Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Classe 14 - Mobilier français

Classe 14 - Mobilier français à l'exposition de Paris 1867

Il m’a toujours semblé qu’il y avait une sorte de contradiction entre ces deux désignations du catalogue officiel : « Groupe III, mobilier. — Classe 14, meubles de luxe ».

Pourquoi les meubles de luxe seulement? Y a-t-il donc pour une nation industrielle une bien grande satisfaction de vanité à ne montrer que des industries de fantaisie, à paraître De s’occuper que des superfluités, des choses de luxe, à ne donner le nom de meubles qu’aux lits qui valent au moins mille écus, à ne classer dans le groupe du mobilier que les bibliothèques, les dressoirs, les buffets de six mille francs? — La France est-elle donc devenue la terre classique de l’opulence universelle, tous ses habitants sont-ils millionnaires? ou bien accorde-t-on donc plus d’importance au brillant qu’à l’utile? Les étrangers qui désirent connaître le mobilier français et visitent le troisième groupe doivent emporter une haute idée du luxe et du goût de nos ameublements. Et, pensant que tous les Français n’achètent leurs meubles que dans les ateliers artistiques des Fourdinois, des Racault, des Beurdeley, des Quignon, ils peuvent se demander dans quelles contrées lointaines se fabriquent les lits, les armoires, les tables, les chaises, les fauteuils, qu’ils trouvent dans les hôtels.

Je n’oublie pas que la classe 91 renferme, entre autres objets nécessaires à la vie, les meubles, « distingués par les qualités utiles, unies au bon marché. » C’est donc là que le visiteur trouvera les spécimens les mieux faits de notre ameublement ordinaire. Là l’acajou, le frêne, le noyer, le chêne, règnent sans avoir à craindre le terrible voisinage du bois de rose, de l’ébène, du palissandre, etc.

Mais je ne saurais approuver la décision qui a voulu établir une distinction entre les meubles de luxe destinés à un public assez restreint, et les meubles ordinaires plus modestes, mais d’une utilité plus générale aussi, puisqu’ils s’adressent aux neuf dixièmes de la population.

Il y a, selon moi, un milieu entre les meubles de grand prix et l’ameublement à bon marché. C’est ce milieu qui n’est pas représenté au Champ de Mars. Certains fabricants hésitaient à exposer de bons meubles, fabriqués avec soin, élégants et solides à la fois, mais qui s’éloignaient autant de l’ébène incrusté ou des rosaces en bois de rose que du frêne et du noyer. Ils auraient été éclipsés par les magnificences du groupe III; d’autre part ils ne remplissaient pas les conditions imposées aux exposants de la classe 91. Et, dans ces conditions, ils se sont abstenus, privant ainsi notre exposition du spectacle intéressant que devait présenter une industrie qui fait chaque jour des progrès.

Nous sommes bien loin, en effet, des meubles primitifs que les amateurs d’archéologie cherchent avec ardeur dans le fond des campagnes. Et si nous devons nous borner à une revue des exposants de la classe 14, nous trouverons encore une différence considérable entre les meubles de luxe qu’ils fabriquent et ces charmants débris du passé, ces précieux souvenirs des quinzième, seizième, dix-septième et dix-huitième siècle que nous admirons dans quelques musées.

Je serais cependant fort embarrassé s’il me fallait dire où est la véritable supériorité et qui l’emporte, des artistes qui ont précédé et suivi Boule, les Jean de Vérone, les Brunelleschi, les Benoît de Majano, les Jean-Marie de Blois, les Kolping, les Vernet, etc., ou des artistes contemporains.

Il suffit d’un léger effort de mémoire pour retrouver dans les créations modernes, les modèles consacrés par l’admiration des gens de goût. Sauf de légères différences de dessin dues au caprice de l’artiste, je revois ces buffets, ces crédences, ces chiffonniers, ces tables que les patientes recherches des Du Sommerard et de quelques amateurs ont réunis au musée de Cluny et dans quelques galeries particulières. L’imagination joue donc un rôle assez médiocre dans l’ameublement moderne, et l’invention n’a que peu de part aux travaux de nos fabricants.

Les artistes des siècles précédents ne pouvaient employer pour les meubles de luxe que le chêne, le bois de rose, l’ébène, l’érable. Encore le chêne était-il presque exclusivement consacré, à cause de son caractère sévère, aux meubles destinés aux églises, aux monastères, etc. Boule, dont les travaux attestent de constantes recherches, tournait incessamment dans le cercle restreint des bois alors connus. Dans son impatience de ne pouvoir modifier ses modèles, il employait, comme ornements, le cuivre, l’écaille, tandis que l’Italie envoyait ses belles incrustations d’ivoire. Que ne fût pas devenu entre ses mains l’art de l’ébénisterie, s’il avait eu les fécondes ressources que nos fabricants ont trouvées dans les forêts de l’Afrique et du Nouveau-Monde !

La liste s’accroît, en effet, chaque jour, des essences qui fournissent aux ébénistes, les riches panneaux, les mosaïques multicolores, dont ils ornent non-seulement les menus objets de marqueterie, mais les grands meubles, tels que lits, armoires à glaces, bibliothèques, buffets, dressoirs, etc. Et il n’est pas sans intérêt de citer le palissandre, l’acajou, le bois d’amarante (sorte d’acajou rouge-violet), l’ébène, le santal (ou sandal), le bois de rose, l’érable, le thuya, le bois de fer, le tabasco, le chêne, le citronnier, le camacon, le bois de Spa, le camphrier, etc. Quelques-unes de ces essences sont empruntées à nos forêts. Mais la plupart viennent de l’Amérique, de l’Afrique, de l’Espagne, de l’Italie et de l’Océanie.

Saint-Domingue a fourni pendant longtemps tous les bois d’acajou qu’employaient les ébénistes d’Europe. Ce bois est, en effet, fort beau, d’un grain très-serré, d’un poids spécifique assez considérable, et ses veines affectent ces dessins bizarres que recherchent nos artistes pour les panneaux de meubles. Dans ces dernières années on a découvert au Mexique des forêts d’acajou. Mais le bois est moins dur, la couleur est plus pâle, les veines sont presque droites, enfin le poids d’une bille de même dimension est inférieur à celui d’une bille d’acajou provenant de Saint-Domingue. Cuba produit aussi de l’acajou, et les fabricants le recherchent, malgré son prix assez élevé, à cause de sa couleur foncée et de la richesse de ses dessins.

Le prix de l’acajou, qui, au siècle dernier, était fort élevé, s’est rapidement abaissé depuis la mise en coupe réglée des forêts de Saint-Domingue.

De nos jours, la découverte de nouveaux centres de production a diminué encore la valeur de ce bois, qui a pu entrer en concurrence, pour la fabrication des meubles ordinaires, avec le noyer, qui tend à disparaître chaque jour.

Néanmoins, l’acajou de Saint-Domingue conserve toujours la supériorité. Ainsi, tandis qu’une bille de Mexico se vendra à raison de 20 francs les cent kilogrammes, une bille de Saint-Domingue se vendra jusqu’à 4 fr. le kilogr.

Un fabricant paye une pièce ayant vingt-cinq centimètres d’épaisseur et trente-cinq centimètres de largeur, sur deux mètres de longueur, 750 francs.

Diverses industries concourent à la fabrication d’un meuble, et il n’est pas sans intérêt de jeter un simple coup d’œil sur les diverses opérations qui ont préparé et terminé le lit, la bibliothèque ou le buffet que l’on admire à l’Exposition.

L’acajou, le palissandre, le bois de rose, l’ébène, en un mot, tous les bois de luxe sont donnés au scieur qui reçoit une bille dont l’épaisseur varie de quinze à vingt-cinq centimètres, la longueur, d’un mètre cinquante à deux mètres, et qui doit la rendre en lamelles d’un demi-millimètre, d’un millimètre, d’un millimètre et demi. Cette opération exige un certain soin. La bille est placée à plat sur une sorte de bâtis en bois dur, dans un bain de colle forte qui sèche peu à peu. De forts tenons en fer retiennent la bille au bâtis jusqu’à ce qu’il y ait adhérence complète. Elie est ensuite mise en communication, dans une position verticale, avec une scie placée horizontalement, et animée d’un mouvement rapide de va-et-vient, par une machine à vapeur. Un excentrique fait lentement monter la bille, de manière à ce que le mouvement soit parfaitement combiné avec celui de la scie, qui débite ainsi la pièce dans toute sa hauteur. Dans la galerie des machines, j’ai remarqué des ustensiles de ce genre qui réalisent certaines améliorations de détail.

Les feuilles ainsi découpées sont remises à l’ébéniste, qui n’a plus qu’à les coller sur les panneaux tout découpés, tout prêts à être réunis, et qui sont généralement en bois de chêne, de hêtre, de frêne, quelquefois de sapin. Cette opération présente d’assez nombreuses difficultés. Et les accidents sont assez fréquents. La colle trop chaude fait gondoler le placage, tandis qu’un courant d’air empêche la feuille d’adhérer et amène des soufflures, des fentes, etc. Le meuble n’est pas complet si les serrures, les glaces, les ornements de cuivre, d’acier, ne sont pas posés. Enfin, les incrustations de pierre sculptée, de bois, de cuivre, d’ivoire, d’écaille, de terre cuite, de marbre, etc., exigent des mains habiles et spéciales. Si des grands meubles nous passons aux sièges, fauteuils, chaises, canapés, nous trouverons encore l’intervention de plusieurs professions. Après le travail du menuisier, de l’ébéniste et du tourneur, ne faut-il pas que le tapissier garnisse le siège? Et le genre des garnitures varie à l’infini. Depuis la paille et la canne plébéiennes jusqu’au velours, jusqu’à la tapisserie de Neuilly, jusqu’aux belles et élégantes créations de Beauvais, tout s’emploie, la soie, le damas, la laine, le cuir— Enfin, le meuble est terminé, prêt à être vendu, et l’ébéniste lui donne une dernière façon, le vernissage. Après avoir, à l’aide d’un outil tranchant ou d’un verre, poli chaque panneau, il étend une couche de ce vernis que nous empruntons encore à l’Amérique, et qui donne aux bois de luxe ce brillant tant recherché.

Ne voyez-vous pas maintenant l’importance de cette industrie, dont je n’ai pu vous montrer qu’un côté bien restreint, celui de la fabrication de luxe, et qui met cependant tant de bras en mouvement, qui alimente tant d'industries, tant de professions? Aussi, à Paris, des quartiers entiers sont presque exclusivement occupés par des fabricants de meubles, la rue et le faubourg Saint-Antoine, les quais avoisinants, etc., tandis que les passementiers, les quincailliers, les marchands d'étoffes, tous les chefs de métiers qui travaillent pour les tapissiers et les marchands de meubles, se pressent dans les quartiers Saint-Denis, Saint-Martin, du Temple, etc.

Tout en élevant les salaires, tout en donnant plus de soin, plus d’élégance à leurs meubles, les fabricants ont néanmoins baissé dans une proportion assez forte la moyenne de leurs prix. Ils ont en cela suivi plus ou moins une maison que la perfection de son travail, l’étendue de ses opérations, les nombreux débouchés qu’elle s’est ouverts, le nombreux personnel qu’elle emploie, placent à la tête de l’industrie du faubourg Saint-Antoine. Modeste encore sous la direction de M. Krieger, le fondateur, cet établissement a pris entre les mains de M. Racault, et de son associé, M. Colin, toute l’importance d’une usine de premier ordre. — Mais les lecteurs de l'Exposition universelle illustrée n’ont pas oublié les quelques lignes consacrées par un de nos collaborateurs à l’organisation et aux travaux de cette vaste usine.

Il est difficile, en parcourant la galerie des meubles, d’établir une différence bien accusée entre les mérites des nombreux exposants. Nous ne sommes plus au temps des secrets de fabrication, des procédés particuliers que l’on se transmettait mystérieusement de père en fils. Les bois employés sont les mêmes, l’outillage ne varie pas; teste le dessin, la forme, les ornements; ici l’imagination, l’invention peuvent se manifester et créer des différences sérieuses. Mais, je l’ai dit, l’imitation des styles consacrés est presque imposée aux fabricants par leur clientèle.

Comme dans toutes les industries, quelques maisons s’élèvent au-dessus des autres par la richesse, le bon goût, l’élégance de leurs meubles. Ainsi, les maisons Fourdinois (qui a obtenu le grand prix), Racault, Beurdeley, Grohé (hors concours), exposent des lits, des tentures, des sièges que l’on ne trouvera certainement pas chez les concurrents. Mais, après ces importantes maisons, au-dessus de toute comparaison, je pourrais compter une vingtaine d’établissements qui se distinguent par des qualités semblables, et méritent les mêmes éloges.

Je citerai, entre autres, MM. Guéret frères, qui exposent un très beau buffet-dressoir de salle à manger, surmonté d’une tête de cerf, et orné d’un beau panneau sculpté en relief. Le tout en chêne. Ce meuble a obtenu une médaille d’or; M. Roux, qui a obtenu une récompense semblable pour une belle bibliothèque à quatre panneaux vitrés, en bois de rose, et une table à incrustations de cuivre, dans le genre des marqueteries de Boule ; — M. Lanneau (médaille d’argent), dont les sièges sont d’une forme à la fois originale et élégante; — M. Deville, qui expose un très-beau lit orné de marqueterie et richement drapé de velours rouge; — M. Buffet, pour ses armoires à glace en bois de rose et en ébène, et une bibliothèque en chêne, à trois corps, d’un très-beau style; — M. Quignon, dont les beaux travaux de tapisserie ont consacré la réputation ; — MM. Mercier frères, qui ont réuni dans leur compartiment le mobilier d’une chambre à coucher, lit, armoire à glace, chiffonnier, fauteuils, chaise basse ,etc., le tout tendu de soie bleue et fort harmonieux à l’œil.

Le jury a donné à M. Semey une médaille d’argent pour une bibliothèque en ébène sculpté, à cinq panneaux vitrés, que les amateurs de beaux meubles ont tous remarquée.

M. Bontung est un des premiers en France, je crois, à employer le bois de camacon, récemment découvert à Manille (Océanie): Ce bois, d’une assez belle couleur rouge, rappelle par ses dessins les veines du thuya. M. Bontung l’emploie pour ses panneaux en l’encadrant de bois d’amarante dont la nuance violette fait ressortir le rouge du camacon.

Je n’aime pas beaucoup le buffet-dreissoir de MM. Allard et Chopin, chargé de médaillons de faïence peinte et de terre cuite en relief. Le jaune pâle du chêne ne s’harmonise pas suffisamment avec les peintures bleu foncé de la faïence, et la couleur de la terre cuite. Peut être le temps, en brunissant le chêne, donnera-t-il cette harmonie de tons, que je cherche vainement aujourd’hui, et c’est, je pense, dans cette assurance que MM. Allard et Chopin, dont l’exposition se distingue par le bon goût et le choix heureux des modèles, ont construit ce meuble.

Une exposition intéressante à plusieurs points de vue est celle de l’association des ouvriers menuisiers en fauteuils. Sous la direction de M. V. Baron, cette association, véritable type des sociétés coopératives, a déjà obtenu une médaille de bronze en 1850. Et en 1867, une nouvelle récompense est venue encourager les efforts de cette réunion dont l’exemple sera certainement suivi.

La société des Beaux-Arts appliqués à l’industrie, qui compte parmi ses membres des artistes distingués, des fabricants de premier ordre, des publicistes, des gens du monde, expose dans un salon-bibliothèque, organisé par M. Guichard, les œuvres ou la reproduction des œuvres de plusieurs sociétaires. Ainsi, à côté des photographies rappelant les toiles de quelques artistes, à côté d’une très-belle bibliothèque en ébène ornée de statues en bronze, de MM. Mazaroz-Bibailler, Mme la comtesse de Dampierre expose de jolis écrans en papier découpé et quelques terres cuites, qui font pendant à de belles porcelaines peintes envoyées par Mme la comtesse de Saint-Albin.

Je ne connais pas un plus noble emploi des loisirs qu’une grande fortune fait à ces dames que cette active et directe coopération donnée à cette Société, dont l’action peut être si féconde pour le développement et les progrès de nombreuses industries.

A mon grand regret, il m’est impossible de citer tous les noms des exposants de la classe 14. Je dois me borner à désignera l’attention publique ceux que le jury a trouvés supérieurs à leurs concurrents, et quand j’aurai nommé M. Lemoine, qui a obtenu une médaille d’or pour ses meubles sculptés et ornés d’émaux, d’incrustations de cuivre, d’ivoire, et M. Roudillon (médaille d’or), dont le lit exposé dans le grand vestibule est bien connu des visiteurs, je devrai clore cette liste.

Et maintenant, si je jette un coup d’œil d’ensemble sur les produits de nos exposants, je constate ce que l’on remarque dans tous les arts, c’est le peu de chemin que nous avons fait depuis nos ancêtres. — Les fabricants modernes ont à leur disposition bien des madères premières qui manquaient aux artistes des siècles antérieurs, leurs moyens de fabrication sont plus rapides, moins coûteux; — l’emploi de nombreux bois de luxe, de nombreuses étoffes, la soie, la laine, le velours, le damas, la tapisserie, sans compter le crin, le cuir, etc., leur permettent de varier les couleurs, l’aspect de leurs meubles, d’en augmenter la richesse. Ces meubles en sont-ils plus beaux? Non, ils sont plus luxueux, voilà tout. Mais comparez les meubles modernes en chêne, aux crédences, aux prie-Dieu, aux bahuts, aux dressoirs des quinzième et seizième siècles; comparez les meubles de marqueterie aux bonheurs du jour, aux chiffonniers, aux tables du dix-huitième, et vous serez convaincus de cette triste vérité que la question d’art n’a pas fait un pas. Y a-t-il au moins progrès au point de vue industriel et économique? La classe 01 répondra oui. Mais je réponds non pour la classe 14. — M. Munz expose un meuble de chambre à coucher, composé d’un lit, d’une armoire, d’un chiffonnier et d’une table de nuit, et donne le tout pour la bagatelle de 8000 francs ! Combien l’eût-on payé il y a cent ans ?

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée