Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Boutique et Écurie du Maroc

Boutique et Écurie du Maroc à l'exposition de Paris 1867

La boutique que l’empereur du Maroc a fait installer au Champ de Mars avec addition d’écurie pour ses chevaux, ressemble à toutes les boutiques mauresques que j’ai vues en Afrique, à Nedroma, vers la frontière du Maroc aussi bien qu’à Constantine et sur la frontière de Tunis.

Ce qu’on trouve rarement dans les boutiques des villes d’Afrique, où l’eau est rare, c’est la fontaine encadrée de briques émaillées dont la boutique du Maroc au Champ de Mars a été gratifiée : ce qu’on n’y rencontre jamais, c’est l’écurie dont elle est flanquée.

Parlons donc tout d’abord des chevaux qu’elle abrite. Le cheval barbe vaut la peine qu’on le regarde à côté du cheval des steppes de Russie. Il a le même entrain, la même fougue et, peut-être, une vertu de sang plus haute. Il va tant qu’on veut qu’il aille; et lorsqu’il tombe, c’est qu’il ne peut plus se .relever. Aveugle devant le danger, comme il est insensible devant la fatigue, on le précipiterait dans un gouffre si son cavalier l’y entraînait. Nos chasseurs d’Afrique le connaissent bien, le coursier numide; et Dieu sait à quelles extravagances d’héroïsme ils l’ont conduit.

Le cheval barbe, qui ne diffère du cheval arabe de l’Yémen que par ses proportions plus petites et par la latitude où il vit, ne mange que de l’orge, en fait de grains. L’avoine le grise. Du reste, il perd une partie de sa vertu et de ses qualités, dès qu’on le dépayse; et je me figure qu’il en doit être de même du cheval de l’Yémen, aux exploits qu’on raconte de lui dans le pays natal, et dont il est incapable dans nos pays du nord.

Pourquoi ne nous a-t-on pas donné une représentation des chevaux du Maroc à Long-champs, au milieu d’un exercice à feu, qui leur aurait rappelé la fantasia arabe? Comme le soldat, le cheval arabe demande à être vu sous les armes, et au bruit de la poudre.

Passons à la boutique du Maroc, exposée au Champ de Mars, et que notre dessin représente, non loin du Bardo de Tunis. Cette boutique est pour les villes mauresques ce que le magasin du boulevard est pour les villes européennes. Mais, en Orient, il n’y a ni vitres ni portes ; et, au lieu de lambris dorés, on ne voit que des tapis étalés sur les parois du mur, contre lesquelles est adossé un banc recouvert d’une natte et orné de coussins, dans les boutiques de luxe. Sur le devant, à la portée de tout venant, est une sorte d’étal où les bijoux et les filigranes s’entassent dans les sébiles, et où les étoffes lamées d’or et d’argent sont jetées en monceaux. Le marchand est étendu sur le banc d’arrière-boutique, fumant plutôt la cigarette que le chibouck, ayant à côté de lui un petit guéridon incrusté de nacre où la tasse de café attend. La pratique, qui regarde sur le devant de la boutique, n’est ni indiscrète ni questionneuse. Elle passe, ou bien elle achète. Si elle achète, elle prend l’objet, laisse l’argent et s’en va. Il est rare que le marchand se dérange pour voir si le compte est exact. Dans tous les cas, la transaction s’accomplit en silence. « Le silence est d'or, » dit l’Oriental.

On se figure généralement que le soleil communique ses ardeurs aux populations qui vivent sous son incandescence. Rien n’est moins exact. Regardez le ciel d’Orient, par les chaleurs les plus vives : il est d’un bleu froid et morne. L’Oriental est comme son ciel, froid et morne aussi. Il vit de contemplation et de silence. Le soleil trop ardent lui communique, non sa flamme, mais ses torpeurs. L'Arabe ne fuit ni devant le danger ni devant la fortune : il les attend et les dédaigne. Seulement quand un élan le pousse, il est comme son cheval, il va jusqu’à ce qu’il tombe. Dans ses jeux comme dans ses combats, il se démène jusqu’à extinction. Hors de là, il ne bouge pas et fait le kief, savourant les délices du repos et de l’oubli de lui-même et du monde.

C’est pourquoi l’Oriental sacrifie tout aux yeux, qui n’exigent pour jouir ni mouvement ni fatigue. Il aime le clinquant, les étoffes voyantes, les guillochages, les bois découpés peints en couleurs crues mais bien assorties, où l’ombre et la lumière se jouent en oppositions tranchées à travers les losanges fouillées à jour.

Si c’est pour voir des boutiques mauresques que vous faites le projet d’aller en Orient, renoncez-y, et allez voir là boutique de l’empereur du Maroc au Champ de Mars : tout y est, les boutiquiers et leur assortiment, les chevaux et leurs hennissements, avec la fontaine sacrée sur le devant.
Pourquoi M. le baron de Lesseps, qui nous en a donné une représentation si fidèle, n’a-t-il pu y ajouter le soleil - et le repos ?

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée