Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Jardin central du pavillon des monnaies au grand vestibule

Jardin central du pavillon des monnaies au grand vestibule à l'exposition de Paris 1867

Mettons-nous dans la perspective du dessin de M. Weber. Vous voyez d’abord sous vos yeux Y Abel mourant, de M. Feugère des Forts, statue en marbre, d’un caractère plutôt charmant que beau, médaillée au Salon de 1866. Le groupe, aussi en marbre, d’Ugolin et ses enfants, vient ensuite.

Je n’aurai pas la naïveté de vous rappeler les vers du Dan te à propos de l’œuvre de M. Carpeaux. La composition de ce groupe a été envoyée de Rome par l’auteur, la dernière année de son pensionnat à l’Académie de France; et je ne suis pas bien sûr que M. Carpeaux comprit alors la poésie du Dante aussi bien qu’il la comprendrait aujourd’hui. C’est, toutefois, une œuvre de mérite. Mais M. Carpeaux a fait mieux depuis.

Les deux marbres dont nous venons de parler occupent l’allée médiane. A cette latitude, on trouve à gauche sur les bords un Colbert, dont le mieux est de ne vous rien dire, et le Semeur d'ivraie, un bronze philosophique de M. Valette, bien réussi et saisissable, ce qui est beaucoup avec un pareil sujet.

A droite est le Corybante, bronze de M. Cugnot; encore un envoi de Rome, dont l’auteur a tenu ce qu’il avait promis.

Reprenons l’allée médiane, et arrêtons-nous devant le Taureau, de M. Vidal, en négligeant de parler d’un groupe en marbre de M. Étex, qui ne vaut pas dans son allure trop roide le tableau de Géricault.

M. Vidal est un sculpteur aveugle âgé de trente-cinq ans ; il a perdu la vue à vingt ans, et depuis lors, il ne fait que se souvenir de ce qu’il a vu; et ses doigts sont devenus les interprètes intelligents et infaillibles de ses impressions et de ses pensées.

La nature est infinie dans ses mystères, et l’homme est impondérable dans la puissance de ses facultés. Comment expliquer que le sens du toucher puisse remplacer avec cette perfection le sens de la vue ? J’ai vu à Anvers un peintre qui peignait avec ses pieds de très-remarquables copies de la Descente de Croix de Rubens. Cela s’explique; il n’y a là qu’un membre remplaçant un autre membre; mais non pas un sens en remplaçant un autre.

Jadis un sculpteur romain, étant devenu aveugle, fit des copies parfaites de ses anciennes œuvres, et on le représenta ayant des yeux au bout de ses doigts. Cela s’explique encore : la main obéissante ne faisait que continuer presque mécaniquement des lignes déjà suivies.

Mais ici, dans M. Vidal, le miracle est complet. Les doigts n’ont pas seulement des yeux, ils ont la pensée. L’aveugle ne saisit pas seulement les proportions d’un objet, avec ses détails et son ensemble, il en rend la physionomie. Les doigts ont la mémoire inspirée des choses autrefois embrassées par un regard distrait.

Ce Taureau dont je vous parle, il a l’air de penser lui-même — et par conséquent de souffrir. Si ce n’est pas un chef-d’œuvre, c’est tout au moins un phénomène.

Nous en dirons autant de son Cerf blessé, qui se trouve à l’autre extrémité du Jardin. C’est un bronze qu’on dirait palpitant, tant il y a de douleur et d’angoisse dans l’expression de la pauvre bête mourante.
On dira en admirant le Cerf et le Taureau, le Cerf surtout : « Comme on voit bien que l’auteur de ces chefs-d’œuvre porte la mélancolie de son infirmité ! » Eh bien, la vraisemblance d’un tel diagnostic ne fait pas qu’il soit vrai. M. Vidal est, me dit-on, un jeune homme, pâle et blond, c’est vrai, mais aux traits singulièrement vifs, et qui va devant lui, tout allègre, la canne à la main, comme s’il espérait qu’il va rattraper sa vue.

J’ai toujours remarqué que les* aveugles étaient plutôt gais que tristes, mais qu’il était rare qu’un sourd ne fût pas hypocondriaque. Expliquez-moi aussi ce phénomène, en disant qu’un aveugle vit encore au milieu des hommes, tandis qu’un sourd en est irrévocablement séparé.

Il y a un philosophe qui disait: « On trouve des raisons à tout; mais les raisons qu’on est obligé de chercher sont toujours mauvaises. »

Continuons notre revue, après cette digression. A la latitude du Taureau et des Naufragés, on trouve sur les côtés,— à gauche le Saint Jean précurseur, bronze de M. Dubois plein d’inspiration, médaillé à un précédent salon, et appartenant au musée du Luxembourg; l’Agrippine, marbre de M. Maillet, également au musée ; Etre et paraître, composition ingénieuse de M. Leharivel-Durocher, toujours au Musée du Luxembourg; — à droite, l’Ariane, marbre excellent de M. Millet et le Virgile que nous avons reproduit et dont nous aurions encore du bien à dire après M. Octave Lacroix.

Entre les œuvres que nous venons de désigner se trouve Joséphine, une assez belle statue en marbre de Vital-Dubray.

Voulez-vous, puisque nous y sommes, que nous nous retournions vers l’autre côté du Jardin, par-delà le pavillon des Monnaies? Nous trouvons d’abord les Lutteurs, un beau groupe de M. Ottin merveilleusement rendu en galvanoplastie ronde bosse par la maison Christofle: puis vient un Vainqueur au combat des coqs, de M. Falguière. Ce bronze, envoi de Rome, appartient au Musée du Luxembourg. Le martyre d’Hypathie, marbre de M. Gaston-Guitton, le suit. Autour de cette ligne de statues sont le Chanteur florentin, grande médaille d’honneur au salon de 1866, et le Narcisse, médaillé en 1865. Ces deux œuvres remarquables, dont nous avons reproduit la première, sont de M. Dubois.

Nous retrouvons plus loin deux marbres de M. Gaston-Guitton, également bien réussis: l'Attente et le Printemps.

En reprenant notre ordre de marche, voici l’Enfant à la coquille, très-joli marbre de M. Carpeaux, puis l’Aristophane, un bronze de M. Moreau, médaillé à l’un des derniers salons, le Chactas, un marbre un peu trop classique de M. Gruyère, et la Madeleine, marbre de M. Chaterousse, aussi sur un modèle un peu trop convenu.

L’Andromède de M. Carrier-Belleuse, médaillé de 1866, est d’une exécution vivante.

Nous sommes enfin en présence du Mercure de Brian, cette belle chose inachevée, cette œuvre vraiment antique interrompue par la mort, et à laquelle on a donné en 1864 une grande médaille posthume.

Quand nous aurons mentionné la Dévideuse de M. Salmson, nous serons au bout. N’oublions pas pourtant, sur le côté, à gauche, le groupe de bronze de M. S. Dénéchaux, Jeune femme caressant sa chimère. Il y a également du même auteur, parmi les expositions de bronzes du Palais, un César écrivant ses Commentaires, que nous reproduirons.

Nous avons fait ce dénombrement des statues autour du Jardin central, afin de montrer que nous avons le droit de lever la tête, devant la belle exposition sculpturale de l’Italie. Remercions notre dessinateur M. Weber de nous avoir fourni cette occasion.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée