Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Classe 7 - Reliure

Classe 7 - Reliure à l'exposition de Paris 1867

La reliure peut compter parmi les arts les plus charmants et les plus difficiles. Elle a de plus, pour nous, le mérite d’être un art véritablement français. Je ne parle pas du moyen âge; on n’a que des notions incertaines sur la reliure à cette époque. On sait seulement que dans les couvents les moines relieurs étaient aussi estimés que les moines copistes. Un de ces moines, le frère Herman, suivit même en Angleterre Guillaume le Conquérant et devint évêque de Salisbury sans rien perdre de sa réputation d’artiste habile à revêtir les manuscrits de velours, d’or, de soie et d’argent. On parle aussi d’un certain almanach sur velin que possédait le chef de la dynastie des Capétiens et qui était relié en peau de serpent lamée d’argent. On prétend que c’est à Mathias Corvin, roi de Hongrie et bibliophile passionné, qu’on doit l’application du maroquin à la reliure. Mais dès le seizième siècle, les relieurs français ont une réputation universelle. On leur envoie de tous les points de l’Europe les livres précieux et on les confie à leur talent renommé.

On était déjà arrivé à une remarquable perfection. La reliure a, comme l’imprimerie, ce caractère particulier que ses chefs-d’œuvre se trouvent surtout à son berceau. Elle a dès l’origine ses Estienne et ses Elzevirs, quelquefois, bien rarement, dans les ventes publiques on voit passer un volume de la bibliothèque de Grolier, trésorier de François 1er. Quelle exécution élégante et solide! quel goût délicieux dans les ornements? Quel cachet, en un mot, d’œuvre personnelle et complète! On ne connaît pas le nom de l’artiste qui exécutait ces reliures l’opour pulent bibliophile, mais c’était à coup sûr un maître consommé dans sa profession. Et les livres du président de Thou encore si recherchés pour la belle conservation de leurs reliures! Il ne leur avait pas consacré moins de vingt mille écus, c’est-à-dire quatre à cinq cent mille francs d’aujourd’hui. Le dix-huitième siècle n’a pas fait mieux et pourtant, ce beau dix-huitième siècle, quelles illustrations ne compte-t-il pas dans l’art charmant dont nous nous occupons ? Le Gascon, Desemble, Derôme, Bauzonnet, Bozerian, Pasdeloup, noms qui font tressaillir les vrais amateurs et auxquels il n’est que juste de joindre ceux de Capé, Niedrée, Simier, Thouvenin, Relier, Despierre, Hardy, Duru, etc. Retrouver un de ces volumes exquis, c’est retrouver un bijou de Benvenuto Cellini; est-il en effet bijou plus fin, par exemple, qu’un elzevir de 130 à 140 millimètres, bien serré par Bauzonnet ou par Simier dans une reluire de maroquin citron avec Mets, doublé de maroquin blanc également avec filets, la tranche dorée, tel que j’en tiens un dans ma main? On comprend à quel point un livre bien relié peut être une œuvre d’art, former un tout complet, harmonieux et donner à la vue et au toucher la sensation d’une chose parfaite en soi, dont toutes les parties sont dans les meilleurs rapports de convenance.

Mais pour que la jouissance soit complète, il faut être connaisseur, et les connaisseurs sont rares en matière de reliure, je ne parle pas de l’appréciation des ornements et des couleurs, mais bien de celle des éléments essentiels d’une bonne reliure. Si cette connaissance était plus répandue, on ne verrait pas tant de manœuvres déshonorer cette aimable profession et livrer des volumes informes, gauches, disgracieux, mal cousus, mal endossés, n’ayant pas plus de solidité que d’élégance. C’est la confection appliquée à la reliure comme elle l’a été aux vêtements. On sait, dans ce dernier ordre de produits, de quelles choses étranges elle s’est mise à emmaillotter le bon peuple français. Eh bien, le peuple innombrable des livres n’est pas mieux traité. Il est vrai que peu des livres de pacotille qu’on nous fabrique maintenant avec leur papier plâtré, leurs caractères grotesques, leur justification telle quelle, méritent d’être convenablement habillés.

Une reliure bien conditionnée doit être à la fois solide, légère et élégante, le volume doit s’ouvrir facilement et rester ouvert sur la table à n’importe quelle page, la couverture et les feuilles doivent former un tout bien uni. Le dos doit se briser facilement sans conserver les traces de la brisure, le tranchefile doit être d’une régularité absolue, les marges extérieures doivent être le moins possible rognées. Les amateurs considèrent cette question de la marge comme une des plus importantes avec celle de la couture. On ne la résout d’une façon satisfaisante que quand les cartons sont rognés d’équerre avant d’être appliqués.

Toutes ces qualités ont l’air d’être bien élémentaires. Leur réunion est pourtant très-rare, et telle reliure brillante, avec dentelles, fers, filets compliqués, ornements découpés, ne vaudra pas pour le connaisseur la reliure toute simple où l’ensemble de ces principes a été minutieusement et savamment appliqué.

Ce dernier genre de reliure, la reliure vraiment utile, courante, pratique, ne fait pas très-bonne figure à l’Exposition. Je n’ai vu une exécution hors ligne que chez Marne, les reliures ordinaires de cette maison sont aussi solides qu’élégantes et d’un bon marché étonnant. En lui décernant le grand prix d’honneur de sa classe, je suis persuadé que le jury a pris en considération cette spécialité parmi les nombreuses industries qui animent la grande usine de Tours. On pourrait examiner ces volumes à la loupe pour y trouver quelque-chose à reprendre. Le mérite d’une profession — on ne saurait trop le répéter en présence de certaines exhibitions phénoménales — n’est pas dans le coûteux enfantement d’un produit exceptionnel, fait uniquement pour la montre et le tire-l’œil, il est dans la combinaison de l’exécution la plus parfaite et de son application possible et économique à l’usage le plus étendu. Or, les reliures de la maison Marne résolvent complètement le problème. Elles unissent la perfection professionnelle au bon marché. Voilà de la vraie et grande industrie. La maison Marne expose d’ailleurs de très-beaux spécimens de reliures de luxe appliqués à ses grands livres : la Touraine, les Jardins, la Bible, le La Bruyère, etc.

Avec les autres relieurs qui ont exposé dans la classe 7, on revient aux reliures artistiques, réservées aux riches bibliothèques d’amateurs. M. Cottin, l’héritier de Simier, a dans ce genre, une très-belle exposition qui lui a valu une grande médaille. Je signalerai l’exemplaire de la Vie de César donné par l’Empereur à la bibliothèque du Corps législatif : c’est très-riche, mais un peu surchargé.

La foule s’arrête surtout devant la vitrine de Gruel-Engelman. Elle s’extasie devant un livre de mariage sur vélin suspendu, comme le diamant le Sancy est suspendu dans la section delà bijouterie, et dont la reliure Catherine de Médicis est cotée douze mille francs. A côté est le livre de chasse du comte d’Os-mont, recouvert en bois fouillé et sculpté avec beaucoup d’art. N’oublions pas un livre d’heures appartenant au comte de Vogué avec ornements en acier d'un très-bon goût et d’un bel effet.

L’exposition de M. Engel est très-mêlée. J’ai remarqué un livre (Botanique à ma fille) dont les dorures sont d’une invention et d’une délicatesse remarquables; mais à côté il y a des livres surchargés, bariolés, comme cet exemplaire de l’Amour et Psyché qu’un véritable amateur n’admettra jamais dans sa bibliothèque. Il serait injuste d’oublier quelques volumes dont les dos, dorés à la presse, sont bien exécutés.
M. Cayley-Hirou a eu une médaille. Je ne m’arrêterai pas à ses imitations de parchemin, qui sont très-bonnes, mais je dirai que la médaille serait pleinement méritée rien que par cet exemplaire in-18 du Renard de Gœthe, un volume en veau fauve vraiment exquis, un fin joyau d’un goût charmant et sobre.

M. Lenègre a un magnifique in-folio (Iconographie du palais de Fontainebleau ), de beaux classiques reliés avec élégance et solidité et des albums très-riches.

Le volume : Vie des Saints, exposé par M, Parisot, n’est pas dépourvu de mérite. Il est rouge et vert avec gardes en soie et tranches ciselées. Mais je préfère ses bréviaires, qu’il établit à 8 fr. 50 c. et à 12 fr. et qui sont très-jolis et très-avantageux.

En somme, la reliure n’est pas en progrès, nos artistes imitent les types de leurs prédécesseurs sans leur donner de cachet particulier. On peut s’en assurer en voyant les volumes exposés dans la Galerie de l’histoire du travail. Le dix-huitième siècle donnait à ses mignons chefs-d’œuvre des types particuliers, une tournure spéciale et nouvelle. A quoi reconnaîtra-t-on les reliures du dix-neuvième siècle?

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée