Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Draps

Draps à l'exposition de Paris 1867

La Commission impériale avait primitivement fixé à cent le nombre des médailles d’or, c’était trop peu; elle en porta ensuite le nombre à neuf cents, ce n’était pas assez : mais au risque de se voir accusée tout d’abord d’imprévoyance et d’encourir plus tard un blâme plus grave, elle se cramponna obstinément à ce dernier chiffre, en se réservant même la faculté de n’y pas atteindre dans la sévère distribution de ses grâces.

Elle avait compté sur un maximum de trente mille exposants. A sa très-grande surprise, dans le mois qui suivit l’ouverture des listes d’admission, ce nombre fut dépassé, et le flot des demandes montant, montant toujours, marqua bientôt quarante-trois mille à l’échelle du pont d’Iéna. Par grand bonheur, il s’arrêta là, et le niveau s’établit.

Mais neuf cents médailles d’or pour un pareil nombre d’exposants, qu’est-ce? Un peu moins de vingt et une médailles pour mille ou un peu plus de deux pour cent; chétive rémunération, couronnement plus que mesquin, il faut bien le dire, pour un concours auquel avait été conviée et où s’était empressée de se faire inscrire l’élite du monde industriel tout entier.

En face du chiffre arrêté par la Commission impériale, le jury des récompenses s’effraya; la tâche qu’il avait à remplir lui parut non pas difficile, mais tout à fait impossible. Quel compte en effet lui serait-il permis de tenir des rapports et des conclusions des comités d’examen ? Si favorables et si impérieusement formels qu’ils fussent, il n’en pourrait faire la base ni surtout la règle de ses résolutions; autrement les neuf cents médailles d’or se trouveraient épuisées avant qu’il fût arrivé au tiers de son travail.

Pour sortir d’embarras, quel moyen imaginer? Bien convaincu qu’il ne pouvait contenter tout le monde, le jury tenait cependant à ne mécontenter personne; il faut avouer que pour y parvenir, il fit de son mieux, et, disons-le, il crut même, dans un moment de douce illusion, y avoir réussi.

Au moyen d’un biais qui lui sembla ingénieux, là où les groupes étaient très-importants, il prit le parti d'englober les individus dans les masses et de les subordonner aux catégories. C’était, on effet, un moyen défaire économie de ses médailles d’or, et de n’en décerner qu’une seule par chacun des groupes industriels qui représentaient les individualités les plus nombreuses et les plus notables.

On appelle cela attacher la croix au drapeau; soit, mais reste à savoir si cela n’a pas été une façon de blesser la dignité des chefs, en ne flattant que très-médiocrement l’amour-propre des soldats. C’est notre avis.

Après un incontestable succès industriel, ce mode de rémunération ne pouvait être que mal accueilli des plus méritants, les seuls qui fussent directement atteints par la parcimonieuse mesure, car un modeste fabricant, que l’obscurité de son entourage pouvait mettre accidentellement en lumière, avait toute chance d’être mieux et plus honorablement traité. Et c’est là ce qui est arrivé.

Toutes les grandes collectivités industrielles, les chefs des nombreuses usines de produits similaires, des riches maisons de confection, des ateliers de châles, de soieries, de fleurs, enfin les mille essaims dont Paris, Lyon, Rouen, Mulhouse, Elbeuf, Louviers et tant d’autres villes sont le3 ruches fécondes, ont été considérés comme des touts indivisibles, dont les parties se sont effacées et ont disparu dans l’ensemble.
Ainsi, en ne citant ici que trois contrées manufacturières, il nous sera facile de démontrer à quel point nos plus florissantes industries ont été profondément atteintes dans leur dignité, par la mesure de la Commission impériale.

Procédons par ordre.

Voici Elbeuf, une vaste usine drapière : là, tout individu est fabricant: au centre, dans les moindres coins et recoins de la ville, à tous les étages des faubourgs, hommes, femmes, enfants, vieillards, nettoient, cardent, filent, teignent, apprêtent, tissent les laines de France, d’Espagne, d’Italie, d’Allemagne et d’Australie. On n’y fait pas sérieusement autre chose.

Elbeuf, à lui seul, a mis en ligne cinquante exposants, pas moins, auxquels se sont ralliés, par surcroît, vingt-sept des fabricants les plus renommés de Louviers. En tout soixante-dix-sept, chiffre des plus respectables. Eh bien, pour cet énorme groupe, combien de médailles d’or? Disons-le tout de suite : une, une seule!!

Maintenant voici Sedan. — Chacun sait le rang que tiennent ses fabriques dans le monde industriel. —Cette relie cité dont la Prusse et l’Angleterre s’efforcent vainement d’égaler les produits, s’est frit représenter au Champ de Mars, par dix fabricants, pris parmi plus de cent chefs de métier, tous passés maîtres dans une industrie qu’ils ont élevée au plus haut degré de perfection.

Pour ces dix producteurs de premier ordre il était difficile de faire moins et impossible, nous le reconnaissons, défaire plus que pour leurs confrères d’Elbeuf et de Louviers; aussi a-t-on cru les récompenser convenablement en accordant à leur ville, ou à leur centre manufacturier, une médaille d’or, qui, donnée ainsi à tous, a semblé n’avoir été méritée par personne.

L’Angleterre et la Prusse ont obtenu le même nombre de médailles pour deux groupes de fabrication distincts. Une médaille d’or unique a été accordée à l’Autriche, à la Russie et à la Belgique.

C’est donc en tout neuf médailles d’or que cette industrie, la plus importante peut-être entre toutes, a obtenues dans cet immense concours.

Il faut croire que le jury, si sévère et si économe au commencement de sa répartition, s’est trouvé à la fin embarrassé de l’énorme quantité de médailles d’or dont il n’avait pas fait emploi, car les viticulteurs de tout pays et les producteurs de toutes les espèces de boissons fermentées , bière, pale-ale, scotch-ale, etc., ont vu ces médailles pleuvoir à travers leurs rangs dru comme grêle. C’a été pour eux comme une averse inattendue de quatre-vingt-dix médailles d’or, immédiatement suivie d’une forte pluie de deux cent trois médailles d’argent, à laquelle a succédé une épaisse bruine de deux cent soixante médailles de bronze, qu’on a vue lentement se résoudre en un brouillard de trois cent vingt-neuf mentions honorables.

Nul doute que si les fabricants d’Elbeuf, de Louviers et de Sedan, au lieu de se trouver dans le premier tiers des exposants, eussent été classés dans le dernier, comme les fabricants de boissons fermentées, ils n’eussent bénéficié de toutes les réserves du jury. Alors MM. Bellest, Benoist et Cie, MM. Flavigny frères, M. Chenevière fils, MM. Legrix et Morel, M. Cosse, MM„ Decaux père, fils et gendre, M. Cosse, d’Elbeuf, MM. Bertèche, Chesnon, MM. Cunin-Gridaine et Christin, MM. Gollnisch-Labauche et fils, etc., de Sedan, enfin M. Danet et MM. Gastine et Cie de Louviers, au lieu de la modeste médaille d’argent qui leur a été octroyée, auraient obtenu les médailles d’or, qu’au jugement de tous ils ont méritées, et qui faute d’un placement opportun ont été adjugées à MM. le comte Duchâtel, le marquis de Las Cases, le baron. E. de Rothschild, de Grammond, le comte de Vogué, le comte de Lespinasse et à quatre-vingt-deux autres viticulteurs de même importance.

Nous n’avons encore parlé que des trois villes qui tiennent le premier rang dans les cinq groupes manufacturiers de France. Outre Elbeuf et Louviers, le groupe delà Normandie, comprend encore Vire, Lisieux,
Romorantin et Caudebec, siège d’une très-active production ; le groupe de l’Isère, Vienne, que douze éminents manufacturiers représentent au Champ de Mars; le groupe du midi, Carcassonne, Mazamet, Saint-Pons et Bédarieux, qui nous fournissent tous les tissus communs et à bas prix. Nommons encore Bischwiller et Nancy dans le groupe de la Moselle, et enfin Châteauroux, principal centre des draps militaires.

Il nous faudrait quatre colonnes pour apprécier dignement les produits exposés par tous les illustres manufacturiers qui ont pris part au concours du Champ de Mars : nous leur devrions bien cela pour les dédommager de leur déconvenue, mais justice leur a été déjà faite par le public, le juge en dernier ressort, qui sait, lui, toujours rendre à César ce qui appartient à César.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée