Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


Retour - Liste Pavillons

Etats-Unis

Etats-Unis à l'exposition de Paris 1867

Triste est l'impression qu’éprouve tout d’abord le visiteur qui s’aventure à travers l’exposition des États-Unis. Convaincu de la puissance de la grande République, rempli de l’idée qu’il va contempler une exhibition splendide, telle qu’elle conviendrait à la première nation industrielle du globe, il parcourt l’espace étroit réservé au Nouveau-Monde, avec un étonnement et une stupeur qui ne tardent pas à s’accroître lorsque, tournant de côté et d’autre, il s’aperçoit que quelques minutes lui ont suffi pour observer tous les objets envoyés de ce pays éminemment progressiste. Qui faut-il accuser de cette désillusion ? Est-ce la Commission française, qui aurait mesuré la place avec une trop grande rigueur? Est-ce la Commission américaine qui aurait négligé les intérêts mêmes qu’elle représentait? Est-ce le commerce privé? Est-ce la situation politique?

Pour nous, nous le croyons sincèrement, le premier reproche est dû à la Commission américaine. En effet, on n’a pas tellement ménagé les annexes, qu’on n’eût pu en réserver de nouvelles aux États-Unis, s’ils en eussent fait la demande. Quant aux industriels, comment croire qu’ils eussent hésité à envoyer leurs produits à une exposition si magnifique, la plus belle qui ait encore eu lieu, la dernière, peut-être, que nos yeux verront? Reste la position cruelle d’un peuple, après une guerre civile de cinq ans.

Ce motif, plus spécieux, nous paraît aussi faible que les autres. Les États-Unis ne peuvent l’alléguer. Ils ne sont pas dans la situation des états monarchiques, où les débâcles financières et industrielles suivent non-seulement les grandes guerres, mais les plus petits incidents diplomatiques. Les États-Unis, donnant un grand exemple au monde, n’ont jamais perdu confiance. Pendant les années de rébellion, ils ont continué à travailler, à produire, à avancer. A quelques milles des champs de bataille, les métiers fonctionnaient : les républicains de l’Amérique du Nord ne connaissent-ils pas le néant de la gloire des armes? Ne sont-ils pas sûrs d’eux, persuadés qu’ils ont l’avenir?

Seule, la Commission américaine est coupable, et la Commission, c’est malheureusement le gouvernement.

Quel que soit d’ailleurs le motif de cette indifférence, elle existe et elle frappe le public. Toutes les mesures nous paraissent avoir été mal prises. Non-seulement les connaisseurs regrettent, à chaque instant, de ne pas retrouver des centaines de curieuses inventions qui mériteraient une place d’honneur; mais encore ils se heurtent, au milieu de leur marche, à une foule d’obstacles ennuyeux. Ils cherchent à grand’peine un catalogue introuvable; les notices sont rares; la plupart n’ont pas été traduites, ou le sont mal et ne sont pas distribuées; les employés, — d’ailleurs d’une grande politesse, —paraissent ignorer tout ce qu’ils devraient savoir. Il est vrai qu’il en est à peu près ainsi ailleurs ; mais il appartenait à l’Amérique, si justement vantée, de ne pas suivre les errements vulgaires.

Après ces quelques réflexions, signalons au public ce que nous avons remarqué de plus curieux dans l’exposition intérieure. Il y a certes beaucoup d’objets intéressants, et ce que nous venons de dire ne porte nullement atteinte aux maisons qui ont exposé. Ce sont, au contraire, celles qui se sont abstenues que nous blâmons. Telle qu’elle est, cette exposition serait fort belle venant de Costa-Rica ou du Nicaragua. Elle est indigne des fils de Washington. Nous pouvons faire un article sur ce qu’il y a à louer; nous pourrions en faire dix sur ce qu’il y a à regretter.

Dans les galeries alimentaires, nous avons remarqué des plants de maïs d’une tai le gigantesque. Les échantillons de sorgho sont aussi assez curieux. Près de là se trouvent des modèles de scies qui méritent une étude attentive.

Montrant du maïs, on a naturellement montré du maïzena. Le maïzena est un aliment américain qui peut être transformé en pouddings, crèmes, tartes, soupes, gâteaux, sauces, etc. Ce n’est pas que ce soit très-bon, mais on prend goût à tout, et les malades prétendent s’en trouver bien.

Parmi les machines de l’intérieur, sont des modèles d’omnibus qui diffèrent essentiellement des nôtres. Le plus beau est dans l’annexe dont nous nous entretiendrons tout à l’heure. La fabrique des faux-cols en papier attire aussi l’attention. Celte invention est en effet fort commode et fort économique. Pour le seul prix du blanchissage on peut ainsi posséder un col neuf, et il est difficile de distinguer la matière avec laquelle il est fabriqué.

La marine des États-Unis n’est vraiment pas représentée. Quelques bateaux de sauvetage, et c’est tout. M. Beckwith a mis là un spécimen de bateau pêcheur qui peut contenir 10000 livres de poisson vivant. La forme du bateau n’a rien de spécial non plus que celle du réservoir. Il peut y avoir cependant quelque utilité dans cette nouveauté.

Les minéraux sont certainement le côté remarquable de cette exposition. Il y en a un grand nombre. La Californie, le Colorado, et le Nevada ont fourni beaucoup d’or et d’argent. On a eu l’excellente idée de joindre aux pierres et aux lingots des photographies fort jolies, représentant les sites qui avoisinent les mines.

Si l’on continue sa route vers le Jardin central, on s’arrête devant le planétaire de M. Barlow. C’est incontestablement le plus beau qu’on ait encore vu. Ii est impossible que tout le monde ne l’ait pas remarqué. Grâce à un mécanisme aussi simple à mouvoir, qu’il a dû être compliqué à exécuter, il est facile de se rendre compte de la position relative du Soleil, de Jupiter, de Vénus, de la Terre et de la Lune, à tous les instants du jour, à tous les jours du mois, à tous les mois de lamée, et à toutes les années de plusieurs siècles. M. Barlow a obtenu une médaille d’honneur ; si jamais récompense fut méritée, c’est certainement celle-là.

La grâce avec laquelle ce système est expliqué contribue à son succès.

La vitrine remplie d’oiseaux empaillés mérite aussi une visite. Tous ces oiseaux appartiennent aux États du Nord ; ceux du Sud ne brillent que par leur absence. Les faisans ont un aspect particulier, on remarque un coq d’Inde superbe, et une oie sauvage colossale.

A gauche, sont des spécimens d’ajustements sauvages. On y voit des parures d’Indiennes, une peau de serpent à sonnette destinée à servir de ceinture et de préservatif contre les morsures, puis divers autres accoutrements que revêtent les chefs aux jours de fête.

A droite, est un petit cotonnier, avec ses fruits entrouverts, et son duvet, semblable à la neige. Il m’a rappelé ces magnifiques champs du Sud, qui, sous le souffle du vent, s’agitent comme une mer écumeuse.

Les armes ne sont pas nombreuses, mais elles sont belles. Un exposant a appelé notre attention sur des revolvers d’une richesse fabuleuse. Est-on mieux tué par ces choses-là?

Entendez les pianos et examinez les pendules. Je pourrais dire aussi: entendez les pendules. Celle qui tient le milieu de la salle où nous sommes, sortie des ateliers de M. Fournier de la Nouvelle Orléans, est un chef-d’œuvre d’horlogerie. Quant aux pianos, ils ont obtenu un immense succès.

Savez-vous ce que c’est qu’un bathomètre? C’est un instrument destiné à mesurer la profondeur de l’eau sans le secours d’une sonde. La sonde dévie, grâce aux courants. De plus, lorsqu’on sonde les mers profondes, on perd beaucoup de temps en montant et eu descendant; ce retard est occasionné par le frottement que l’eau produit sur la sonde. Cette invention prétend remédier à ces difficultés. Elle consiste, en termes généraux, suivant le prospectus, dans la compression d’un fluide ou de fluides contenus dans un vase plongé à l’aide d’un poids, et automatiquement détaché du reste de l’appareil, quand il touche le fond; le vase et ses accessoires peuvent être levés au moyen d’une bouée, l’appareil étant immergé sans le secours d’une ligne, et la bouée étant pourvue d’un signal qui permet à l’opérateur de l’apercevoir lorsqu’elle monte à la surface.

Vous pouvez vous faire expliquer ce bathomètre à l’Exposition d’une façon plus lucide.

La librairie n’est guère représentée que par la Société des Bibles américaines. Cette société, établie en 1816, a reçu, depuis son origine, en dons et ventes, plus de 54 millions de francs..,, elle a distribué plus de 22 millions d’exemplaires des saintes Écritures, en 50 langues ou dialectes, parmi lesquels on trouve le Dakota, le Mohawk, l’Ojibwa, le Chickasaw, le Choctaw, le Benga, le Grebo, l’Arrawack, le Mpongwe et le Zuln… elle a 17 presses de première classe et 400 imprimeurs; 5000 sociétés auxiliaires, 2000 directeurs (un peu plus que le Siècle), et 25 000 membres à vie.

C'est pourquoi elle expose quelques petits volumes très-peu remarquables.
Non loin de là, nous trouvons un modèle d’hôpital. Nous regrettons que d’autres modèles n’aient pas été envoyés. Il y en aurait eu de bien originaux. Si, par exemple, l’on nous eût montré un spécimen des maisons où se fait la glace avec les pluies d’eau vive, tombant de l’étage supérieur, n’eût-ce pas été intéressant? et ces singuliers édifices, dans lesquels le porc entre vivant et d’où il sort cervelas… et tant d’autres, qu’il serait trop long de citer, ne méritaient-ils pas une reproduction?

Il est utile de regarder les costumes militaires et les drapeaux des régiments.... ce sont déjà choses du passé, et, comme dirait M. Dufraisse, objets archéologiques. N’oublions pas de mentionner encore les livres destinés à l’instruction des aveugles.

Ni cristaux, ni meubles, ou si peu qu’il est inutile de les désigner. Que ne pouvons-nous traiter plus favorablement l’art américain? Mais, si l’espace ne-nous manque, nous examinerons, dans un prochain article, l’état de la peinture de l’autre côté de l’océan Atlantique.

Dirigeons-nous maintenant vers l’annexe où sont exposées encore une certaine quantité de machines, des métiers, une tricoteuse. Ce qui frappe le plus est une énorme locomotive aussi supérieure aux nôtres, il faut l’avouer, que le perfectionnement est supérieur à l’industrie primitive. Là, en effet, non-seulement tout est puissant et beau; mais encore
nul confort n’est épargné… les chauffeurs et mécaniciens sont garantis des intempéries des saisons par une voûte élégante; ils ont même des sièges pour le repos. Conçoit-on que l’Europe ait attendu si longtemps pour préserver ainsi les conducteurs de trains? Ces hommes sont responsables de notre vie.... ce serait une raison de plus pour soigner leur santé.

Près de cette locomotive est le modèle d’omnibus américain dont nous parlions tout à l’heure. Cet omnibus est charmant; les dehors sont ornés de peintures assez médiocres, il est vrai, mais reluisantes et gaies. L’intérieur est vaste, on y peut tenir à l’aise sans se gêner mutuellement. Une leçon de plus pour nous.

N’oublions pas de citer le fourgon des fermiers américains. Ce fourgon peut porter un chargement de 4000 livres, c’est-à-dire tout ce que peut traîner un attelage de deux chevaux. On peut enlever la boîte et placer un grillage sur le fourgon; il supporte alors une charge de foin ou de paille. Il est pourvu d’un siège à ressort qui peut être démonté et placé à la volonté du propriétaire.

Il parait que l'inventeur de ce fourgon ne saurait suffire à ses commandes. Parti de rien, il a, en quelques années, acquis une foraine de 1 million de francs de rente.

Aussi a-t-il joint au fourgon une photographie représentant sa résidence. Elle est en briques les devants de fenêtres et les corniches sont en marbre, et les portes en acajou. Elle contient tous les perfectionnements modernes, tels que l’eau et le gaz, et est chauffée par la vapeur. Elle occupe un square entier, et a coûté 250 000 dollars, c’est-à-dire 1250000 francs.

Presque tous les industriels de l’Amérique aiment à publier ainsi le chiffre de leur fortune acquise, et à faire des réclames aux maisons qu’ils achètent ou font construire. Il est rare qu’ils n’ajoutent pas avec une certaine fierté :
« Mon succès démontre ce qui peut être accompli sur le sol américain par l’industrie, l’énergie, une occupation judicieuse (sic) et par le travail mécanique. »

L’occupation judicieuse, c’est le fourgon... Edgar Poë n’avait pas une occupation judicieuse.
Ce travail serait injuste et incomplet, si nous ne le terminions par des félicitations à l’adresse du buffet américain, un des mieux tenus de l’Exposition. Plusieurs de ses boissons ont fait fureur jusqu’ici et sont acclimatées. L’appareil de Soda est fort ingénieux. Une vingtaine de robinets mélangent, dans une chope argentée, des sirops de toutes couleurs et de tous parfums, avec une eau de seltz glacée. Par les grandes chaleurs ce rafraîchissement est inappréciable.

Le Sherry Cobbler et le Mint Julep étonnaient d’abord, mais ont fini par avoir gain de cause. La façon de humer au moyen d’un chalumeau à paru délicieuse.

Le Sherry Cobbler se compose de vin de Sherry, d’un peu d’eau-de-vie, d’un peu de sucre en poudre, d’un peu de noix muscade râpée et de morceaux de glace concassés.

Pour le Mint Julep, on emploie le vin de Madère, au lieu du vin de Sherry, et l’on couronne le verre de feuilles de menthe verte, de quelques fraises et do petits morceaux d’ananas.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée