Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Photographie

Photographie à l'exposition de Paris 1867

Si l’on pouvait douter de l’immense développement qu’a pris en quelques années l’art créé par Niepce, Daguerre et Talbot, il suffirait, pour être fixé à cet égard, de parcourir le catalogue de l'Exposition universelle. On y verrait que la classe 9 comprend près de sept cents exposants, que près de trente pays divers ont envoyé des produits de ce genre au palais du Champ de Mars, et que la photographie a pénétré jusque dans les contrées les plus reculées du globe. Quant aux progrès réalisés, pour en bien apprécier la valeur, il faut entrer dans l’examen des œuvres exposées, sans négliger l’intéressante série des appareils qui jouent un rôle si important dans les manipulations photographiques. Cet examen, nous avons tenu à le faire aussi complet que possible, comme nous y oblige la situation toute spéciale que nous occupons auprès des photographes depuis tantôt dix-sept ans, et nous allons en présenter le résumé à nos lecteurs.

Tout le monde sait aujourd’hui à quel degré de perfection les recherches collectives des expérimentateurs de tous les pays, et des praticiens eux-mêmes, ont amené les procèdes photographiques. Depuis l’Exposition universelle de 1862, il n’y a pas eu à ce point de vue de progrès aussi considérable que dans les années précédentes, par cette raison bien simple qu’il n’était guère possible d’aller plus loin, tant la marche des perfectionnements avait été-rapide et assurée. Toutefois, si les formules pratiques publiées chaque jour n’ont pu ajouter notablement à des méthodes déjà excellentes, les travaux persévérants et efficaces des opticiens spéciaux ont assuré à ces méthodes un succès plus facile et plus étendu.

Pendant que les procédés s’amélioraient et se multipliaient avec une rapidité merveilleuse, l’optique photographique était restée longtemps stationnaire. Malgré quelques modifications apportées à l’objectif primitif, simple ou double, les défauts et les qualités de ces instruments restaient à peu près les mêmes. Cependant quelques fabricants allemands et anglais, MM. Voigtlaënder, Ross et Dallmeyer s’évertuaient, avec une louable activité, à résoudre les divers problèmes que leur posaient les opérateurs. Il sortit de ces efforts quelques appareils nouveaux; l’émulation gagna les opticiens français. La concurrence se mit de la partie, si bien que les inventions et les perfectionnements ont marché grand train, et qu’aujourd’hui les photographes ont tous les trois mois à leur disposition quelque instrument nouveau et qu’il leur est difficile de choisir entre ceux qui sortent des ateliers des Voigtlaënder, des Ross, des Dallmeyer, des Derogy, des Darlot, des Hermagis et de quelques autres constructeurs non moins habiles. Parfois même un nom inconnu surgit tout à coup au milieu de la lutte, comme celui de M. Bush, de Berlin, dont l’objectif à grande ouverture a excité un si vif intérêt de la part des hommes compétents. Ou bien c’est un praticien même qui vient présenter à ses confrères un appareil tout à fait original et leur signaler une série de faits scientifiques et pratiques du plus haut intérêt, comme M. Claudet l’a fait en produisant son ingénieux objectif à foyers mobiles.

Est-ce aux progrès incontestables de l’optique en France qu’il faut attribuer la supériorité (reconnue par les concurrents eux-mêmes) de l’ensemble de notre exposition photographique? A coup sûr, on peut au moins assigner à cette cause les progrès qui se révèlent particulièrement dans les paysages. En 1855 et en 1862, les photographes anglais étaient sans rivaux dans ce genre; aujourd’hui, si MM. Bedford, Mudd, England, Robertson, Vernon Heath, le major Stuart Wortley, et quelques autres méritent les plus sincères éloges, ils ont à compter, et quelquefois à leurs dépens, avec MM. Soulier, Ferrier, Davanne, Rousset, Braun, etc.

A côté de ces maîtres viennent prendre place à l’exposition des artistes dont les noms nous étaient inconnus jusqu’à ce jour et dont les œuvres sont très-remarquables : ce sont MM. G. Leuzniger (de Rio-Janeiro); Alassine (de Moscou) ; Selmer ( Suède ) ; Harboë (Danemark); Burger (Autriche).

En ce qui concerne le portrait, c’est encore à l’ensemble de la section française qu’appartient la supériorité. Il y a bien à l’étranger des portraitistes de premier ordre, comme Mme Adèle Perlmulter et MM. Angerer (Vienne), Wigand (Berlin),Mieczkowski (Varsovie), Chevalier, Velten (Genève), Laurent (Espagne), Hansen (Danemark), Mme Cameron, MM. Mayall, Beau et quelques autres en Angleterre ; mais dans aucune section on ne retrouve un nombre aussi grand d’œuvres hors ligne, telles que celles de MM. Adam Salomon, Reutlinger, Carjat, Pierre Petit, Vauvray, Frank de Villecholle, Villette, Mulnier, Hanfstaengl, Alophe, Liebert, Burgand (de Rochefort), Wallery (de Marseille), etc., etc. Non-seulement ces spécimens possèdent les qualités qui révèlent l’habileté du photographe, mais ils réunissent de plus toutes celles qui indiquent le goût exercé et le sentiment délicat de l’artiste.

C’est encore dans la section française, il faut bien le dire, que nous trouvons les applications les plus étendues et les plus heureuses du nouvel art.

Si la peinture trouve dans un paysage ou un portrait photographique de précieux renseignements au point de vue de ses études, la photographie lui rend de bien plus grands services encore quand elle lui fournit les reproductions exactes des chefs-d’œuvre de toutes les écoles et de tous les temps. Elle ne se contente pas, en effet, de recueillir les monuments d’architecture épars dans tous les pays du monde pour en composer des collections qui se complètent de jour en jour; elle pénètre dans les musées, dans les galeries particulières et jusque dans les ateliers modernes pour y chercher des œuvres à vulgariser. Examinez à l’Exposition les cadres, les albums nombreux de MM. Braun, Marville, Bingham, Micheletz, le marquis de Bérenger, dans la section française; Fierlants, Thurston Thompson, Maso Trieste, Lombardi, dans les sections belge, anglaise et italienne, et vous aurez une idée de l’activité des vulgarisateurs et du succès avec lequel ils se sont rendus maîtres des difficultés que présente surtout la reproduction des peintures anciennes ou modernes. Dans le domaine de la science, les applications de la photographie sont plus nombreuses encore. La médecine, la géologie, l’astronomie, la topographie, l’histoire même trouvent en elle un précieux auxiliaire. Quand, on voit, dans la section américaine, l’admirable représentation de la lune par M. Rutherford ; dans la galerie française, les appareils ingénieux destinés au levé des plans et les spécimens si remarquables exposés par M. le commandant Laussedat et par M. Auguste Chevallier ; les reproductions de cartes et de croquis topographiques dus à M. le capitaine de Milly, l’habile directeur de l’atelier photographique du Dépôt de la guerre, on peut juger des ressources inappréciables que tous ces travaux de précision empruntent aux procédés photographiques.

Nous montrerons tout à l’heure que, grâce aux inventions et aux perfectionnements qui se sont produits dans les méthodes d’impression photographique, ces applications vont prendre une bien autre extension en se prêtant aux exigences de la librairie. Mais avant de passer à un autre ordre d’idées, mentionnons, parmi les plus intéressantes applications de la photographie, la splendide collection des vues d’ensemble et de détail de l’Exposition exécutées par MM. Bisson jeune et Micheletz, deux spécialistes bien connus, et par MM. Léon et Levy, les habiles successeurs de MM. Soulier et Ferrier, ces deux grands maîtres du stéréoscope. Les richesses accumulées dans le Palais du Champ de Mars vont être bientôt dispersées; le Palais lui-même tombera comme les constructions si variées qui l’entourent, sous la pioche des démolisseurs; les gracieuses corbeilles, les bosquets enchantés, les frais ruisseaux disparaîtront comme les décors d’une féerie au coup de sifflet du machiniste. Mais, grâce à la photographie, chacun de nous pourra revoir à son gré toutes ces merveilles dans les albums de MM. Bisson et Micheletz ou dans le stéréoscope de MM. Léon et Levy.

Nous arrivons à ces procédés d’impression dont nous parlions plus haut, et qui résument les plus importants travaux accomplis depuis l’Exposition universelle de Londres.

L’idée de transformer en gravure l’image obtenue dans la chambre noire est la première qui s’est présentée à l’esprit de Nicéphore Niepce lui-même ; ses lettres qui viennent d’être publiées, et ses premiers essais qu’on a pu conserver en sont la preuve irrécusable.
Il exposait au foyer de la chambre obscure une plaque de métal enduite de bitume de Judée dissous dans l’essence de lavande. Toutes les parties impressionnées par la lumière devenant insolubles, l’acide qu’il répandait ensuite sur la plaque n’agissait que dans les endroits où le métal était mis à nu, et l’ingénieux inventeur obtenait ainsi une gravure à l’eau forte, de l’objet qu’il avait voulu reproduire.

Cette méthode primitive, modifiée par M. Niepce de Saint-Victor, a servi de base à plusieurs autres dont nous allons avoir à signaler les résultats : celles de MM. Charles Nègre, Amand Durand, Baldus, etc.

Quelques années après Nicéphore Niepce, M. Fox Talbot fit connaître un procédé tout différent. Il consistait à substituer la gélatine bichromatée au bitume de Judée, et à faire mordre la couche, après impressionnement, à l’aide d’une solution de perchlorure de fer. De son côté, M. Poitevin utilisait la propriété que possède une couche de gélatine bichromatée, plongée (après l’impressionnement) dans un bain d’eau, de gonfler dans toutes les parties qui n’ont pas été influencées par la lumière. En soumettant une épreuve sur gélatine à l’action d’un bain galvanoplastique il obtenait une planche de cuivre, offrant un dessin composé de reliefs et de creux, comme une plaque gravée.

Ces deux dernières méthodes ont servi de base à celles de MM. Placet, Pretsch, Fontaine, Drivet, Woodbury, etc.

Quant à M. Garnier, son procédé est indépendant de tous les autres : il est basé sur les propriétés d’un amalgame d’iode et de mercure, et les résultats qu’il donne, sans être supérieurs, à notre avis, à ceux qu’obtiennent MM. Nègre, Placet et Baldus sont éminemment remarquables. En lui accordant le grand prix le jury a considéré sans doute, comme principal titre, l’originalité de sa méthode.

Les planches héliographiques sur acier, exposées par M. Charles Nègre, ont des proportions exceptionnelles. Ce sont des vues de monuments, d’après nature. Elles ont des vigueurs et des modelés d’un effet surprenant. Les grandes ombres y sont fouillées avec autant de délicatesse que les lumières, et elles rendent jusqu’aux moindres détails du cliché photographique.

Ce sont des œuvres vraiment magistrales dans lesquelles se manifeste le talent de l’artiste en même temps que l’habileté de l’héliographe.

M. Placet opère sur des plaques de plus petite dimension, mais ses planches se distinguent par une exquise finesse. Ses reproductions de monuments et ses vues d’après nature laissent bien loin, comme délicatesse de modelé et netteté des détails, les meilleures gravures au burin. Les spécimens qu’il expose sont nombreux, et nous avons pu nous assurer de la facilité d’exécution que présente son procédé.

Les planches qui figurent dans le cadre de M. Baldus font partie d’une importante collection dont la publication sera vivement appréciée par les artistes : c’est la reproduction des œuvres de Raphaël, d’après les gravures des anciens maîtres italiens. On ne saurait produire de facsimilé plus parfait.

Toutes les planches que nous venons de signaler rapidement sont gravées en creux et tirées en taille douce. Le procédé de M. Amand Durand a l’avantage de fournir avec une facilité et une perfection égales, des planches en creux ou en relief. Ce dernier point est des plus importants, car il permet d’appliquer la gravure héliographique à l’illustration des textes, comme la gravure sur bois. Il est vrai que M. Durand se borne seulement à la reproduction des dessins, gravures, manuscrits, etc.; mais sa méthode est si rapide et si excellente dans ses résultats qu’elle apportera nécessairement une révolution dans la librairie illustrée. En effet, en obtenant directement d'après un cliché photographique, une planche en relief, d’une exactitude absolue, on économise le prix du dessin et de la gravure sur bois.

La méthode d’héliogravure de M. Amand Durand est aujourd’hui en pleine exploitation industrielle. C’est à cet artiste et à son habile collaborateur M. Léon Lemaire que le Service historique de la Ville de Paris a confié l'exécution des fac-similé qui ornent le second volume de l’Histoire générale de Paris dont la publication est prochaine. Dans quelques jours, en examinant ce splendide volume, dont toutes les planches ont été produites à l’aide de la gravure héliographique ou par la chromolithographie d’après des clichés photographiques, le public pourra se rendre compte des immenses services que le nouvel art est appelé à rendre à la librairie, si elle veut suivre l’exemple donné si victorieuse-par la Ville de Paris.

MM. Mante, Pinel Peschardière dans la section française, Falk dans la section prussienne, ont exposé des planches gravées qui offrent beaucoup d’intérêt, mais qui ne nous paraissent révéler que des essais heureux, plutôt que des méthodes pratiques.

Il y a dans la classe 8, parmi les graveurs sur métal et sur bois, un exposant, M. Drivet, à qui le jury a décerné, à ce titre, une mention honorable. Or, les spécimens renfermés dans sa vitrine ne sont que des planches héliographiques, gravées en creux et en relief, que leurs qualités ont fait prendre pour de très-bonnes productions d’une main exercée. Nous avons vu plusieurs gravures de ce même inventeur qui n’ont pas été exposées, entre autres une vue, d’après nature, de l’Exposition universelle, qui dépasse tout ce qui a été fait dans ce genre. Si nous employons le mot d’inventeur à propos de M. Drivet, c’est que s’il emploie la gélatine bichromatée comme beaucoup de ses concurrents, il a découvert— chose très-importante — le moyen de rendre cette couche inerte dans les bains galvaniques, et de produire une sorte de grain faisant corps avec l’image, et qui permet d’encrer la planche dans toutes ses parties.

Nous sommes persuadé que le procédé de M. Drivet, très-pratique et très-complet, est un de ceux qui ont le plus d’avenir.

A côté de la gravure héliographique vient se placer la photolithographie ; c’est encore à M- Lemercier, l’acquéreur du procédé Poitevin, qu’appartient la supériorité dans ce genre. Puis viennent les divers modes d’impression aux encres grasses, de MM. Pouncy, Swan et Woodbury, qui ne paraissent pas avoir réalisé de très-grands progrès.

Une méthode toute nouvelle s’est produite récemment sous le nom de phototypie. On la doit aux travaux associés d’un savant et d’un artiste bien connus tous deux : MM. Tessié du Motay et Maréchal (de Metz). Les résultats en sont admirables et surpassent les plus belles épreuves photographiques, avec cet avantage que l’impression se faisant à l’encre grasse offre ces garanties de solidité que le tirage aux sels d’argent ne peut donner. Nous recommandons aux artistes les modèles de dessin exécutés par ce système qui a valu aux inventeurs la médaille d’or.

La photographie au charbon est magnifiquement représentée par la collection de fac-similé des dessins de maîtres, exécutée par M. Braun.

M. Despaquis, le laborieux vulgarisateur des procédés de M. Poitevin, a exposé aussi de très-intéressantes épreuves obtenues au charbon sur papier, sur toile et sur mica.

Quant aux émaux photographiques, tous les visiteurs ont admiré ceux de M. Lafon de Camarsac, et tous ont dû remarquer aussi qu’il avait, cette fois, de rudes compétiteurs, MM. Déroché et Heyland (de Milan) qui opèrent, croyons-nous, par la méthode de M. Poitevin.

Bien qu’il nous ait fallu dans ce compte rendu trop rapide, laisser de côté plus d’une œuvre sérieuse et plus d’un nom qui aurait mérité d’être cité, nous croyons avoir donné une idée exacte des richesses que renferme la partie de l’Exposition confiée à notre examen, et surtout du mouvement qui s’est produit dans les études et dans les travaux des disciples de Niepce, Daguerre et Talbot. Les lecteurs qui ont bien voulu nous suivre reconnaîtront, avec nous, ce nous semble, que la photographie vient d’entrer dans une phase nouvelle, et qu’elle est arrivée à cette époque féconde qui est pour les grandes inventions comme l’âge de la maturité pour l’homme.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée