Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Inde française

Inde française à l'exposition de Paris 1867

Qu’un artiste fasse un dessin de pure fantaisie quand on lui impose l’obligation de figurer un être de raison, rien de plus naturel.

Son imagination peut alors se donner libre carrière; elle a droit de tout inventer, et si elle est assez heureusement inspirée pour créer le vraisemblable, à défaut et en l’absence du vrai; si l’objet figuré ne heurte aucune des idées, n’est pas en désaccord avec les traditions, et reflete à certain point la physionomie et la couleur locales, chacun applaudit, et se trouve heureux de pouvoir reconstruire et raviver, à l’aide de cette ingénieuse fiction, la réalité évanouie.

C’est-là ce qu’a très-habilement faitM. Lancelot.

L’Inde française ! quel corps et quelle figure pouvait-il donner à cette abstraction?

Dans la vaste presqu’île qui s’étend de Bombay à Calcutta et de l’Himalaya au cap Comorin, où la trouver et quelle place occupe-t-elle aujourd'hui?

Les conquêtes de Dupleix, ses créations politiques, ses établissements commerciaux, n’ont pas, hélas ! laissé la moindre trace; et le jour de sa disgrâce, l'Inde française s’est tout entière effondrée comme dans un vaste écroulement.

Il n’avait fallu que dix ans à ce grand homme pour établir la domination de la France sur plus d’un tiers de l’Inde et occuper tout le midi de cette immense péninsule; encore quelques années, et le reste passait sous notre dépendance. Mais l’Angleterre, forcée de reculer chaque jour devant Dupleix, comprit que, si elle n’arrêtait pas le héros dans sa marche, c’en é.ait fait de sa puissance et que son expulsion était assurée et très-prochains. Le vaincre parles armes était impossible; le plus sûr et le plus facile était de recourir à l’intrigue et de l’attaquer dans Versailles, où trônait Jeanne Poisson, une de ces femmes dont la pudique Histoire ne doit parler que la rougeur au front.

Le ministre anglais exigea de Louis XV le rappel immédiat du gouverneur général de l’Inde ; et Dupleix, subitement arrêté au milieu de ses succès, et condamné sans avoir été entendu, se vit brutalement révoqué.

Le lâche sacrifice de ce grand homme et le honteux abandon des riches possessions dont son génie avait doté la France resteront attachés comme une éternelle flétrissure à la mémoire d’un roi qui semblait avoir pris à tâche d’abaisser la dignité nationale au point de dire ce mot fameux : « Après moi, le déluge! »
« Dupleix, dit Campbell, était de beaucoup « supérieur à nos agents en talent politique; s’il avait trouvé les mêmes ressources et le même appui qu’eux dans la mère patrie, il est plus que probable que l’empire de l’Inde appartiendrait aujourd’hui à ses compatriotes. »

Depuis longtemps le gouverneur général des Indes est vengé; mais quand et par qui sera réparée la perte immense faite par la France?

Nous n’occupons aujourd’hui dans l’Inde que de très-petites fractions de territoire séparées les unes des autres par de vastes provinces qui dépendent des Anglais.

Les moins infinitésimales de nos possessions, dans cette immense contrée, sont Pondichéry, ville située sur la côte de Coromandel: elle a une rade assez bonne; mais elle est dépourvue de port. Comme point stratégique et centre commercial, c’est une place qui ne saurait porter ombrage à personne. Puis Chandernagor, sur l’Hagli, agréable fleuve qu’aucun navire ne peut remonter. Cette ville était autrefois défendue par des fortifications que les Anglais ont détruites et que nous nous sommes engagés à ne pas rétablir.

Quelle prudence d’un côté, et quelle résignation de l’autre!

On comprend très-bien qu’à dater de ce moment, la France profondément atteinte dans son honneur, ait tenu rancune à la royauté, et quelle ait senti se refroidir de jour en jour ses vieilles sympathies pour le régime du bon plaisir.

Nous ne poursuivrons pas l’énumération de nos possessions.

Le reste ne vaut pas l’honneur d’être nommé.

Tout le commerce maritime passa dès lors entre les mains de l’Angleterre. Pour tous les articles de l’industrie indienne, pour tous les produits du sol, nous devînmes ses tributaires. Force nous fut d’aller acheter sur le marché de Londres les toiles de coton de Madras, les étoffes de soie du Bengale, les soieries brochées d’or et d’argent de Surate, les châles de Kachemir, les tapis de Patna, et de plus les épices, l’indigo, la cochenille, les gommes laques, l’opium, enfin tous les produits indispensables à notre luxe ou à notre industrie.

Napoléon résolut d’affranchir la France de ce tribut humiliant il ferma ses ports et ses marchés à l’Angleterre; les produits de l'Inde ne nous arrivèrent plus que par contrebande; mais les entrées en fraude étaient loin de subvenir à tous les besoins, et le génie national dut y pourvoir. La chimie se mit à l'œuvre, de grandes usines s’installèrent, Lyon produisit des merveilles d’imitation , et Paris crut avoir retrouvé mieux que les châles de Kachemir dans les beaux tissus de Ternaux.

L’illusion sur ce point ne fut pas de longue durée, et les châles de l’Inde devinrent l’objet de la plus active contrebande.

L’impératrice Joséphine, sans respect pour le décret de son auguste époux, voulut qu’on lui en procurât un à tout prix; une des premières maisons de Paris le lui fournit, et l'Empereur à qui elle le présenta comme un châle Ternaux, fut émerveillé des rapides progrès de notre industrie, et s’applaudit de la mesure qu’il avait prise.

Avec la Restauration, l’Angleterre envahit aussitôt nos marchés et vida tous ses magasins au plus grand préjudice des nôtres. Jamais notre industrie n’eut à traverser une plus terrible crise. Les quelques maisons dont le principal commerce consistait dans la vente des châles et des laines de l’Inde, et dont les intérêts avaient le plus souffert par suite du blocus, coururent s’approvisionner à Londres, et bientôt il ne fut presque plus question des imitations Ternaux, les plus riches et les mieux réussies.

Ce fut pour le châle de l’Inde une vraie restauration. Mais son ère de prospérité ne devait commencer que vingt ans plus tard.

Un soldat de l’Empire, un aide de camp du maréchal Brune, le général Allard, ayant échappé par miracle aux massacres du Midi, se réfugia en Égypte, d’où il repartit presque aussitôt pour se rendre en Asie; la fortune la plus brillante l’y attendait. Chargé par Runjet Sing, roi de Lahore, d’organiser ses troupes, il fonde une véritable armée, dont il est fait général en chef; là ne devait pas s’arrêter sa faveur; il devint conseiller intime de Runjet Sing dont bientôt il épousa la fille.

Peut-être alors leva-t-il de venger Dupleix et de relever la France de son humiliation passée.

Il était digne d’un soldat de l’Empire de le tenter.

En 1838, le général Allard vint en France, il fut plusieurs fois admis aux Tuileries, et eut de nombreuses conférences avec les ministres. Que fut-il proposé, discuté, arrêté? M. Guizot et M. Thiers pourraient seuls nous le dire ; mais Louis-Philippe était trés-prudent, et il n’ignorait pas que l’Angleterre avait l’œil braqué sur le voyageur.

Quand il quitta Paris, le général 'emporta d’autres instructions que celles qu’il s’était fait donner par la maison Gagelin sur les moyens d’améliorer la fabrication des châles de l'Inde.

Si son ambassade n’eut aucun succès politique, elle tourna du moins au profit de l’industrie de Lahore et du commerce français dans l’Inde.

Peu de temps avant sa mort, qui suivit de près son retour, le général expédia en France quatre-vingts châles, choisis parmi les plus beaux tissus de Kachemir et de Lahore.

La maison Gagelin en fit l’occasion d’une riche exposition dans ses magasins. Elle ouvrit ainsi une voie de publicité dans laquelle toutes les maisons importantes s’empressèrent de la suivre.

Ce premier envoi fut bientôt suivi d’un autre beaucoup plus considérable.

Le général Ventura, successeur du général Allard dans le commandement de l’armée de Runjet Sing et dans le commerce des châles, en apporta à Paris quatre cents environ.

Ils furent offerts en bloc à la maison Gagelin qui se borna à faire un choix, et, pour le reste, adressa le général à MM. Oulmann fils. L’affaire ne leur ayant pas souri, MM. Cheuvreux-Aubertot se hâtèrent de la conclure.

Un aussi important achat ouvrit à cette maison, depuis longtemps déjà l’une des plus renommées de Paris, une voie toute nouvelle; elle y entra très-résolument, et le commerce des châles des Indes est devenu depuis une des plus riches branches de son industrie.

Elle fit à son tour son exposition, et le commerce de Paris lui eut bientôt enlevé tous les châles dont elle ne crut pas devoir faire réserve pour sa riche clientèle.

C’est à partir de ce moment que tous les établissements de nouveautés s’occupèrent peu ou prou de la vente des châles de l’Inde ; et aujourd’hui il n’est pas de magasin de troisième ordre qui n’ait un rayon qui ne leur soit consacré.

Quatre maisons seulement se disputent à Paris le sceptre de cette industrie ; mais il nous serait difficile de dire à laquelle il doit être adjugé.

Les fils Oulmann sont les premiers, dans l’ordre des dates; viennent ensuite la maison Cheuvreux-Aubertot, MM. Frainais-Gramagnac, et enfin la Compagnie des Indes.

La médaille d’or donnée à cette maison et la croix de la Légion d’honneur accordée à M. Verdé-Delisle, un de ses directeurs, prouvent que le rang assigné par nous à la Compagnie des Indes n’a d’autre raison que l’ordre chronologique.

Grâce donc aux généraux Allard et Ventura, grâce aussi aux cinq maisons que nous venons de nommer, la France s’est, dans ce commerce de luxe, affranchie de l'étranger et rendue maîtresse de la fabrication, que dirigent ou surveillent aujourd’hui dans l’Inde des agents entretenus à grands frais, à Luhore, à Kachemir, à Umretser, par les plus importants établissements de Paris.

Nous ne sommes donc plus forcés d’aller nous approvisionne Londres, et les Anglais sont au contraire obligés, quand ils veulent se procurer un cachemire de choix, de le venir chercher et acheter chez nous.

C’est une première revanche nationale; espérons que la liberté du commerce, l’activité et le génie de nos grands industriels nous en feront obtenir beaucoup d’autres, et que nos prospérités futures nous consoleront de nos pertes et de nos malheurs passés.

Notre industrie a déjà commencé de reconquérir pacifiquement l’Inde française; qu’elle achève son œuvre, et elle aura bien mérité du pays, car les conquêtes de la paix sont aussi glorieuses et plus durables que celles des armes.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée