, ont trop de points d’analogie et de ressemblance; mais ce qu’il eût été de bon goût de ne pas mettre sur le premier plan, c’est l’édifice gothique, avec flèche et clochetons, élevé par MM. Waters et Cie, de Manchester, au moyen d’une masse de bobines de coton de toutes les couleurs.

Cet ouvrage de patience est assez bien réussi, mais il ressemble trop à un joujou pour qu’il soit là à sa vraie place et que les visiteurs le prennent au sérieux ; on jette, en passant, un regard curieux et étonné sur l’ensemble, mais on dédaigne d’examiner les parties, qui seules ont de la valeur et une véritable importance.

Mais le centre de ce vestibule a-t-il été aménagé d’une façon plus heureuse, et la plupart des objets qui s’y trouvent n’auraient-ils pas dû faire place à d’autres ? Dans quelle intention y a-t-on réuni tant de lourdes pièces d’orfèvrerie anglaise, coupes, boucliers, chevaux et groupes d’argent massif ou repoussé, nobles prix gagnés dans les courses d’Ascot et d’Epsom, par les plus illustres jockeys de l’Angleterre, et décernés aux propriétaires des Gladiateurs de l’endroit?
Pourquoi n’avoir pas accordé au centre même de cette galerie une place d’honneur aux bronzes-onyx de M. Viot, au lieu de les reléguer, comme on l’a fait, dans un obscur et étroit espace de moins de quatre pieds carrés?

Et Barbedienne n’avait-il pas, lui aussi, droit à une place d’honneur dans ce vestibule? Le bronze le moins réussi qui sort de ses ateliers (en admettant qu’il en laisse sortir un seul qui ne le satisfasse pas complètement) ne décèle-t-il pas dix fois plus d’étude, d’art et de goût que les figures de cavaliers et de chevaux et les groupes sans expression et sans mouvement de MM. Angell et Garrard, de Londres ?

Assurément le bouclier de M. Elkington est une œuvre d’art remarquable, les groupes de M. Hunt et Roskell se distinguent de tous ceux qui les entourent par l’habileté et l’art qui ont présidé à leur exécution; les faïences de M. Minton, statues, sièges, lavabos, méritent d’être mises en pleine lumière ; mais quand tous ces produits se trouvent déjà répartis dans des galeries spéciales, devait-on en encombrer le grand vestibule? Evidemment non. Cette observation, dont chacun reconnaîtra la justesse, s’adresse particulièrement aux produits de M. Minton, qui sont répandus partout et qui ont envahi un large espace dans la partie de l'avenue du Parc qui fait face au Pavillon impérial.

Le meuble en ébène et ivoire de MM. Alessandri père et fils, placé au centre ; la belle horloge de M. Henri Lepaute qui a été installée à l’extrémité près du Jardin central, et la magnifique statue de M. Gustave Crauk, la Victoire couronnant le drapeau français, placée à l’entrée même du vestibule, nous consolent toutefois un peu de la déconvenue que nous a fait éprouver le reste.

On a placé à l’extrémité du vestibule, en face l’une de l’autre, à chaque entrée du Musée rétrospectif, deux statues colossales, celle du maréchal Serrurier et celle du poète Jasmin.

La première, grâce au costume, à la draperie et aux accessoires, ne manque pas d’un certain caractère de grandeur, et la figure du soldat a une majesté calme qui fait honneur à l’artiste.

Quant à la seconde, elle est du réalisme le plus malheureux. Le poète est représenté souriant, la bouche entr’ouverte, comme s’il articulait un gracieux hémistiche, le bras droit en l’air, et les pieds chaussés de ces escarpins découverts qui sont encore à la mode dans le Midi. Comme ensemble, tout cela peut être vrai, exact et même ressemblant, mais par aucun côté l’art ne se fait sentir dans cette œuvre, et cette statue d’un poète, il faut bien le dire, manque essentiellement de poésie.

Puissent les compatriotes et les nombreux amis de Jasmin être d’un autre sentiment que nous.

La masse des promeneurs nous a paru, sur tous les points, être de notre avis, car si elle ne traverse pas la galerie tout droit, si elle s’y arrête, c’est qu’elle est attirée par les divans larges et somptueux, que de distance en distance on y a mis à sa disposition ; et ne croyez pas que de là elle regarde et porte les yeux sur les vitrines des magasins du Louvre, de la Compagnie lyonnaise ou sur les meubles splendides de Lemoine ou de Roudillon? Non, elle se repose, ferme les yeux et s’endort.

Concluons; le grand vestibule qui devrait être la partie la plus importante de l’Exposition comme il est la partie la plus vaste du Palais, a été traité par la Commission avec un sans façon tout à fait fâcheux; si elle a voulu ménager aux visiteurs des surprises et ne pas les éblouir dès les premiers pas, elle a parfaitement réussi; aussi ce magnifique vestibule n’est-il considéré par tous que comme un lieu de passage ou de repos.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée