Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Carrosserie et sellerie

Carrosserie et sellerie à l'exposition de Paris 1867

La carrosserie et le charronnage, la bourrelerie et la sellerie sont partout en progrès; mais la France et l’Angleterre, ou plutôt Paris et Londres, sont et resteront longtemps encore les principaux centres de production de ces industries.

On fabrique bien, qui le conteste? en Autriche, en Prusse, en Russie et aux États-Unis, mais on ne fabrique très-bien qu’à Londres et à Paris.
Une active rivalité s’est établie entre ces deux villes au profit de toutes les autres qui les suivent, mais si lentement et de si loin, qu’il est douteux qu’elles parviennent jamais à les atteindre.

Les progrès de toute grande industrie sont la conséquence nécessaire et forcée de l’importance de ses débouchés. Le producteur qui fabrique sans relâche et pour satisfaire aux besoins et aux demandes d’une nombreuse clientèle, comprend que, dans son intérêt même, il doit chaque jour mieux faire, pour ôter à la concurrence toute chance de succès possible.

C’est ce que fait la carrosserie en France et en Angleterre. Elle a établi de vastes ateliers où elle surveille le travail des charrons, des menuisiers, des forgerons, des serruriers-ajusteurs, des selliers, des bourreliers, des plaqueurs, des lanterniers, des peintres et des sculpteurs. Aucun des détails ne lui échappe; aussi peut-elle répondre de l’excellence et de la parfaite exécution de ses produits dans leurs moindres parties et dans leur ensemble.

Les qualités que doivent réunir les voitures de luxe, ou de service privé, sont la solidité, la légèreté et l’élégance de forme. Carrosses de gala, calèches, coupés, landaus, victorias, phaétons, américaines, toutes les voitures, enfin, si différentes qu’elles soient de construction, de coupe et de dessin, sont relativement aussi solides, aussi légères et aussi élégantes les unes que les autres, lorsqu’elles sortent des ateliers d’un maître.

La large part qu’ont obtenue la France et l’Angleterre dans les récompenses décernées par le jury, constate une supériorité que la rivalité la plus jalouse ne peut contester.

Nous pouvons même dire, après un examen sérieux, et sans nous faire en cela l’écho des récriminations de quelques mécontents, que le jury s’est montré beaucoup plus sévère que bienveillant à l’égard du plus grand nombre de nos carrossiers, de nos selliers et de nos harnacheurs. Au dire des meilleurs juges, beaucoup d’entre eux méritaient mieux qu’ils n’ont obtenu, et tel a été oublié, qui, au sentiment de quelques-uns, est digne de figurer au premier rang sur la liste des récompenses.

Le seul reproche que, selon nous, on puisse adresser au jury, c’est de n’avoir pas eu le courage de son opinion et d’avoir fait de la rigueur par la peur d’être accusé de favoritisme.

Ainsi, MM. Lelorieux frères ont exposé un landau de la forme la plus élégante et de la plus extrême légèreté. Les constructeurs ne sont pas parvenus, sans de très-grandes difficultés, à donner à ce véhicule, habituellement assez lourd, la qualité qui le distingue et le devait recommander au jury; mais sous prétexte que sa grande légèreté rendait sa solidité douteuse, on n’a pas cru devoir leur accorder plus qu’une mention honorable.

MM. Million-Guiet et Cie ont été un peu plus favorablement mais non pas plus justement traités.

Ils ont aussi exposé un landau dont la solidité, malgré sa grande légèreté, est préalablement garantie par sa destination et le dur service pour lequel il a été commandé. Ce véhicule est destiné à fonctionner sur les routes abruptes et à peine frayées des États-Unis; il a donc été établi dans des conditions tout à fait exceptionnelles. Il suffit d’y regarder d’un peu près pour apprécier le mérite de sa belle et solide construction.

Le beau coupé sorti de leurs ateliers est surtout remarquable par l’application du nouveau genre de montage à onze ressorts et à flèche. C’est assurément une des plus charmantes nouveautés que les amateurs puissent admirer à l’Exposition. Jamais la voiture la plus confortable n’a réuni à une suspension aussi douce, une pareille commodité d’accès.
MM. Million-Guiet et Cie appliquent ce nouveau système à toutes leurs voilures, et ils font bien.

Leur calèche ne peut manquer d’avoir très-promptement les honneurs de l’imitation; mais la gloire de l’invention ne leur sera disputée par personne, et cette gloire-là sera plus durable que celle qu’une plus haute distinction leur eût procurée.

MM. Belvalette frères et M. Ehrler ont eu les honneurs de la médaille d’or. Tout ce que nous pouvons dire, c’est qu’après un très-curieux et très-intéressant examen de chacune des voitures qu’ils ont exposées, le public tout entier, sans distraction de leurs confrères, a confirmé le jugement de la Commission et approuvé la décision du jury.

M. Kellner, inventeur breveté d’un landau dont on peut ouvrir les portières sans être obligé de descendre les glaces, a obtenu une médaille d’argent que lui eût méritée son exposition, dépourvue de sa voiture de gala, qui en est pourtant la principale pièce.

La forme de ce carrosse de cour, d’un goût sévère, mais peut-être un peu lourde et par trop ramassée; sa richesse d’ornementation et de dorure, sa belle galerie sculptée, son large siège, splendidement brodé, son intérieur luxueux mais sans excès, ses quatre magnifiques lanternes, d’un dessin exquis et de la plus fine ciselure, tout, dans cette œuvre éclatante de dorures et des plus vives couleurs, attire les yeux sans fatiguer le regard.

M. Kellner étant fournisseur de plusieurs cours étrangères, a pu, sans aucun risque, établir et exécuter ce véhicule princier. Il est certain que si l’Italie et l’Allemagne n’eussent pas fait, l’une et l’autre, un si large abatage de rois et de ducs, depuis longtemps déjà il aurait trouvé un acquéreur; mais sa noble clientèle est nombreuse, l’Exposition n’est pas encore close, et l’on doit espérer qu’un travail si dispendieux ne lui restera pas pour compte.

Les landaus de M. Desouches et ceux de M. Ed. Bouillon ne pouvaient manquer d’attirer l’attention de la Commission. Une médaille d’argent leur a été justement accordée. On doit à M. Desouches un ingénieux mécanisme au moyen duquel on ouvre les portières à l’intérieur. M. Ed. Bouillon a exposé, en outre, un petit Sociable, qui est un vrai bijou.
Il est surmonté d’un élégant vélum, abri coquet contre le soleil ou la pluie.

MM. Délayé, oncle et neveu, ont exposé une très-brillante voiture de cérémonie, qu’un riche seigneur prussien s’est empressé d’acheter, au début même de l’Exposition. Dans son ensemble et dans ses moindres détails, c’est une œuvre tout à fait remarquable qui fait le plus grand honneur aux constructeurs.
Signalons encore deux très-jolies pièces : un phaéton d’une merveilleuse légèreté, dont la flèche est d’un seul morceau, et un riche fauteuil roulant de la forme la plus exquise.

Nous nous étonnons que M. le baron Haussmann ne l’ait pas acheté le jour même de l’ouverture, pour le mettre à la disposition de toutes les nobles dames qui devaient successivement visiter le Champ de Mars. Il eût fait preuve de galanterie, et son conseil municipal ne l’aurait pas chicané pour une si petite dépense.

Le jury n’a accordé à MM. Délayé qu’une médaille de bronze, qu’ils ont refusée.

Sans avoir un sentiment exagéré de son mérite et de la valeur de ses œuvres, on a le droit de protester quand on les croit injustement méconnus et rabaissés.

N’oublions pas de signaler les beaux attelages de cérémonie et de chasse de M. Gustave Brassart.

Qu’on ne suppose pas que nous terminions ce compte rendu sans parler de MM. Binder, les princes de la carrosserie ; peut-être eussions-nous dû les nommer les premiers; mais quelque place qui leur soit assignée, ils reprennent toujours leur rang ; ils ressemblent en cela à ces majestés qui, devancées par une brillante escorte, sont cependant partout reconnues et acclamées, quoiqu’elles ne viennent qu’après.

Hors de concours, MM. Binder frères ont voulu cependant faire acte de présence au Champ de Mars : ils ont pris au hasard parmi les cent modèles qu’on peut visiter au boulevard Haussmann, une voiture de gala, un coupé d’Orsay, une calèche et une victoria-duc, quatre chefs-d’œuvre de construction, d’élégance et de bon goût. Tout ce qui sort de leurs ateliers peut être indifféremment livré à la critique ou plutôt à l’appréciation, non-seulement des connaisseurs, mais des plus habiles d’entre les maîtres.



La sellerie française n’est pas moins dignement représentée que la carrosserie : elle a exposé des harnais d’une telle richesse et d’une forme si gracieuse et si élégante que la foule s’arrête devant les vitrines-qui les renferment, avec un étonnement tout aussi admiratif que devant les splendides étalages de Froment-Meurice et de Christofle.
Un harnais complet se compose d’une foule de pièces : le mantelet, le collier, la croupière, le reculement, la bride, les traits, les guides, qui sont confiés à des ouvriers spéciaux, cherchant sans cesse à apporter des modifications heureuses à l’œuvre qui leur est confiée; c’est ainsi que, peu à peu, ils sont arrivés aujourd’hui presque à la perfection.
Mais tous les changements faits dans la forme et la disposition des différentes pièces du harnais, ne résultent pas autant du goût ou de la fantaisie du patron ou de l’ouvrier, que d’une étude constante et d’une connaissance plus approfondie du cheval. C’est pour lui rendre le service moins fatigant et plus doux que les Roduwart, les Lambin, les Hermès, les Reeg, et tant d’autres, sont chaque jour à la recherche de perfectionnements nouveaux.

La médaille d’or a été accordée par le jury à M. Rodriguez-Zurdo, de Madrid, et à M. J. J. Roduwart de Paris.

Les très-riches harnais exposés par le premier, sont surtout remarquables par leurs garnitures et un magnifique travail de piqûre sur maroquin.
Les harnais de M. J. J. Roduwart sont très-riches, mais un peu lourds de forme, peut-être; ils ont été confectionnés cependant avec le plus grand soin, et de si noble race que soient les chevaux auxquels ils sont destinés, aucun d’eux n’aura le droit de se plaindre. Si j’apprenais un jour que M. Roduwart a été nommé président de la Société protectrice des animaux, je n’en serais pas surpris et j’en féliciterais, à la fois, les protecteurs et les protégés.

Quand on arrive devant les vitrines de MM. Remières et Hermès, on s’y arrête, puis l’on va de l’une à l’autre sans que l’attention et l’admiration soient lassées; on reporte tout naturellement ensuite les yeux sur l’exposition de M. Roduwart, et l’on se demande comment et pourquoi celui-ci a obtenu la médaille d’or, quand ses pairs, pour ne rien dire de plus, n’ont obtenu que la médaille #d’argent. Les décisions du jury se présentent parfois à l’état de problèmes tout à fait insolubles.

M. Reeg doit être de la race des anciens maîtres; les moindres parties des pièces exposées par lui sont traitées avec ce soin minutieux qui indique le goût et la conscience du véritable ouvrier. Il y a dans sa vitrine une selle qui, au jugement des connaisseurs, est non-seulement un chef-d’œuvre de travail, mais une merveille d’élégance et de bon goût. Le jury lui a adjugé une médaille de bronze, que le brave M. Reeg a acceptée avec une aussi sincère reconnaissance que s’il n’avait pas mérité mieux.
Il est fâcheux que la Commission n’ait pas su que M. Reeg est parvenu, à force de recherches et de travail, à s’affranchir du tribut que tous ses confrères payent encore aujourd’hui à l’Angleterre. Trois des selles qu’il a exposées sont garnies avec de la peau de cochon, préparée par lui. Cette peau a la souplesse, le moelleux et la douceur des plus belles peaux que MM. Roduwart, Remières et Hermès font venir de Londres à grands frais. M. Reeg a par là réalisé pour l’industrie française une économie de plus de 60 p. 100.

M. Cognet, l’inventeur d’un arçon articulé, a été, lui, mieux traité et plus heureux. Il a obtenu une médaille d’argent.

Les mors, les étriers et les éperons de M. Loiseau sont des pièces du plus beau travail : c’est une vraie bijouterie d’acier poli qui mérite la médaille d’argent que le jury lui a adjugée.

Le mors de sécurité de MM. Lambin et Lefèvre est une invention ingénieuse digne de l’attention des maîtres et des apprentis cavaliers.

MM. Boyer et Paturel, M. Legrand et M. Chaudron ont obtenu la même médaille pour leurs fouets, leurs cravaches et leurs sticks; en comparant leurs produits avec ceux de MM. Swaine et Adenay, de Londres, auxquels le jury a très-justement accordé la même distinction, on est heureux de voir que chez nous cette industrie n’a plus de rivalité ni de concurrence à craindre. Mais en bonne équité, MM. Boyer et Paturel, Swaine et Adenay, ne méritaient-ils pas mieux qu’ils n’ont obtenu?

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée