Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Classe 33 - Passementerie et Broderie

Classe 33 - Passementerie et Broderie à l'exposition de Paris 1867

Sully disait un jour à Henri IV : « Je préfère de vaillants et laborieux soldats à tous ces petits marjolets de cour et de ville, revêtus d’or et de pourpre. » Que dirait-donc Sully s’il voyait la place importante qu’on a consacrée à ces torsades d’or et de pourpre, à ces broderies aux couleurs chatoyantes, à ces crépines d’or, à ces entrelacs de soie dont on a composé l’exposition de la passementerie et de la broderie? Sully n’aimait pas ces babioles. Il haïssait le luxe, et Dieu sait la lutte que dut soutenir le roi-chevalier contre son ministre, pour faire triompher les doctrines d’Olivier de Serres au sujet de la soie.

Aujourd'hui que tout se chiffre, aujourd’hui que le spectacle d’une production imposante réduit au silence les adversaires rigides, — peut-être peu sincères, — de nos arts luxueux, nous ne pouvons mieux commencer notre revue de la passementerie qu’en jetant à la tête de ces Sullyens ce grand argument qui se résume en deux mots : cent millions !

Tel est, en effet, le chiffre de la production annuelle de la passementerie française.

Que pensera-t-on, si à ce chiffre nous ajoutons celui des exportations dans les deux branches de matières premières dont la passementerie représente l’emploi? Pour le premier semestre de 1867 seulement, nous avons exporté 215 800 000 francs de tissus de soie et de bourre, et 99 300 000 francs de mercerie, boutons et autres articles dits de Paris.

Le centre le plus actif de cette production est Paris. Si Lyon, Saint-Étienne, Nîmes, Saint-Chamond et Rouen brillent, l’une pour ses tissages d’or et ses passementeries militaires, les autres pour leurs cordons, leurs lacets, leurs ganses, leurs tissus élastiques, c’est toujours Paris qui dirige le goût et donne le ton à toutes ces fabrications françaises.

La passementerie occupe plus de trente mille ouvriers, et la broderie cent mille. Les femmes et les enfants y trouvent une occupation constante, Les salaires, qui dépendent beaucoup de 1 habileté du travailleur, varient pour la broderie où Ton emploie des fils d’or ou d’argent, de 3 à 5 francs par jour, de 1 à 2 francs pour les autres genres. Pour la passementerie, les hommes gagnent de 3 à 8 francs, les femmes et les enfants de 1 à 3 francs. La moyenne des salaires que Ton déduit de ces chiffre?, pour les travailleurs brodeurs en passementeries, est de 3 fr. 25c. par jour, et il est aisé de calculer que ces deux fractions de la classe 33 déversent annuellement, dans des milliers de familles laborieuses, la somme énorme de 123 7 50 000 fr.

Les matières premières, utilisées par cette industrie, sont toutes les matières textiles, et principalement la laine, la soie et le coton, ainsi que la paille, l’or, l’argent et l’aluminium.

Toutes les fabriques étrangères achètent à Paris ses modèles nouveaux pour les copier, bien entendu, et les centres de nos exportations sont les Deux-Amériques, l’Inde, l’Orient, l’Angleterre, la Russie, l’Espagne et l’Italie.

La broderie suit à peu près la même voie que la passementerie. La main et l’aiguille sont les principaux instruments du travail. La mécanique n’a pas encore su envahir ce domaine de l’art industriel. Il y a à peine cent brodeuses automatiques en France, et leur usage remonte à six ans. Les soutaches utilisent la machine à coudre.

Pour la broderie spécialement, les progrès consistent dans l’inauguration de l’emploi des machines et la création de points nouveaux pour la broderie d’or et d’argent, ainsi que dans l’obtention de teintes graduées au moyen de l’aiguille.

Nous ne pouvons mieux choisir l’occasion pour citer un innovateur auquel le jury n’a pas eu à rendre justice, puisqu’il était hors concours, et il est à noter que c’est l’art religieux, — chose surprenante !— qui a le premier mis à profit cette innovation. Je veux parler de l’importante maison d’ornements d’église de MM. Biais et Rondelet. Un de nos collaborateurs aura bientôt l’occasion d’expliquer l’ingénieux système qui permet à M. Biais, non-seulement de produire des broderies à deux faces et à teintes différentes sur une même étoffe que l’aiguille traverse, mais encore de broder sur étoffes de véritables peintures d’art qui n’ont presque rien à envier, en éclat et en dégradation de teintes, à nos meilleures toiles.

Dans la passementerie, les métiers mécaniques à haute et basse lisse, avec ou sans jacquart ont permis, mieux que dans la broderie, une production économique, et, par suite, un développement considérable dans la consommation. Aussi des manufactures, —- pourquoi appelle-t-on toujours manufactures des ateliers où trône la vapeur?— se sont-elles établies en grand nombre, en se munissant de machines puissantes.

Après avoir embrassé d’un coup d’œil l’organisation de l’armée entière des travailleurs de cette classe, occupons nous de ses principaux officiers. Nous nous baserons, pour donner le titre d’officier, sur le catalogue des récompenses, de même que, dans l’armée, on se base sur l’uniforme. Seulement, comme dans le nombre, des officiers du même grade il y a des différences de mérite, nous signalerons, en passant, nos propres appréciations.

Peu de médailles d’or ont été décernées à la classe 33: 10 pour la France, 4 pour la Belgique, 1 pour la Grande-Bretagne, 1 pour la Turquie et 1 pour la Suisse. Notons en première ligne, parmi les médailles d’or, M. Louvet, dont l’exposition est extrêmement variée.

Cet exposant se distingue par un choix de dessins d’un excellent goût, et beaucoup de ses passementeries tressées, nattées et entrelacées, rappellent les créations de la meilleure époque qu’Albert Durer a illustrées par ses charmants entrelacs. Les couleurs sont associées avec tact. Point de tons criards. Nous avons remarqué des torsades d’or pour ameublements qui luttent avec les plus beaux produits de Lyon, des tentures et des peintures conçues dan* un style gracieux et nouveau, et enfin des bannières brodées en relief d’une irréprochable exécution.

Nous avons distingué aussi MM. Truchy et Vaugeois, qui ont la spécialité des broderies d’uniformes, et dont les appliques sont faites avec beaucoup d’art.

Mentionnons encore MM. Alamany et Oriol, qui représentent l’industrie de Saint-Chamond, et dont la grande production a eu sans doute, aux yeux du jury, plus de titres que le côté artistique de leur exhibition.
Parmi les médailles d’argent, il faut citer M. Cagnet qui, à côté de sa vitrine, a placé une singularité de passementerie, une couronne impériale. La vitrine contient des produits sérieux, et certainement dignes d’être remarqués. Mais, quel que soit le tour de force qui ait présidé à la confection de cette couronne, nous devons y constater l’absence de l’esprit pratique. Il est certain que M. Cagnet a voulu montrer que, qui peut le plus peut le moins ; et, involontairement cet objet nous rappelle ces habits de Charles d’Orléans sur les manches desquels on avait brodé en perles fines, paroles et musique, une chanson en vogue commençant par ces mots : « Madame, je suis plus joyeux. »

Nous emprunterons volontiers ce début de chanson pour rendre notre impression au sujet d’un autre petit chef-d’œuvre de passementerie —pratique celui-là — qui se trouve à côté de la fameuse couronne.

Donc, je suis plus joyeux d 'avoir à signaler cet aigle en passementerie d’or destiné à servir de plaque pour des cordons de glaces. Ce petit oiseau impérial, aux ailes déployées, est extrêmement décoratif, et ornerait à merveille le centre d’une embrasse de rideau. Félicitons aussi M. Cagnet sur le bon goût qui a présidé à la confection d’une jolie housse de siège de cocher.

Les médailles d’argent contiennent encore les charmantes broderies de MM. Husson-Hemmerlé, les broderies de soie de M.Morin, qui ont des nuances tendres d’une délicatesse infinie, et parmi lesquelles nous avons remarqué un panneau décoratif d’un mérite supérieur ; enfin les glands luxueux, les nœuds colorés et les encadrements de fenêtre de M. Weber, qui révèlent un talent sérieux.

Quant à l’exposition du vice-roi d’Égypte, elle nous a semblé mériter mieux qu’une médaille d’argent. Nous en dirons autant pour l’exposition du gouvernement persan.

L’exposition collective des Indes n’a obtenu qu’une médaille de bronze; serait-ce parce que cette exposition est placée sous l’égide de l’Angleterre?

Par le fait, nos voisins et rivaux ont une mise hors concours et une médaillé d’or, affectée aux tulles et aux dentelles.

Nous n’avons plus à citer que M. Chapron pour ses délicieuses broderies sur mouchoir, et M. Teissier, qui n’a pas eu une médaille de bronze, mais une simple mention pour ses mouchoirs brodés, alors que ce qui saillit le plus dans son exhibition consiste dans des broderies d’uniforme, différents attributs d’ordres et de maçonnerie, et enfin dans une belle collection de bannières d’orphéons.

Il est à remarquer que, dans presque toutes les vitrines des exposants de la classe 33, on voit s’étaler en gros caractères la mention : Breveté s. g. d. g. C’est, que, en effet, on ne se doute pas du nombre incommensurable de systèmes employés pour faire ces tresses, ces arcs, ces appliques que nous sommes journellement appelés à manier avec indifférence. Il importe beaucoup dans bien des cas de faire passer le fil au-dessus ou au-dessous, à droite ou à gauche, pour former des dessins qui ne changent pas malgré cela. Or, c’est la consommation qui, pressant la production, exige d’elle une plus grande rapidité, et une plus grande précision. Sans entrer dans d’autres détails, qu’on se rappelle le3 anxiétés de l’inventeur qui découvrit le nœud du filet, et l’on concevra de quelle importance peuvent être, pour l’industrie surtout, dans notre siècle de machines, les plus minimes progrès atteignant les détails de la fabrication.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée