Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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États pontificaux

États pontificaux à l'exposition de Paris 1867

Gloire au P. Secchi! Trois fois béni soit son météorographe! Grâce au savant jésuite et à son œuvre, l’honneur des États pontificaux est sauvé, et leur chef pourra dire, après l’Exposition, comme François Ier après la journée de Pavie : « Tout est perdu fors l’honneur. »

Sans le P. Secchi et son merveilleux instrument, quelle affreuse déroute, bon Dieu! eût subie l’armée industrielle ou plutôt la bande d’irréguliers que Rome n’a pas craint de mettre en ligne au Champ de Mars!

En laissant étaler ainsi sa faiblesse et son impuissance industrielles, le gouvernement romain n’a-t il pas fait acte d’une trop grande humilité chrétienne; et, par respect humain, n’aurait-il pas mieux fait cent fois de s’abstenir, que de mettre le monde entier dans le secret de la déplorable décadence où aujourd’hui les arts et l’industrie sont tombés chez lui?

Une foule de catholiques le pensent, et nous le pensons avec eux.

C’est par ses beaux côtés qu’il faut se produire en public; quant aux autres, il est de la prudence et du bon goût de les dissimuler et de les laisser dans l’ombre.

Or, sur le terrain des arts et de l’industrie, Rome ne peut aujourd'hui, avec chance de succès, accepter la lutte avec personne.

Comment, en effet, les choses se passent-elles à Rome, dans ce sanctuaire de la prière et des œuvres pies? On n’y comprend les arts que dans leurs applications tout à fait directes aux personnes et aux choses saintes; quant à l’industrie, on n’en reconnaît l’utilité que dans le très-petit nombre de ses produits, qui sont réputés depuis longtemps indispensables aux besoins et à la splendeur du culte.

Si les délégués du pouvoir temporel consentent à fermer les yeux sur quelques écarts isolés et quelques tentatives individuelles; s’ils permettent que, par accident, l’art et l’industrie s’exercent en dehors du cercle religieux, ils croient faire en cela preuve d’une tolérance dont généralement, il faut bien le dire, on ne leur tient pas compte; quant à y pousser et à y encourager personne, c’est autre chose : les artistes multiplieraient les chefs-d’œuvre et produiraient des merveilles, la science et l’industrie feraient le plus magnifique déploiement de leurs forces et de leurs ressources, que du haut en bas de la hiérarchie cléricale, nul n’y ferait attention.

En contemplant la maigre exposition des États pontificaux, la fière devise Italia si fara da se nous est revenue en mémoire, et ce que nous avions devant les yeux nous a confirmé dans l’opinion, qu’on ne doit prendre cette profession de foi ni à la lettre, ni au sérieux, qu’elle ne lie et n’engage personne, et qu’elle n’est qu’une simple boutade d’un patriotisme vantard.

Le météréogaphe mis à part, l’œuvre capitale de l’exposition romaine est due à M. Vincent Rigacci, le cirier de la cour de Rome. Il a appendu dans une boîte de trois mètres de hauteur, une demi-douzaine de cierges de la plus belle venue, et fabriqués, s’il faut l’en croire, dans toute leur épaisseur, avec de la cire d’abeilles la plus pure.

Ces cierges, appelés pontificaux, ont été inventés par lui à l’époque de la promulgation du dogme de l’immaculée Conception. Chaque cierge a deux mètres cinquante centimètres de hauteur, huit centimètres de diamètre, et pèse quatorze kilogrammes.

Dans plus des deux tiers de leur hauteur, ils sont historiés et couverts de peintures à l’huile avec dorures, dans le style de Zuccari. A la partie centrale brille l’image de Marie, couronnée de rubis et placée sur un globe qu’entourent deux branches d’olivier et de lis, symboles de paix et de pureté; au-dessous, placé dans une niche architectonique, chacun des six prophètes, Moïse, Isaïe, David, Ézéchiel, Jérémie et Daniel, qui ont plus particulièrement annoncé la venue de la Vierge; enfin, à la partie inférieure, sont figurées les armoiries de Pie IX, en mémoire de la glorieuse définition dogmatique prononcée par Sa Sainteté.

On comprend qu’il n’y a qu’à Rome et dans la capitale du monde chrétien qu’on peut se donner le luxe de pareils cierges. Il y a loin de là aux grossiers bâtons de résine fumeux qui brûlent sur l’autel de beaucoup de nos pauvres églises de campagne.

La Commission impériale n’a-t-elle pas trouvé les cierges de M. Vincent Rigacci, ou assez gros ou assez bien confectionnés, pour qu’ils ne lui aient paru dignes d’aucune distinction? Cela doit tenir à la première ou à la seconde raison, à moins, ce qui serait possible, que cela ne résulte de toutes deux.

Par bonheur pour M. Vincent Rigacci, il est en possession d’un monopole inaliénable, et la décision du jury ne peut porter aucune atteinte à ses intérêts.

M. Dovizelli a exposé quatre photographies faites à Rome, en très-grand format; c’est Saint-Pierre, le Vatican, le Colisée et le Char de l’Aurore du Guide; toutes ces photographies sont magnifiques d’exécution et donnent la représentation la plus exacte de ces merveilleux monuments, que le temps a tous sillonnés déjà de rides profondes.

On doit encore à M. Dovizelli la collection complète des Stanze, admirable histoire en peinture de l’Ancien Testament, dans laquelle le génie de Raphaël s’est déployé à l’aise, et se montre tout entier.

Quand nous disons « on doit à M. Dovizelli » nous nous exprimons mal; c’est « M. Dovizelli nous doit » que nous devrions dire; car ces belles photographies ne se trouvent pas dans le commerce, et M. Dusacq lui-même, que l’auteur a choisi pour son dépositaire, voudrait bien savoir comment on peut s’en procurer et où l’on en trouve.

On n’est vraiment pas plus Italien que M. Dovizelli. Il a fait ses photographies par distraction ; mais les multiplier par le moyen des clichés, ce serait une occupation; et un Romain n’est pas homme à se soumettre volontiers à un travail régulier. Et puis, sous le beau ciel de Rome, le farnientesst si doux !

Quelques personnes cherchent, et s’étonnent de ne pas trouver en masse, dans l’exposition les États pontificaux, ces chapelets, ces scapulaires, ces médailles, ces ex-voto, ces émaux, et tous ces petits bénitiers coquets dont les rosarii de Rome tiennent boutique ou verte ; qu’ils n’en concluent pas que le zèle religieux s’est refroidi ; tous ces objets de dévotion, à la confection desquels l’industrie romaine a renoncé, se fabriquent aujourd’hui à Paris et sont expédiés à Rome.

Les chasubles, les chapes, les dalmatiques, les bannières, les dais, les oriflammes les ombellinos romains, toutes les broderies, toutes les dentelles, tout le linge d’église, aubes, surplis, nappes d’autel qu’on vend à Rome, sont encore de provenance française, et si l’on n’en trouve pas dans l'exposition des Etats pontificaux, on aurait tort de s’en inquiéter : nos industriels ne laisseront jamais à court le clergé romain, et quand il voudra bien faire les choses et y mettre le prix, il pourra déployer autant de luxe et de magnificence que par le passé.

Un bijoutier romain, Cipriani, a obtenu une médaille de bronze; nous le mentionnons, parce que c’est aujourd'hui un des plus renommés héritiers de Castellani, et que ces deux noms établissent exactement la distance qui sépare les artistes d'autrefois, ou les maîtres, de leurs successeurs et de leurs élèves.

Une médaille de bronze a été encore accordée à l’Université romaine pour ses collections de roches. On ne pouvait plus largement récompenser un simple travail de recherches et de classification.

MM. Bocedi et Cie ont reçu une mention honorable pour leurs kaolins. Le sol est riche, ils le font exploiter et tirent un large produit de leur direction; cela rigoureusement pourrait leur suffire; mais si une petite distinction vient s’ajouter à leurs bénéfices, ils auraient vraiment tort de demander davantage.

Le jury a accordé une médaille d’or à l’Atelier de mosaïque de Rome comme à celui de Saint-Pétersbourg : nous laissons au public le soin d’apprécier la différence qui existe entre l’habileté et la science d’exécution des deux ateliers; mais le jury a sagement fait de décider ainsi : il y a des couchants dont on contemple les rayons avec autant de plaisir que ceux de l’aurore.

MM. Rubicondi et Martinori ont aussi obtenu chacun une médaille d’argent pour leurs mosaïques.

Si les Romains se plaignent de la Commission, qui s’est montrée pour eux pleine de bienveillance et de courtoisie, ils ne nous étonneront pas : chez eux, comme chez leurs frères d’Italie, l’indépendance du cœur a toujours été à l’ordre du jour.

Comment se fait-il qu’on ait placé dans le musée historique les beaux camées de G. P. Girometti? Est-ce parce que l'ancien directeur de la Monnaie de Rome a été prématurément enlevé aux beaux-arts, qu’on a privé l’exposition romaine de ses plus riclrs joyaux, et qu’on a transporté ces chefs-d’œuvre de la gravure contemporaine dans la section de l’archéologie? Nous ne pouvons-nous expliquer autrement celte maladroite mesure. Mais il en résulte malheureusement pour la veuve dont ces quatre camées sont le seul héritage que les visiteurs supposent qu’ils appartiennent à quelque musée romain et qu’aucun acquéreur ne se présente.

S'ils avaient été installés à leur vraie place, près de la vitrine du bijoutier Cipriani, nul doute que depuis longtemps ils ne fussent devenus la propriété de quelque riche amateur.

Nous avons relevé tout entière la table d’honneur des Etats pontificaux : elle n’est pas riche en titres; et l’on peut dire que sans le P. Secchi, tous ces titres-là ne l'auraient pas mise en une bien vive lumière.

Gloire donc au P. Secchi! Gloire au jésuite qui au dix-neuvième siècle a fait pacte public avec la science et est venu protester, à la face de Rome, contre les odieuses persécutions qu’elle a jadis subies ! Gloire à lui ! car il venge Galilée, le grand astronome de Pise, des avanies dont l’ont abreuvé les jésuites, ses implacables persécuteurs !

Pauvre noble vieillard! Épouvanté à l’aspect des tortionnaires qu’on lui avait donnés pour juges, il a abjuré la vérité qui s’était révélée à lui; il l’a trahie, dit-on, trahie!... A quatre-vingts ans tout le monde n’a pas l’âme de Dandolo; et si convaincu qu’on soit, on est excusable de ne pas trouver en soi, à cet âge, la force de la confesser.

N’a-t-il donc pas assez fait pour elle, en expiant
par trois ans de prison,
L’impardonnable tort d’avoir trop tôt raison,

et ne devait-il pas se dire, dans le secret de son cœur, pour se consoler du désaveu qui lui était arraché, que la vérité, plus forte que ses persécuteurs, devait triompher tôt ou tard de la torture et des bûchers?
Oui, il avait pressenti son triomphe et son règne; et Dieu, peut-être, se manifestant à lui pendant son glorieux martyre, lui avait révélé l’heure où il se réservait de lui susciter un vengeur du sein même de ses ennemis.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée