Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Grands-duchés de Bade et de Hesse

Grands-duchés de Bade et de Hesse à l'exposition de Paris 1867

BADE.

Son Altesse Royale le grand-duc de Bade n’aime pas la France.

Il a tort; et des nombreuses raisons qui condamnent ce sentiment à l’égard d’un voisin puissant, il suffit d’en citer deux, dont l’une est sans doute insignifiante pour un homme d’État, mais dont l’autre doit peser lourdement dans l’esprit d’un diplomate.

Le grand-duc a cette année, comme la plupart des souverains de l’Europe, appris à connaître l’hospitalité de la France : il a été l’hôte du chef du gouvernement français, et, en rentrant dans ses États, il a expulsé de la langue de son pays les mots français germanisés par la fréquentation des deux nations. Voilà la première raison qu’un diplomate appellera un piètre argument.

Mais traitera-t-il aussi légèrement cet autre point de vue qui établira que le grand-duché de Bade ne vit commercialement et industriellement que par le voisinage de la France? Vers quels pays se dirigerait l’exportation badoise, si la France n’était pas là pour recevoir ses produits? Par quels pays passeraient plus directement que par la France les matières importées dans le grand-duché? Faut-il décrire la position géographique du pays, et le montrer enserré au sud par les Alpes, à l’ouest par le Rhin, à l’est par la Forêt-Noire, et au nord par le Mein et l’Odenwald? Quel est le peuple, si ce n’est le peuple français, qui, durant tout l’été, envoie le plus de touristes et de visiteurs sur les bords du Rhin et dans les villages pittoresques de la Forêt-Noire?

Et en dehors de ces considérations, fort graves déjà, il est un terrain brûlant sur lequel il serait dangereux de se hasarder, mais qu’on peut au moins indiquer. Il n’existe pas en Europe une vallée plus fertile, plus riche en productions de tout genre, plus peuplée, mieux douée par la nature que la vallée du Rhin. Quoi de plus désirable que la possession complète de cet Éden, et n’est-il pas à craindre pour la petite nation qui ne l’occupe que par moitié, qu’elle n’éveille et ne justifie, par une imprudente et impuissante hostilité, les prétentions de la nation plus puissante et plus belliqueuse qui est sa copartageante?

Nous ne pouvons jeter qu’un coup d’œil dans cet abîme que le grand-duc devrait connaître et autour duquel il aurait dû, pour sa propre conservation, placer un garde-fou.

Mais le peuple est-il responsable des fautes de ceux que la force des choses a placés à sa tête? S’il est vrai qu’une nation est entraînée dans une guerre engagée par le chef de l’État, et qu’elle paye de son sang et de son argent les élucubrations politiques de son souverain, il serait peu équitable, en temps de paix, de lui tenir rigueur de la position que prend le souverain vis-à-vis des autres nations de l’Europe, et de juger avec prévention les produits de son industrie. Ces honnêtes Badois dont nous avons décrit les costumes dans un précédent numéro, et dont nous avons loué la grande cordialité, l’honnêteté à toute épreuve, l’activité infatigable, n’ont rien de commun avec une politique ma adroite et surannée. Oublions donc le souverain, pour ne plus nous occuper que du peuple et du pays.

La richesse du grand-duché de Bade est tout entière dans son industrie agricole. Les vignes et les arbres fruitiers, les pâturages et les forêts de pin?, de sapins, de mélèzes, .de chênes et de hêtres couvrent le pays. Les vignes produisent ces vins réputés et dignes de leur réputation qu'on nomme les crus du Lac, du Margraviat, de Reichenau. Les champs donnent des céréales, du tabac, du houblon et surtout du colza. Les pâturages nourrissent des troupeaux nombreux, et les arbres fruitiers sont en telle quantité qu’ils poussent à l’état sauvage et forment des forêts entières. Le bois de construction et de chauffage descend des pentes de la Forêt-Noire. Le sol fournit de l’argent, en petite quantité il est vrai, à Staufen et à Badenweiler, du cobalt à Wittichen, du cuivre à Rippoldsau, du fer dans les environs de Kandern, du manganèse près de Baünlingen et des salines à Dünheim et à Rappenau.

La population, une des plus compactes qu’on connaisse, puisque le dénombrement le plus récent accuse près de 100 habitants par kilomètre carré, s’occupe en majeure partie d’agriculture et d’industrie.

L’industrie manufacturière pourtant n’a pris de l’extension que depuis l’accession du grand-duché à l’union des douanes prussiennes en 1835. De 230 fabriques on s’éleva au chiffre de 350, et au lieu de 7800 ouvriers on en compte 15 000. De toutes les industries auxquelles se livre l’habitant de la Forêt-Noire la plus répandue et la plus fructueuse est l’horlogerie. M. Raoul Ferrère a parlé des coucous, sans entrer dans le détail de la fabrication, il s’est contenté défaire ressortir le côté pittoresque et charmant de ces petites boîtes qu’on prendrait volontiers pour des jouets.

Avec les chapeaux de paille, qui forment une autre importante branche de l’industrie badoise, les horloges et le célèbre kirschwasser sont les principaux produits d’exportation. Il faut ajouter à cela les objets en buis, si appréciés dans le monde entier, que le paysan de la Forêt-Noire confectionne avec son seul couteau pendant les longues soirées d’hiver; puis encore le tabac, la garance et les miroirs de Manheim.

L’exportation se chiffre à 60 millions. Il en est de même de l’importation qui comprend les denrées coloniales, les soieries, le coton en balles et les objets de luxe.

L’instruction publique est obligatoire et chaque village possède au moins une école primaire. L’université de Heidelberg, le séminaire de Fribourg, l’école des jeunes aveugles de Bruchsal, l’institution des sourds-muets de Pforzheim, les facultés et conservatoires de Carlsrube sont les principaux établissements qui jouissent d’une faveur et d’une réputation méritées.

En parcourant les différentes salles réservées à l’Exposition au grand-duché de Bade nous verrons de plus près les produits du pays.

Bade occupe certainement par le mérite de son exposition un rang honorable parmi les nations allemandes. Après la Prusse, l’Autriche et le Wurtemberg, elle arrive quatrième, non sans quelque intervalle pourtant, mais avec assez de titres pour devancer et la Bavière, et la Hesse, et la Saxe.

Dans la Galerie du travail, en plein musée rétrospectif, M. le conseiller au ministère du commerce, Rau, a exposé une collection historique de modèles d’instruments aratoires. Cette collection, fort curieuse, est composée de cent quatre-vingt-sept modèles d’outils à bras et de charrues, employés à différentes époques et chez différents peuples; son but est de démontrer la métamorphose d’outils à bras en appareils de trait.
Instruments de l’Égypte ancienne, de Bornéo, de la Norwége, du Mexique, de l’Espagne, de l’Étrurie, de Rome, de Ceylan, du Tibet, du Maroc, de l’Allemagne, du Caucase, de la Perse et du Japon, — nul pays n’est oublié. C’est instructif et amusant à la fois. Parmi les objets d’art du groupe Ier nous n’avons remarqué que les Montagnards norwégiens et les Pêcheurs de M. Gude, et la scène historique de M. de Werner : « Conradin de Hohenstauffen et Frédéric de Bade écoutant la lecture de leur condamnation à mort dans la prison de Naples. » La peinture de paysage est surtout fort cultivée par les artistes badois, mais il semble qu’ils préfèrent choisir leurs points de vue en dehors de leur patrie.

Imprimeurs, libraires, marchands de papier et photographes ne dépassent pas par leur exposition une honorable moyenne; il n’y a donc pas lieu de les mentionner. Dans la classe des instruments de musique nous citerons MM. Welte, Heintzmann et Zaehringer qui, tous les trois, fabriquent, des orchestrions complets. Un orchestrion tient lieu de tous les instruments et exécute dans ses nuances les plus délicates les ouvertures de nos plus grands compositeurs. Le rouage en est tellement compliqué que M. Welte, par exemple, qui travaille avec bon nombre d’ouvriers, ne produit que 6 à 8 instrument par an. Quel est le visiteur de l’Exposition qui ne s’est pas arrêté dans la salle badoise pour écouter l’ouverture du Freyschütz ou de Zampa?

Dans le même groupe il faut encore parler des appareils pour soigner et transporter les malades et es blessés de M. Fischer, de Heidelberg, et des modè es d’anatomie élastique de M. le docteur Ziegler, de Fribourg, qui sont exécutés en cire à l’instar de eeux du docteur Auzoux, dont nous avons parlé à propos de la rue de Lorraine.

Dans le groupe du mobilier comme accessoire indispensable presque de l’horlogerie, M. Schultheiss expose des cadrans en cuivre et tôle émaillés. Longtemps on a cherché à émailler la tôle, mais on n’était pas encore parvenu à faire sur tôle un émail aussi parfait que sur cuivre, et de couvrir le métal d’une couche égale, sans fêlure et craquelure; depuis plusieurs années le problème est résolu, et l’émail fondu sur tôle s’adapte mieux au métal et ne s’altère ni par le temps, ni par l’humidité ni par la chaleur.

Les tissus de coton et de laine du groupe IV se recommandent par leur solidité. M. Hauser, de Lenzkirch, a inventé un fil végétal qui résiste à toutes les solutions et à tous les acides alcaliques. Ce fil lustré n’est que du coton brut, mais imite parfaitement la soie.

Le groupe V est représenté comme quantité sinon comme qualité. Tous les produits exposés prouvent une application et une activité qui ne manqueront pas d’être récompensées, dans l’avenir, par de meilleurs résultats.

Le grand-duc a voulu voir figurer, lui aussi, son canon à l’Exposition de 1867. Les lauriers du canon Krupp lui causent des insomnies; aussi M. Broadwell, de Carlsruhe, a-t-il cru plaire à son souverain en exposant un canon en acier fondu.

L’exposition des machines-outils est fort intéressante et très complète. MM. Gschwind et Zimmermann, de Carlsruhe, ont surtout envoyé une riche collection de machines-outils à ouvrer le bois et les métaux. Les machines à coudre de M. Beckh et de M. Bassermann, à Manheim, sont simples et ingénieuses à la fois. Enfin, la Société de construction pour chemins de fer, à Carlsruhe, a exposé une locomotive à six roues accouplées, spécialement destinée aux trains de marchandises. Depuis 1841, époque à laquelle fut fondée cette Société, 571 locomotives sont sorties de ses ateliers.

Dans le VIIe groupe, on ne peut pas passer sous silence la fabrique de café-chicorée de M. Vœlcker, à Lahr, qui possède une succursale en France, à Benfeld, produisant, à elle seule, annuellement 1 million de kilos de chicorée. 900 hectares sont couverts de cette plante pour les besoins de la fabrique de M. Vœlcker.

Pour le Xe groupe, nous ne trouvons qu'un seul exposant dans la classe 91, M. Meidinger, qui présente un poêle en faïence et en fer, économique comme prix de revient et comme entretien.

Sans étonnement comme sans enthousiasme on parcourt ces galeries, mais l’impression générale est satisfaisante. Il existe toujours un rapport direct entre le caractère d’un peuple et ses produits. Cette thèse est encore une fois confirmée par l’exposition du grand-duché de Bade. Tous les produits du pays se distinguent par leur solidité, et la loyauté de leur fabrication.


LA HESSE.

L’électorat de Hesse-Cassel et le landgraviat de Hesse-Hombourg n’existent plus. La plume annexionniste de M. de Bismark les a rayés de la carte de l’Europe. Seul le grand-duché de Hesse-Darmstadt subsiste encore, grâce aux relations de famille de sa maison princière avec le souverain de la Russie. L’ambition du ministre prussien a dû, pour un temps du moins, se détourer de la route qu’elle s’est tracée. Et franchement c’est à regretter pour ce petit peuple qui n’aspire qu’à être entraîné dans la sphère de gravitation de la Prusse, qui n’est rien, abandonné à lui-même, et qui serait peut-être quelque chose sous le protectorat d’une grande puissance.

La Hesse rhénane forme la plus petite portion du duché, mais c’est aussi la plus peuplée et la plus industrieuse. Mayence, qui est la première forteresse de l’ancienne Confédération germanique, est aussi un port franc établi par Napoléon, et représentant l’unique commerce du pays. Les seuls objets intéressants exposés dans les galeries de la Hesse, appartiennent à Mayence.

Le pays est montagneux et peu productif et ne possède aucune industrie particulière qui soit pour lui une source de richesse.

Contrairement à ce que nous avons remarqué pour tous les pays de l’Allemagne, l’ameublement est exécuté en Hesse avec goût et élégance. En dehors des meubles en bois sculpté, on peut admirer des meubles de luxe, en bois de rose, ou de palissandre, couverts de velours ou de soie. La tabletterie en chêne, en ivoire surtout, occupe, elle aussi, une grande place, et les objets en corne de cerf tapissent les murs d’une salle entière.

Cinq ou six salles ne présentent aucun intérêt, et il nous faut aller jusqu’à la vitrine de M. Finck et parler des vins blancs du Rhin, du cru de Nierstein, pour trouver un sujet digne d’être mentionné! Les qualités de finesse et de bouquet de ce vin sont connues. M. Finck prétend les obtenir en reculant les vendanges jusqu’au mois de décembre. C’est là un essai qu’aucun de nos viticulteurs n’a encore tenté.

La Hesse n’a rien exposé dans le groupe X, qui comprend les objets spécialement exposés en vue d’améliorer la condition physique et morale de la population. Triste conclusion !

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée