Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Isba Russe-Annexe

Isba Russe-Annexe à l'exposition de Paris 1867

Séparée de la maison d’habitation proprement dite, par un hangar ouvert, sous lequel on a rangé les instruments de l’agriculture, l’annexe dont nous voulons décrire l’intérieur, est consacrée aux classes 49,69 et 70 surtout, c’est-à-dire aux produits bruts ou préparés de la chasse et de la pêche. Tout d’abord nous sommes obligés de faire un léger reproche à la commission russe, — elle qui a si bien installé son exposition de bois façonnés — d’avoir absolument oublié que les chroniqueurs français ignoraient tous la langue russe. D’où il résulte que leur gardien lui-même ne sachant pas un mot de cette belle langue, et, bien mieux, ne sachant pas lire le russe plus que Je français, toute espèce de renseignements sont interdits aux chercheurs.

Autre reproche ; la plus grande partie des engins si curieux rassemblés dans cette petite maison ne porte même pas le numéro de concordance indispensable avec le magnifique catalogue que la commission a fait imprimer avec le luxe et le soin qu’elle sait mettre à ces sortes de choses. Comment se fait-il que les négligences dont nous nous plaignons, — pour le public surtout—se soient produites? Nous l’ignorons, mais certainement le commissaire général ne le sait pas. Puissent ces quelques lignes le lui apprendre en même temps !

Nous laissons de côté les fromages, dont une pyramide très-odorante remplit le milieu de l’appartement, et nous nous approchons du fond de la petite salle, là où s’étalent les nombreux échantillons de poissons conservés et tout simplement séchés, pour la plupart, à l’air libre. Ces poissons viennent des côtes de la mer Noire et de celles de la mer Caspienne. Le gouvernement de Kersen sur la première, et les environs de la Crimée, les bouches du Volga, Astrakan, sur la seconde, paraissent les lieux de plus grande production ou au moins de concentration de ces produits inconnus chez nous, mais dont l’usage s’explique très-facilement par les mœurs des populations russes.

En effet, les rites de la religion grecque, observés strictement par le peuple, lui défendent l’usage de la viande pendant une série de carêmes qui peuvent être estimés au tiers de l’année; il faut donc y suppléer par celui du poisson, et comme, en définitive, tous les districts ne touchent pas à la mer ou aux grands fleuves, en tirer une provision indispensable à une aussi longue alimentation maigre. D’un autre côté, les eaux russes sont fertiles en poissons, d’où il suit que la pêche joue parmi les industries de l’empire un rôle très-important, et que le poisson constitue, dans un grand nombre d’endroits, la seule nourriture des habitants.

Les grandes pêcheries sont situées surtout sur le rivage de la mer Noire, de la mer d’Azof et de la mer Caspienne, quelques-unes sont situées également sur les bords de grands fleuves vers leur embouchure, par exemple le Don, le Volga, l’Oural, le Dniester, le Dniéper, etc. Ces pêcheries sont de véritables fabriques, des usines considérables que des entrepreneurs font marcher et pour l’exploitation desquelles, ils élèvent aux endroits désignés des logements pour les travailleurs, et les bâtiments utiles pour les salaisons et le séchage du poisson dont nous voyons les échantillons, la fabrication du caviar, le mets national russe, de la colle de poisson et de la Vesiga, corde dorsale des grands esturgeons qui est recherchée pour la table lorsqu’on lui a fait subir une préparation culinaire spéciale, mais qui nous semble, malgré les enjolivements et les fioritures que lui impriment les producteurs, une simple variété blanche de la colle forte.

Parmi les poissons séchés que nous rencontrons, il faut citer des brèmes de 0m,40 de longueur, surtout des sandrats (lucioperca sandra), ce poisson que l’on a voulu acclimater chez nous et que l’on peut appeler une perche à dents de brochet, c’est à dire un mangeur et un dévastateur ajouté à ceux qui ne sont déjà qu’en trop grand nombre dans nos eaux appauvries. Il y a là des sandrats, envoyés par les cosaques des bords du Kouban vers la mer Noire, qui mesurent 1m, 20 de longueur et qui sont gros à proportion : les uns sont séchés simplement, les autres sont fumés. On voit également des brochets, des poissons blancs, sortes de meuniers ou chevesnes (cyp. grislagine et jeses) dont la chair pleine d’arêtes ne doit avoir rien d’agréable.

Mais la pêche principale est celle que l’on appelle, dans le pays, le pêche des poissons rouges, c’est à dire celle de l’esturgeon et de ses deux ou trois variétés, dont quelques individus ont 3, 4 et 6 mètres de long sur un : poids de plusieurs centaines de kilos. La quantité de ces poissons que l’on prépare est énorme, et cependant tout cela ne suffit pas encore à la consommation de la Russie, en poisson ; il faut qu’elle en demande pour plus de six millions de francs par an à la Norwége.

Les objets que nous venons de passer en revue sont véritablement la partie la plus intéressante de cette exposition. Nous y ajouterons des filets ou spécimens qui n’offrent rien de nouveau. Quant aux autres objets ce sont de véritables dépouilles de peuplades sauvages. Aux murs, sont appendus des vêtements de peau de toute espèce, depuis le vêtement de phoque, transparent comme du parchemin mouillé, jusqu’à la robe de peau d’ours noir ou brun, plus ou moins constellée de broderies ajoutées en bas, en haut, aux manches, un peu partout. Nous voulons signaler la curieuse dépouille de deux félins, une de tigre royal assez maigre et l’autre d’une sorte de panthère blanche à ocelles grises sans le beau ton jaune fulgurant qui rend ces peaux si belles. On dirait une panthère déteinte par le froid.

Voici les pièges à gibelines de la Sibérie, construits en branches de bouleau et munis de leur arc à corde de boyau, des haches, des flèches, des tridents, des pointes de lance, des cuillers d’os d’un seul morceau; puis des sièges, les uns triangulaires, les autres magistraux et tous en bois peu rembourré, mais enjolivé de découpures au couteau. Ajoutons-y une tête de morse, et nous aurons, ce par quoi les Iakoutes, les Tchokoutes et autres peuples du Don, d’Arkangel, de Sibérie, d’Astrakan, etc., ont cru pouvoir nous intéresser.

Pauvres gens! ils ont sculpté pour nous les scènes de leur vie ordinaire. Voici l’arrivée du traîneau chargé de Tours tué dans la chasse commune, le village, les chiens, l’enclos des chevaux, les femmes et les enfants. Puis, à côté, les détails du terrible combat qu’il a fallu livrer à l’ours récalcitrant à se laisser déshabiller sans rien dire, et les homériques coups de pattes et de mâchoires. Il y a mort d’homme, attention ! Et, pendant ce temps, le chien — ainsi l’a voulu le naïf sculpteur—regarde d’un air stoïque la défaite de son maître, assis gravement sur son bienséant et la queue en trompette !

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée