Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Etablissements de Régneville (Ostréiculture)

Etablissements de Régneville (Ostréiculture) à l'exposition de Paris 1867

Une nouvelle agriculture commence; c’est l’agriculture de la mer.

Non-seulement on peut ensemencer les fleuves, les rivières, les étangs, les viviers, de belles espèces vivantes et comestibles, mais les côtes de la mer offrent aussi les champs les plus vastes à la culture maritime.

De même que Protée, dans les poèmes de Virgile, menait paître ses troupeaux marins, de même en traitant et en entourant d’une certaine façon un certain espace de côtes, on peut semer, élever, faire paître, ramener au bercail les troupes dociles des soles, des turmons et même des saumons.

Mais la routine ne se laisse pas facilement convaincre, et, en attendant que le pâturage maritime s’exerce en grand, la culture de la mer a débuté par adopter seulement les espèces les moins mouvantes, celles qui sont attachées au fonds marin comme la plante est attachée au fonds terrestre.
La moule, l’huître, voilà ses premières conquêtes!

La moule se cultive déjà depuis le dernier siècle. C’est surtout dans la baie de l’Aiguillon, où elle a été importée par le célèbre Walthon, qu’elle fournit de grandes richesses. Là, on ramasse chaque année les moules récoltées sur les Boutchoat ou Bouchots, assez pour en remplir d’immenses navires. Rien de plus dramatique que l’histoire de cet inventeur. Sauvé, lui troisième, d’un naufrage par les pêcheurs de l’Aiguillon, il les a dotés à la fois d’une richesse intarissable et des moyens de la récolter malgré la vase. Fascines, bateaux-traîneaux ou acons, il pourvut à tout et, depuis près d’un siècle, les pêcheurs ne prononcent son nom qu’avec reconnaissance.

Mme Sarah-Félix et M. Chaillet qui ont naturalisé à Régneville la culture de l’huître, ne sont pas encore arrivés à ce degré de popularité sur la côte de la Manche. La routine s’est élevée contre leurs établissements, et si elle est vaincue, ce ne sera que par l’éclat des vérités les plus palpables. Les tuiles exposées dans l’un des bassins de l’aquarium maritime et chargées d’huîtres semées par eux ne sont qu’une faible partie de ces vérités palpables. Ce sont les parcs mêmes de Régneville qu’il faut visiter, qu’il faut avoir vu commencer, grandir et devenir une institution-modèle.

Que l’on se représente une étendue considérable de côtes abritées contre l’invasion de la mer par de puissantes digues insubmersibles qui ont coûté à la fois les plus ingénieux efforts du constructeur et des sommes considérables ! Cette étendue de côtes est creusée à peu près partout au même niveau et divisée en parcs nombreux sur les digues desquelles on peut établir une surveillance de tous les instants. L’eau de la mer n’y arrive qu’avec la force, la vitesse, la hauteur, calculées pour le succès des cultures.

Dans les parcs destinés spécialement à la reproduction, des claies sont disposées, et sur ces clayonnages reposent des tuiles. Sous ces tuiles sont jetées des huîtres, lesquelles, la saison venue, abandonnent à l’eau leur frai qui, vu au microscope, contient des milliers de petites huîtres pour une seule huître mère. Ces petites huîtres ou naissain s’attachent aux tuiles, s’y nourrissent, s’y développent, et n’étant contrariées ni par les vents, ni par les grosses marées, de plus recevant un flot chargé d’animalcules imperceptibles à l’œil, mais plus abondants sur les côtes, ces petites huîtres, disons-nous, deviennent promptement adultes et bonnes à manger. Leur goût ne ressemble en rien à celui des huîtres que l’on pourrait appeler sauvages. Ce sont des fruits exquis et le nom d’ortolans de la mer dont on les a baptisées au congrès normand de 1863, a été adopté par le monde de la gourmandise. La coquille est légère, peu large mais profonde. Le poisson qui la remplit est gras, savoureux.
Il y a entre lui et le mollusque venu sur les rochers battus du flot la même différence qu’entre la pêche cultivée à Montreuil et la nèfle agreste.

Nous avons vu poser nous-même les tuiles qui figurent aujourd’hui à l’aquarium. C’est, d’inductions en inductions que M. Chaillet et Mme Sarah-Félix sont arrivés à ce résultat merveilleux. Dire ce qu’il leur a fallu d’essais, de dépenses, serait impossible, mais aujourd’hui le problème est résolu. Ayez de grands espaces de côtes incultes, disposez-les à l’abri des fureurs de l’océan, faites une mer tranquille, mais cependant toujours renouvelée, couvrez-la de matériaux capables de recevoir le naissain des huîtres semées sur le fond, et vous aurez des récoltes inespérées.
Le jury, à ce que nous apprenons, décerne aux deux fondateurs des établissements de Régneville une médaille d’or. Ce n’est, il faut le penser, qu’une première justice.

Il y a là pour l’huître le même succès que Walthon a obtenu pour la moule. Celle-ci, par son abondance, est devenue à un bas prix excessif et tombée en défaveur, mais l’huître est chaque jour plus recherchée. On n’en consommait à Paris, au commencement de ce siècle, que quelques milliers de paniers ne s’élevant guère pour le prix qu’à un total de cinq ou six cent mille francs. Maintenant c’est par millions que la bouche toujours ouverte du Gargantua parisien en demande et en consomme. Le prix de la douzaine a quintuplé, et tout annonce qu’une diminution ne peut se manifester que si l’on découvre de nouveaux bancs très - riches ou que si la production artificielle se développe.

Il y aurait donc lieu d’étudier avec la plus grande attention les moyens employés à Régneville et à les propager. Voulant atteindre un succès dans lequel ils avaient mis leur honneur et leur avenir, les fondateurs des établissements de cette plage n’ont rien épargné. Des sociétés élégantes peuvent se promener à l’aise sur leurs digues. Tout ici est grandiose et fait pour défier le temps.

Que nos pêcheurs, sur toutes les côtes propices, imitent, sur une moindre échelle, les parcs, les prises d’eau, le clayonnage, la distribution des tuiles ou autres objets destinés à recevoir le naissain, qu’ils protègent ce naissain par des ouvrages qui, au besoin, peuvent être communs à tout un canton, et bientôt nous verrons les huîtres de culture devenir aussi communes que les fruits de nos jardins. Le banc naturel, c’est la forêt, c’est la grande pépinière universelle. Si le système de M. Chaillet et de Mme Sarah-Félix était adopté et pratiqué, on ne pêcherait plus dans la mer commune que pour obtenir des huîtres destinées à la reproduction.

Un savant auquel nos populations maritimes élèveront certainement un jour des statues, M. Coste, dans son éloquent mémoire sur la production de nos côtes, a prédit avant nous qu’il viendrait un jour où une ceinture presque ininterrompue d’huîtrières entourerait nos côtes de la Manche et de l’Océan. Les efforts que nous exposons ici d’une manière sommaire justifient cette prédiction.

Nous devons ajouter que tous les parcs de Régneville ne sont pas destinés à la reproduction. Un grand nombre servent à assainir, à reposer, à engraisser, à verdir même, l’huître prise sur les bancs; et là elle acquiert une saveur presque égale à celle du mollusque cultivé.

Le gouvernement a d’ailleurs une part du mérite de ces établissements. Il a, en 1862, avancé sur les prêts destinés à l’industrie, une très-forte somme aux fondateurs. Qu'il poursuive son œuvre, qu’il reconnaisse les services rendus en abandonnant sa créance. M. Chaillet et Mme Sarah-Félix, délivrés de l’épée de Damoclès suspendue sur eux par suite de cette dette, pourront achever et perfectionner ce qu’ils ont commencé, et la France leur devra une source d’alimentation vraiment inappréciable. On joindra leurs noms à ceux de Coste et de Walthon.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée