Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Classe 31 - Soieries de Lyon

Classe 31 - Soieries de Lyon à l'exposition de Paris 1867

Il existe certaines industries dont le caractère et l’importance sont tellement liés à la prospérité de la nation, que lorsque l’une d’elles vient à déchoir, sa décadence ne frappe pas seulement les producteurs et les ouvriers, mais atteint la nation elle-même.

Le travail des soies, plus que tout autre, a conquis un rang glorieux dans notre industrie nationale. Depuis plusieurs siècles, il donne la richesse et la vie à la seconde ville de France; il alimente notre commerce intérieur, et prend dans notre commerce extérieur une place que lui envie la concurrence étrangère, impuissante à lutter contre la solidité des teintures, l’habileté de nos ouvriers, le goût de nos fabricants et l’inépuisable fécondité de nos artistes.

On ne saurait donc considérer d’un œil indifférent la crise qui, depuis plusieurs années paralyse, en France, l’industrie des soies en général, et plus spécialement la fabrication des soieries lyonnaises.

Cette crise, qui remet en question de très-graves problèmes économiques, n’a pas seulement pour effet de porter un immense préjudice aux intérêts de la ville de Lyon, de ruiner un grand nombre de fabricants, de répandre la gêne et même la misère au sein d’une population laborieuse, mais est encore une menace pour l’avenir, parce qu’elle peut entraîner la décadence complète de la fabrication lyonnaise et de l’industrie des soies dans notre pays. Aussi, comme le disait avec raison notre rédacteur en chef dans son étude sur la rue de Paris, si justement nommée par lui la rue des merveilles, ce n’est pas sans un certain serrement de cœur que l’on admire toutes les merveilles prodiguées par l’industrie lyonnaise dans le double salon des soieries de l’Exposition universelle :« Quoi ! cet art magnifique, dit M. Ducuing, cet art du tissage lyonnais, qui, pour être amené au point de perfection où on le voit, a exigé les efforts du génie de la mécanique et du dessin, à travers tant de générations qui s’en sont transmis le secret; quoi! tout cela va s’effondrer sous le niveau fatal du temps ! Est-ce possible? Et aucune intervention humaine ne peut-elle donc sauver cette industrie compromise, naguère et encore aujourd’hui la gloire de la France?»

Quel avenir est réservé à la fabrication lyonnaise? hélas ! nous l'ignorons et nous ne pouvons que signaler ici les causes de la triste situation dans laquelle nous la voyons aujourd’hui s’engager.

On n’ignore pas que l’industrie des soies de Lyon se compose de diverses branches et que ses produits multiples sont affectés à de nombreux usages. Ainsi, les soieries sont ; employées dans l’ameublement, dans les vêtements d’hommes et de femmes, les châles, les foulards, les rubans de toute espèce, les bas de luxe et les maillots, les rideaux, la passementerie, les ombrelles et parapluies, les peluches, etc.

La soie est donc une matière qui se prête à presque tous les usages et qui, chez les classes aisées, remplace la plupart des étoffes ordinaires tissées avec le lin, le chanvre, la laine ou le coton. C’est donc l’étoffe de luxe par excellence.

On sait aussi que les soieries se divisent en trois grandes catégories ; les étoffes unies et les velours, les brochés et les façonnés. Ces deux dernières catégories ont été plus compromises que la première; et cela devait être, car elles forment précisément la partie la plus coûteuse de la fabrication, celle qui n’est employée que par luxe et non par nécessité comme les soieries unies.

Ces faits établis, examinons les causes de la décadence momentanée ou définitive de chacune des catégories d’étoffes de soie depuis quelques années.

En 1862, c’est-à-dire à l'époque de la dernière Exposition Universelle, la situation de la fabrique lyonnaise était encore florissante. M. Arlès-Dufour, président de la 20e classe du jury international de Londres, se félicitait avec raison de la prospérité croissante de l’industrie des soieries en France et particulièrement à Lyon ; il constatait cette vérité que la France, malgré les progrès rapides des fabrications étrangères, était encore sans rivale, soit par la qualité, soit par la quantité de ses produits.

Depuis, bien des causes ont influé sur la production française, non pas sur ses qualités, il faut bien le reconnaître, mais sur son importance, et quand nous disons production française, nous comprenons nécessairement dans l’ensemble la part fournie par Lyon, notre principal centre industriel en matière de soieries.

La première cause de la crise est la maladie des vers à soie, maladie qui, en quelques contrées, a fait renoncer à l’éducation des vers et a, presque partout, amené une dimiminution notable dans le rendement et dans la qualité des cocons.

La matière première en diminuant, d’une part, a rendu l’approvisionnement fort coûteux, et, d’autre part, l’infériorité de cette matière n’a pas permis de l’employer dans toute espèce de travaux. Hausse sur le cours de la soie, baisse sur la qualité, diminution sur la quantité, sont déjà de puissantes entraves; mais, à ces causes de décadence viennent se joindre d’autres qui en sont les conséquences.

La soie manquant en France, il faut la faire venir de l’étranger avec surélévation du prix de revient; dès lors, le prix des étoffes doit être augmenté et leur placement devient plus difficile, surtout à l’étranger ; en outre, tous les peuples producteurs ne subissent pas au même degré les effets de la maladie des vers à soie, ceux dont les éducations sont épargnées peuvent livrer des étoffes de qualité égale a des prix inférieurs aux nôtres, et naturellement la production française est vaincue et délaissée.

Ces causes ont plus particulièrement agi sur les façonnés que sur les unis; aussi l’exportation lyonnaise en façonnés a diminué de onze millions de 1856 à 1865.

L’exportation générale aux États-Unis, pour la ville de Lyon seulement, a subi un échec plus affligeant encore.

Voici le tableau de sa marche descendante depuis 1859.
1859 .................... 138 millions.
1860 .................... 103 —
1861 ...................... 25 —
1862 ...................... 23 —
1863 ...................... 23 —
1864 ...................... 22 —

A ces causes inhérentes à la matière sur laquelle opère l’industrie lyonnaise, viennent se joindre des causes politiques, économiques et sociales qui ont atteint toutes les industries de luxe en général.

La guerre d’Amérique, de mauvaises récoltes en céréales, une crise financière, enfin la guerre d’Allemagne ont successivement arrêté l’essor de toutes les affaires; l’industrie des soies et des soieries, déjà si éprouvée, devait plus que toute autre subir le contrecoup de la crise européenne.

Puis, le goût des ameublements à bon marché et de qualité inférieure, des vêtements confectionnés, du clinquant sans confortable, a pris peu à peu la place d’autres habitudes.

On ne peut le dissimuler, il se produit dans les objets de luxe une sorte de révolution. On ne recherche plus le luxe lui-même, on se contente de ses apparences, on veut produire de l’effet, mais à bas prix, et dès lors on achète des semblants, des imitations, de l’artificiel, des étoffes mélangées, et de même qu’on a remplacé l’argenterie parle ruolz, on tend à remplacer les tentures et les étoffes de soie par les cotonnades de Rouen et de Mulhouse.

Telles sont les causes générales qui atteignent l’industrie des soieries.

Entrons maintenant dans l’examen de quelques causes particulières spéciales à l’agglomération lyonnaise qui aggravent encore la situation.

L’organisation du travail, à Lyon, est défectueuse et demande une prompte réforme.

Le fabricant de Lyon n’a ni matériel ni travailleurs. Il donne des pièces ourdies et de la trame à de petits industriels possesseurs d’un ou de plusieurs métiers.

Il y a déjà dans ce fait violation de toutes les lois économiques : surcharge de frais, allongement de travaux, quelquefois inexécution des ordres du fabricant, défaut de surveillance, transbordements inutiles, etc. Ce n’est pas tout encore. Le chef d’atelier qui reçoit le travail de première main et qui, par le fait, se trouve être une sorte d’entrepreneur, a sous ses ordres des sous-entrepreneurs ou compagnons, qui font marcher les métiers et se chargent du travail en seconde main. Cependant l’entrepreneur, qui ne prend aucune part au travail, partagera avec le sous-entrepreneur le prix alloué par le fabricant.

Cette multiplicité de rouages et d’intermédiaires entre le véritable producteur et l’acheteur, doit augmenter, dans une proportion notable, le prix de l’article livré au commerce. De plus, le fabricant, le chef d’atelier, le compagnon ne sont liés entre eux par aucun traité, par aucun intérêt durables.

Le compagnon quitte un chef pour un autre, dès qu’il trouve chez cet autre une rémunération plus avantageuse ; à son tour, le chef d’atelier quitte un fabricant dès qu’il trouve intérêt à confectionner une pièce plutôt qu’une autre. De là des retards, des demandes exagérées de prix; de là parfois impossibilité, pour le fabricant, d’obtenir une exécution de commande, quand même cette commande est de médiocre importance soit pour la qualité, soit pour la quantité.

Un tel état de choses n’a pu s’établir sans causer de grands préjudices au commerce de Lyon.

Les fabricants ont dû rechercher des conditions plus favorables à leurs intérêts, en dehors de l’agglomération lyonnaise, et alors ils ont porté leurs commandes à la campagne, à des chefs d’ateliers ruraux qui, pouvant exécuter à plus bas prix que les ouvriers de la ville, sont parvenus à faire une grande partie du travail qui était exécuté auparavant par les canuts lyonnais.
Ajoutons que ce travail de campagne, autrefois limité aux étoffes unies, accapare déjà les étoffes façonnées. L’ouvrier rural donne le façonné à plus bas prix, mais il le rend défraîchi, peu sans doute, mais suffisamment pour faire préférer les produits anglais exécutés promptement dans des usines bien montées et pourvues d’un personnel considérable.

Espérons que des hommes aussi intelligents que les Lyonnais, ouvriers, fabricants, commerçants, parmi lesquels la France compte des notabilités européennes, comme MM. Arlès-Dufour, Brossette et autres, comprendront tout ce qu’il y a de défectueux dans le régime dont nous ne sommes pas les premiers à signaler les vices et qu’ils sauront modifier les pratiques anciennes, comme on l’a fait ailleurs pour le travail du lin, du chanvre, du coton et de la laine, en vue de lutter contre la concurrence étrangère. Lyon possède de grands capitaux et de hautes intelligences industrielles. La réforme n’est pas au-dessus de ses forces.

Quant à la maladie des vers à soie, il est bon de constater qu’elle n’existe plus en Algérie depuis quelques années, et l’Algérie est une terre française comme les communes de la vallée du Rhône. Les mûriers y prospèrent. Déjà des Lyonnais, MM. Arlès-Dufour, Philippe, Ponson, Brossette, Gaillard-Germain et autres, possèdent dans notre colonie de grandes et belles propriétés. Que cet exemple soit suivi par d’autres, et bientôt Lyon ne sera plus obligé d’aller chercher à l’étranger une matière première altérée.

Disons, pour terminer, que la gravure que nous donnons représente les vitrines des principaux exposants de l’industrie lyonnaise dans lesquelles brillent les magniques étoffes de MM. Schulz et Béraud, Lamy et Giraud, Laboré et Barbequot, Caquet Vauzelle et Côte, pour les étoffes façonnées, mêlées d’or et d’argent; Mathevon et Bouvard, pour les façonnés meubles; Grand frères qui ont exposé des rideaux exécutés pour S. M. l’Impératrice ; L. Vanel et Cie, pour les ornements d’église ; Sève et Cie, Jules Gautier, pour les velours ; Bonnet, Ponson, Million, pour les unis, etc.

Maigre la critique que nous avons faite, l’exposition de Lyon atteste que son industrie, restant parfaite, peut redevenir prospère.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée