Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Joaillerie et Bijouterie

Joaillerie et Bijouterie à l'exposition de Paris 1867

Quels mots gracieux et coquets ! comme ils traduisent et peignent bien les charmantes idées qu’ils expriment! La joaillerie ! quel est entre tous les arts celui qui met en œuvre autant de richesses? Les diamants, les perles, les rubis, voilà le fonds sur lequel elle travaille, les matériaux précieux qui lui servent à créer ses merveilles. Et quels liabiles magiciens elle tient sous sa loi! Tous, à l’envi, s’empressent d’obéir à ses moindres caprices, et de réaliser ses mille fantaisies.

Les Baugrand, les Massin, les Leonnier, les Rouvénal, les frères Meller, les Fonteray, les Boucheron et tant d’autres, incessamment à l’œuvre, inventent, créent tout ce que peut rêver l'imagination de la femme la plus jolie et la plus coquette.

Sous leurs doigts les pierres précieuses s’assemblent, se groupent, se marient pour former ces diadèmes, ces aigrettes, ces rivières, et ces merveilleuses parures qui doivent à l’art la plus grande partie de l’éclat dont elles resplendissent.

Quelles richesses et quels chefs-d’œuvre d’élégance et de bon goût étalent à nos yeux ravis tous ces éminents artistes! On ne sait auquel donner la palme, et le jury en décernant à la joaillerie de Paris quatre médailles d’or seulement, a fait plutôt acte d’économie que de justice.

Nous avons nommé un joaillier inscrit sur la première édition du catalogue et qu’on ne retrouve plus sur la seconde, c’est M. Lemonnier. Pourquoi son nom a-t-il disparu, et pourquoi ne brille-t-il au Champ de Mars que par son absence? Voilà ce que le public se demande, et ce qui mérite explication.

Comme nous ne croyons pas que la discrétion qui, par convenance, peut être commandée à l’artiste soit pour nous obligatoire, nous allons déduire les motifs de cette abstention forcée. M. Lemonnier a pour le moins droit à cette compensation.

Il y a quelques années, une des plus grandes dames d’Espagne eut la fantaisie d’ajouter à son riche écrin un diadème et un collier qui, pour l’éclat, l’élégance, la légèreté et le fini de l’exécution pussent défier toute comparaison.

Après avoir dessiné le diadème et le collier, choisi les brillants les plus beaux et les plus purs, M. Lemonnier confia le soin de les monter et de les sertir à ses plus habiles ouvriers. Ce qui sortit de leurs mains est, non pas un double chef-d’œuvre, mais une double merveille.

LL. MM. l’Empereur et l’impératrice, S. A. I. l’archiduchesse Sophie d’Autriche, et Mme la princesse de Metternich, qui alors honorèrent l’artiste de leur visite, lui adressèrent les plus vives félicitations, en déclarant qu’elles n’avaient jamais rien vu d’aussi réussi.

C’était en vue delà future Exposition que M. Lemonnier avait appliqué toutes les ressources de son art à l’exécution de cette splendide parure; car il avait été bien convenu entre la grande dame et lui que le public serait appelé à sanctionner la haute approbation que le travail de l’artiste avait obtenue.

Mais le jour où M. Lemonnier arriva à Madrid et réclama de la grande dame l’exécution de sa promesse, la duchesse de.... (j’allais la nommer) opposa le refus le plus énergique et la plus absolu à la demande qui lui était faite, et donna pour raison que sa parure serait déflorée en passant sous les yeux de la foule.

On comprend qu’une noble Madrilène ait le pareilles répugnances, ou, si l’on veut, ces excessives délicatesses. Il n’est permis qu’aux têtes couronnées de se mettre en contact avec le peuple sans s’exposer à un fâcheux compromis : aussi la reine d’Angleterre, en livrant à l’admiration du public la plus grande partie des richesses de sa couronne, ne s’est-elle ni diminuée ni amoindrie, et la comtesse Dudley, à l’exemple de sa souveraine, a cru pouvoir, sans déroger, ajouter sa magnifique collection de diamants, d'émeraudes, de saphirs et de perles, à la riche exposition d’orfèvrerie de MM. Hunt et Roskell de Londres. Mais une grandesse espagnole n’a pas de semblables condescendances, et elle croit devoir pousser le culte de la pudeur jusque dans ses bijoux.

M. Lemonnier, de retour de Madrid, dans le courant de mars, dut renoncer à se présenter dans une lice où il ne pouvait paraître qu’en partie désarmé. Par bonheur, son amour-propre était, seul en cause; car, de droit, il était hors de concours, ayant obtenu dans les expositions antérieures toutes les distinctions que peut ambitionner un grand artiste, et de plus la croix d’honneur qui est le rêve de tous.

Dans les vitrines de nos joailliers, les couronnes et les diadèmes abondent, il semble que, à l’envi de M. Lemonnier et pour nous dédommager de la privation que sa noble cliente nous a fait subir, chacun ait voulu exécuter le sien.

Celui qui mérite d’être distingué entre tous est un diadème émeraudes et rubis, rehaussé de rayons de diamants, œuvre de M. Massin. Il est difficile de rêver une parure plus riche et plus splendide, et de supposer que, comme perfection du travail, l’art puisse aller jamais au-delà.

Sa vitrine contient en outre une aigrette bleue à gerbes de diamants qui est de la plus exquise élégance ; un scarabée tenant une" perle entre ses pattes, œuvre d’une remarquable originalité; enfin, une marguerite en diamants avec un bouton de saphir, qu’un fils de famille peut offrir à sa fiancée sans craindre qu’elle l’effeuille et l’interroge.

Les frères Meller, qui ont aussi obtenu une médaille d’or, ne s’adonnent pas exclusivement aux travaux de la joaillerie; ils sont renommés encore comme bijoutiers, et le charmant bénitier acheté par l’Impératrice prouve qu’ils traitent même avec une pleine compétence l’orfèvrerie artistique.

Les objets les plus remarquables de leur exposition sont : un bandeau coquille d’un seul morceau d’argent, dans les nervures et les cavités duquel sont sertis des diamants qui produisent l’effet le plus chatoyant; une grappe d’acacia en brillants, d’où s’échappent des graines en émeraudes qui scintillent dans leur corolle et doivent se balancer avec autant de grâce que de légèreté au moindre mouvement; une plume de paon, enrichie de pierres précieuses dont les couleurs se nuancent harmonieusement autour de l’œil central figuré par une magnifique émeraude.

L’exposition de M. Baugrand et de M. Castellani se composent de vrais chefs-d’œuvre qui méritent d’être étudiés à part. Ce n’est pas dans une rapide revue qu’on peut apprécier convenablement les objets sortis des mains de ces deux princes de la joaillerie.

La bijouterie a pour principaux représentants à l’Exposition M. Esni, de Stuttgard, MM. Duron, Fontenay, Rauvenot, Boucheron, de Paris, et M. Philips, de Londres.

A l'exception du premier, qui est hors de concours, tous ont mérité et obtenu la médaille d’or.

La bijouterie française tient dans le monde un rang qu’aucune autre nation ne peut lui disputer : elle a pour elle le fond et la forme, c’est-à-dire la qualité et la valeur incontestables de la matière, pour laquelle toute fraude est impossible, de plus une exécution toujours parfaite, grâce au goût exquis et à la merveilleuse habileté de ses nombreux ouvriers.

Presque partout, la bijouterie qui n’est pas comme chez nous astreinte au contrôle, emploie de l’or de la plus basse qualité; aussi le commerce de la grande exportation appartient-il exclusivement à nos fabricants. Les bijoux anglais ne sont admis que dans les colonies anglaises; hors de là, ils sont frappés d’une telle suspicion que le placement en est à peu près impossible. C’est ce dont gémissent les quelques bijoutiers anglais qui, comme M. Philips, se font une loi de ne pas employer leur or au-dessous du titre français.

La bijouterie étrangère, dans les impuissants efforts de rivalité qu’elle fait avec la nôtre, a et aura longtemps encore contre elle, le manque, non pas de bras, mais de mains adroites, exercées, intelligentes.

En Angleterre même, les émailleurs, les ciseleurs, les graveurs sur bijoux, d'une habileté reconnue se comptent, et ne peuvent satisfaire aux besoins de cette grande industrie. Londres en recrute bien à Paris tous les ans le plus qu’il peut, mais ceux qu’il enrôle sont des élèves dont la première éducation s’altère hors du seul milieu où aujourd’hui les progrès industriels et artistiques sont possibles.

Cependant, grâce au concours que lui prêtent quelques ouvriers enlevés à Paris, la Grande-Bretagne a obtenu le second rang à l’Exposition, et soit que l’on considère comme fabricants ou comme entrepreneurs MM. Brogden et Emmanuel Harry, de Londres, on ne peut nier qu’ils n’aient mérité la médaille d’argent que le jury leur a octroyée.

Mais pourquoi faut-il que M. John Brogden ait fait d’une partie de son étalage une boutique de friperie, en y suspendant la ridicule défroque du prince Estherazy. Les perles qui la recouvrent sont très-belles, mais ce manteau, ce veston et cette culotte de velours fané sont bien ridicules; et je ne suppose pas qu’un joaillier parisien, devenu propriétaire de ce costume princier en eût fait un trophée d’exposition.

L’emploi des machines, dans la fabrication de la bijouterie, a diminué de beaucoup le prix de la main d’œuvre, sans nuire à la perfection et au fini du travail; mais ce qui a enlevé toute chance de succès à la bijouterie en bas or, de Birmingham, de Francfort, de Hanau et de Pfortzheim, c’est notre fabrication de doublé d’or. On a, en effet, en quelques années, porté cette nouvelle industrie à un tel degré de perfection, que pour nous la lutte n’est plus à craindre avec les produits d’or à bas titre, des fabriques d’Angleterre et d’Allemagne.
Mais quoique la bijouterie d’or doublé se fasse au moyen de machines si merveilleuses que les feuilles de cuivre laminées auxquelles on applique, par la soudure, des lames d’or du douzième de leur épaisseur se transforment en bijoux sans laisser soupçonner l’existence du cuivre, nos fabricants ne trompent personne sur la valeur intrinsèque des produits qu’ils livrent au commerce; ils ne vendent pas leur cuivre pour de l’or; et les États-Unis, le Brésil, la Turquie, l’Égypte, l’Italie, la Suisse, la Russie, l’Espagne et même l’Angleterre savent toujours avec nous ce qu’ils achètent, et accueillent aussi favorablement sur leurs marchés nos produits en or doublé que notre plus riche bijouterie.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée