Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Inde anglaise

Inde anglaise à l'exposition de Paris 1867

Les Anglais disent que l’Inde est le plus brillant joyau delà couronne britannique; le plus brillant, soit; mais le plus pur? that is question; il est vrai qu’il leur serait difficile de trouver dans le riche écrin que forment leurs nombreuses colonies, une perle, si petite qu’elle soit, dans laquelle un œil exercé ne pût découvrir le même nombre de taches.

L’Inde anglaise ! quel magnifique thème, et quel favorable prétexte que ce compte rendu à une dissertation politique, à une-thèse morale et religieuse !

L’antique splendeur de cette terre aujourd’hui désolée, ses monuments merveilleux tous en ruine, sa langue sacrée, son génie poétique, ses mystères religieux, ses traditions populaires, les mille révolutions enfin qui ont fait de ce berceau de l’humanité une terre maudite, une gigantesque nécropole, quels sujets de douloureuse méditation!

Mais il nous est interdit ici de remuer son passé et de soulever même le plus petit coin du voile derrière lequel s’élabore son avenir.

Il ne nous est permis de considérer et d’étudier l’Inde qu’au point de vue de ses produits; c’est uniquement comme atelier de travail et comme centre de production commerciale que nous avons à en parler.

Notre étude, devant donc se borner à la simple revue des envois faits par l’Indian Department à l’Exposition du Champ de Mars, ne saurait être longue; car, disons-le, nous ne connaissons pas à Paris une seule boutique de curiosités importante qui ne soit plus riche et plus splendidement assortie que l’Exhibition indienne que nous avons devant les yeux, et nous devons ajouter que les objets qu’on trouve chez nos moindres marchands, sont, vu l’époque à laquelle ils appartiennent, d’un style et d’un goût infiniment plus purs.

La décadence des arts et de l’industrie dans l’Inde n’a rien qui doive surprendre, quand on pense sous quel régime de protection elle est aujourd’hui placée. L’Angleterre est essentiellement commerçante; et partout où elle domine, elle se préoccupe beaucoup moins, dans l’intérêt de son trafic, delà qualité que de la quantité des produits.

En parcourant le catalogue spécial dressé sous la direction de l’Indian Department, un fait nous a frappé, c’est le soin qu’on amis à laisser dans l’ombre tous les producteurs et la plupart des fabricants indigènes. Les chefs des différents districts sont les seuls dont il soit fait mention. Il semble qu’au-dessous des grands, des moyens et des petits princes, ses fidèles vassaux et ses amés pensionnaires, le gouvernement de l’Inde ne reconnaisse et ne distingue personne.

Cent cinquante millions d’hommes répandus sur un espace de 340 000 lieues carrées, travaillant incessamment au profit de la métropole et lui fournissant chaque année la plus grande partie des riches produits qui alimentent son commerce d’exportation, d’importation et d’échange, qu’est-ce qu’une pareille multitude aux yeux du gouvernement? Une simple agglomération de machines humaines fonctionnant dans les différentes provinces, comme dans de vastes usines, sous la direction de chefs indigènes, ses contremaîtres et ses agents responsables, pas autre chose.
Or, du moment que les rapports du gouvernement avec ceux-ci ne sont pas troublés, tant qu’ils se renferment dans les clauses de leur contrat, que les livraisons de leurs produits sont exactes et régulières, et que toutes les commissions données sont remplies, qu’importe le reste à la libre Angleterre ? L’armée des travailleurs est tellement nombreuse qu’on est parfaitement dispensé de se préoccuper de son bien-être et de prendre même sa conservation en souci. Que la faim la décime par milliers, que la peste la fauche et en éclaircisse profondément les rangs épais, il en reste toujours assez pour qu’il n’y ait jamais le moindre déficit, et qu’aucune diminution ne soit possible dans le revenu et dans l’encaisse britanniques.

Le dédain avec lequel le gouvernement anglais traite le peuple de l’Inde se révèle jusque dans le catalogue officiel dressé par notre Commission impériale.

Là, toutes les autres colonies anglaises sont exactement inscrites, et l’indication de leurs moindres produits y est consignée.

Le Canada, l’île Maurice, la Nouvelle-Écosse, Saint-Vincent, Victoria, Queensland, le Cap de Bonne-Espérance, Malte et le reste, les plus grandes comme les plus petites, figurent dans tous les groupes; quant à l’Inde, on la cherche partout, et on ne la trouve nulle part. En adressant à la Commission impériale les documents qui lui étaient nécessaires pour établir son immense travail, l'Angleterre l’a oubliée. Convenez-en, un pareil oubli, s’il n’est pas significatif, est du moins bien étrange.

Nous nous estimons heureux de pouvoir réparer ici une omission et une injustice.

Nous avons dit que l’exposition des Indes anglaises était très-peu importante, et que la plupart des objets révélaient une diminution notable dans l’habileté, le soin et le bon goût qui présidaient autrefois à l’exécution des produits similaires.

On peut se convaincre de cette vérité en examinant de près les ivoires gravés, découpés ou peints, les étoffes brodées, les plus fins tissus de Cachemire, les gazes légères brochées d’or, les mousselines, les cuirs ouvragés, la sellerie et les armes. La décadence des diverses industries éclate dans chacun des produits; et cela est si vrai que la Commission impériale, qui ne demandait pas mieux que de trouver l’occasion de se montrer gracieuse et de faire acte de courtoisie à l’égard de l’Angleterre, n’a pas cru pouvoir faire plus que d’accorder une mention honorable au Maha-rajah de Iravacore pour ses fruits en ivoire peint, et deux autres mentions pour la sculpture d’ivoire de Lucknow et de Oude.

M. Spence, un Anglais résidant dans l’Inde, a été aussi gratifié d’une mention pour ses instruments de petite chirurgie.

Qu’on dise que la Commission impériale n’a pas bien fait les choses !

Les meubles de Nowroju Shapojee, un Indien, ont paru dignes aussi d’une mention honorable ; quoiqu’ils soient élégants et gracieux, on ne pouvait leur accorder davantage.

Il était difficile que les châles de l’Inde ne fussent pas l’objet de plus hautes distinctions.

Une médaille d’or accordée à Dewan Sing, de Kachemyr, et une médaille d’argent donnée à Aseez Khan et à Russol Schah ou Rasul Shah, deux producteurs de la même vallée, ont sauvé l’honneur du pavillon indien.

Il y a dans l’exposition de l’Inde une foule de menus objets et de vrais petits joujoux qui attirent les regards des visiteurs, mais qui ne méritaient pas d’arrêter ceux de la Commission. Nous comprenons même très-bien qu’elle ait passé devant les œuvres de bijouterie et de joaillerie sans y faire attention et s’y arrêter.

Nous croyons bien faire en faisant comme elle.

Une médaille d’argent a été donnée au capitaine Mitchell, un brave soldat, qui occupe, dans l’Inde, les loisirs que lui laisse la paix à empailler des poissons. Il est vraiment passé maître dans cette industrie, et il méritait de tous points la distinction qui lui a été accordée.

L’Indian department a exposé aussi les nombreuses espèces végétales du sol indien; on sait quelle est la fécondité et la vigueur de cette terre, qui produit d’elle-même, et pourrait se passer au besoin de toute culture.

Deux mentions honorables ont été accordées à une collectivité, aux Indes anglaises, pour les matières tannantes et les plantes médicales (sic) et pharmaceutiques, et deux autres pour collection de drogues.

Y a-t-il ici double emploi, ou la Commission a-t-elle fait une distinction qui nous échappe ? Nous ne saurions le dire.

Mais une culture et une industrie qu’on a oublié de signaler et de récompenser (dans un sentiment de haute moralité, sans doute), c’est celle de l’opium, dont deux altesses de la localité ont exposé les plus purs et les plus remarquables spécimens.

La Commission a-t-elle supposé que son silence pourrait décourager ces deux nobles producteurs? Peut-être; mais à coup sûr elle a compté sans son hôte, c’est-à-dire sans l’Angleterre, qui ne fera jamais, sans y être forcée, le sacrifice de cet instrumentum regni, tout aussi utile à son commerce, qu’à sa politique.

D’honorables dédommagements qui leur seront accordés par le gouvernement de l’Inde, consoleront les deux maharajahs de l’oubli de la Commission impériale; les paysans continueront longtemps encore à recueillir, pour le compte de l’Angleterre, le suc laiteux et rougeâtre qui découle par gouttelettes des incisions faites aux têtes de pavots, et les intérêts de la Compagnie ne seront pas compromis.

Les Anglais sont un grand peuple, mais chez eux seulement; hors de leur île, en eux tout s’éteint; ils n’ont pas plus de respect de la dignité que de la liberté des autres; et l’on serait tenté de croire qu’ils n’ont renoncé à la traite des nègres que parce qu’ils pouvaient faire celle des blancs impunément et sur une plus vaste échelle.

N’oublions pas de signaler une médaille d’argent, très-justement accordée à Jardine Skine, du Bengale, pour la culture de l'indigo.

Résumons-nous. La décadence de l’art et de l’industrie dans l’Inde tient à deux causes qui doivent, si elles persistent, en précipiter la mort; d’une part, au mépris qu’on fait du travailleur, et d’autre part, à l’exiguïté du salaire. Le tisseur et le fileur d’or, qui travaillent huit heures par jour, gagnent au maximum neuf francs par mois. L’achat de la farine de blé, qui fait le fond de leur nourriture, emporte à lui seul plus de la moitié de ce qu’ils reçoivent; comment peuvent-ils subvenir au reste? Quand ils ne sont pas mariés, il leur est encore possible de se tirer d’affaire; mais s’ils sont pères de famille, c’est pour eux et les leurs la misère, les privations et tous les maux qu’elles traînent à leur suite.

Et les tisseurs sont entre tous les mieux rétribués et les mieux traités. Comment donc admettre qu’eux et les autres apportent un soin minutieux et la délicatesse indispensable à la parfaite exécution de leur tâche, et qu’ils mettent le moindre amour-propre à bien faire?

Le besoin a donné naissance à tous les arts et à toutes les industries, mais il n’en est aucun qu’il ait perfectionné.

Si l’on est curieux de comparer les produits actuels de l’Inde avec ceux qui remontent à des temps antérieurs au patronage de l’Angleterre, on n’a que quelques pas à faire dans la même galerie, et l’on sera édifié sur la différence qui existe entre eux.

Un des plus célèbres et des plus riches joailliers de Londres, auquel le jury a accordé la seule médaille d’or donnée à sa classe, M. Philips, a exposé dans une large vitrine et livré à l’examen et à l’admiration de tous les connaisseurs, une magnifique collection faite, sur les lieux mêmes, après la dernière guerre des Indes, par un officier anglais.

Là, rien de moderne, aussi tout est d’une exécution achevée, d’un fini prodigieux, et au dire de M. Philips lui-même, il n’y a pas aujourd’hui dans l’Inde un seul ouvrier capable d’atteindre à ce degré de perfection.

Il y a là des boîtes d’agate enchâssées d’or, des coupes de jade, des colliers - amulettes en rubis émeraude, des miroirs de cristal de roche gravé et ciselé, des poignards damasquinés, montés en jade avec fourreaux enrichis de diamants et de grenats, des manches de chasse-mouches d’une richesse folle mais admirable, enfin cent autres spécimens du goût exquis et de l’habileté prodigieuse des anciens ouvriers indous, qui ne sont rien moins que des merveilles.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée