Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Promenoir de la porte Suffren et ballon captif

Promenoir de la porte Suffren et ballon captif à l'exposition de Paris 1867

Le Promenoir de la porte Suffren.

Voulez-vous savoir comment le promenoir de la porte Suffren, dont le dessin de M. Fellmann retrace la silhouette, est devenu le quartier le plus animé et le plus bruyant du Champ de Mars? Nous allons vous l’apprendre.

Tout le demi-cercle du Palais auquel on accède par la porte Suffren, ouverte à son centre, est affecté à l’exposition des nations étrangères : à gauche, les États-Unis et l’Angleterre, avec les républiques du Sud et les contrées d’Orient; au centre, la Russie et l’Italie; à droite, l’Espagne, le Portugal, la Suède, l’Autriche et l’Allemagne du Nord.

A ces diverses nations avait été attribuée une partie correspondante du promenoir extérieur, pour y exposer leurs « aliments à divers états de préparation, » style officiel qui se traduit en langage vulgaire par restaurants, cafés, brasseries. Les concessionnaires de ces emplacements n’ayant pas eu à traiter avec la Commission impériale, mais bien avec les commissaires étrangers, ont obtenu des conditions beaucoup plus douces que leurs concurrents du côté français. Il est vrai qu’ils n’avaient pas non plus les avantages d’accès que donnait aux concessionnaires français le voisinage de la porte d’iéna et de la porte Rapp.

Peut être est-ce pour rétablir l’équilibre entre les concessionnaires français et les concessionnaires étrangers que la Commission impériale s’était réservé le droit de remplir par des baraquements tout l’espace compris entre la porte Suffren et le promenoir extérieur, sur toute la partie droite du petit axe du Palais, qui mesure 112 mètres. Ces baraquements, qui devaient originairement servir de salles pour les concerts, d’un côté, et d’autre part pour les séances du jury et des commissions, se sont peu à peu transformés en cafés chantants et en buffets. Ce n’est pas tout : les deux salles, ainsi transformées, ont semé extérieurement autour d’elles des boutiques et des gargots à quatre sous.

Et voilà comment il s’est fait que, en face des restaurants luxueux de la Russie, de l’Amérique, de l'Espagne, de la Suède et même de la Turquie, placés sous le promenoir, on trouve sur l’autre bord de l’allée extérieure toutes les industries locataires à la petite semaine, qui étalent leur clinquant avec force tapage, et ces petits bouillons en plein vent où l’oie rôtit sous votre nez et où le vin de barrière prodigue ses flots violacés.

Eh bien! voulez-vous que je vous dise? c’est ici vraiment que sont et la gaieté bruyante et l’entrain et la vie du Champ de Mars. Tous ces bruits composés de castagnettes espagnoles, de tambours arabes, de cornets parisiens, de musettes à caoutchouc, de gargouillements de rossignol obtenus par les tubes de verre plongés dans l’eau ; tout ce clinquant qui reluit aux boutiques, toutes ces fortes senteurs de vin bleu et de pastilles du sérail, tout ce va-et-vient d’une foule aussi curieuse qu’altérée, — cette joie, ce bruit, cet éclat, finissent par vous porter à la tête et vous griser.

Voilà ce qu’on ne verra plus, même à la barrière; car, depuis l’annexion, les barrières de Paris se sont fondues comme les neiges d’antan. Il n’y a rien de pareil, même à Saint-Cloud les jours de kermesse, même à Saint-Germain aux fêtes des Loges. Si Casque de Fer et l’homme guillotiné avaient élu domicile de ce côté, la tête serait complète : rien n’y manquerait, pas même les tréteaux.

Il n’y a que Paris au monde où le spectacle de cette exposition foraine puisse être donné. Maître Rabelais, qui a vu de pareilles liesses, applaudirait à celle-ci : c’est vif et gai. p int répugnant, et vaut la peine qu’on aille y voir. Rien n’est plus parisien, je vous a.-- ire, que ce quartier du Champ de Mars soi disant réservé aux concessionnaires étrangers.

Vous y verrez défiler en ce moment tous les échantillons de notre population départementale. Si jamais il y eut exposition démocratique, c’est bien celle-ci. Tout le contingent du suffrage universel défile à travers le Champ de Mars. Et si l’on savait ce que cette année le paysan français consomme quand il s’ÿ met, lui si sobre d’habitude! Il faut voir!

Encore en cette saison qu’un hiver précoce menace, et où les journées sont si courtes, savez-vous que le restaurant des ouvriers reçoit jusqu’à 8000 consommateurs? Et vous devez penser si les gargols de la porte Suffren font à ce restaurant populaire une rude concurrence! Aussi, pendant que les autres quartiers du Champ de Mar; se vident, le quartier Suffren s’emplit. Au feu du gaz, les enseignes étalées, les banderoles flottantes, les boutiques à tout venant, tout cela présente un aspect rendu plus saisissant par le bruit.

Il y a là, je l’ai dit, en face des boutiques foraines, les restaurants étrangers où sont expérimentées, par des consommateurs curieux, toutes les cuisines du globe.

Si toute la littérature contemporaine ne s’était évertuée, depuis quelques jours, sur les menus de l’illustre docteur Véron, je me hasarderais bien ici à faire un petit cours de cuisine comparée. Mais il m’y faut renoncer, craignant de passer pour un imitateur at-ta

LE BALLON CAPTIF.

Je ne puis pourtant pas quitter la Porte Suffren sans vous parler du ballon captif, son éthéré voisin.

Le ballon captif est, avec l’ascenseur Édoux, la grande distraction des visiteurs du Champ de Mars. L’ami Nadar devrait donner une prime au ballon captif, en ce sens que cette curieuse expérience démontre au vulgaire qu’on peut monter dans les airs sans éprouver les atteintes du vertige, ce qui décidera beaucoup de gens à se confier à un ballon libre.

Le ballon captif de la porte Suffren est presque aussi énorme que le Géant. Je ne sais pas bien au juste combien de mètres cubes de gaz il absorbe; mais son gonflement a nécessité une dépense de 5000 francs.

On est obligé de dégonfler un ballon libre pour le faire descendre outre qu’il subit des différences de dilatation suivant les latitudes
atmosphérique? qu’il traverse. Le ballon captif, au contraire, conserve son gaz, de telle sorte que son gonflement représente une dépense d’établissement une fois faite, et non plus une dépense d’exploitation toujours renouvelable à chaque ascension, comme avec le ballon libre.

Pour obtenir cette permanence de gonflement, il a fallu, pour ainsi dire, isoler le gaz de toutes les influences atmosphériques. Voici par quels moyens on y est arrivé : la toile d’enveloppe est en fil de lin, et très-forte ; elle peut résister à la pression de 3000 fois son volume; pour plus de précaution, elle est protégée extérieurement par une couche de caoutchouc liquide, qu’une toile de coton fait adhérer à la première enveloppe de toile de lin. Il en résulte à la surface du ballon un vernis, qui est une sorte de vitrification, également réfractaire à l’humilité et aux rayons du soleil.

Le ballon est attaché à un câble, long de 300 mètres, enroulé à un cabestan qui ménage l’ascension et la descente. Ce câble, de forme conique, diminue de grosseur à mesure qu’il se déroule, en conformité de cette loi physique qui 'ait que tout corps en ascension mesure sa résistance en proportion de sa pesanteur. Voilà pourquoi on voit, à mesure que le ballon s'élève, le câble se détendre et former une ellipse, ce qui prouve que la tension par le bas décroît en proportion.

L’ascension, on le voit, ne présente aucun danger ni de dilatation ni de rupture, ce qu’il fallait démontrer pour toutes les personnes qu’un voyage en l’air peut tenter.

L’industriel qui a imaginé cet agréable mode d’ascension est, m’a-t-on assuré, un honorable cordier, fournisseur de poulies dans tous nos théâtres. J’ignore s’il est parent de l’un de nos graveurs, M. Yon, dont il porte le nom.

J’ai dit que les frais de gonflement, une fois payés, étaient de 5000 francs. Mais en mettant la vapeur d’eau en contact avec du fer incandescent qui absorbe l’hydrogène au passage, on obtient du gaz pur à dix fois moins de frais. Si bien qu’on pourra gonfler un ballon captif de la dimension de celui de la porte Suffren, moyennant la bagatelle de 500 francs. En y ajoutant l’achat de la toile caoutchoutée et les frais du câble et du cabestan, on voit que le public pourra se procurer bientôt à très-peu de frais les émotions d’un voyage en l’air — et sans risques.

Il est vrai qu’il faut une cage au gigantesque condor. Pour peu que M. Haussmann s’y prête, à la grande joie des Parisiens, il sera facile de trouver un emplacement plus voisin que le Champ de Mars, aux Champs-Elysées, par exemple. Naturellement, le propriétaire du ballon de la porte Suffren a déjà reçu des propositions de Londres.

Un jour, un chef arabe m’a fait l’honneur, que j’ai refusé, de m’inviter à une chasse au lion. L’heureux propriétaire du ballon captif ne m’a pas fait le même honneur que le caïd algérien, ce qui ne m’empêche pas d’applaudir à sa fortune.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée