Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Exposition Roumaine

Exposition Roumaine à l'exposition de Paris 1867

« Pourquoi les Roumains ont-ils penché vers l’Église grecque pendant qu’ils conservaient dans l’usage les traditions de la langue latine, qu’ils parlent encore aujourd’hui par un don naturel? Pourquoi des Roumains schismatiques entre la Pologne catholique et la Turquie mécréante? Pourquoi le Danube, qui n’a pas servi de frontière, en amont, du côté de Pesth, a-t il rompu l’unité des croyances, en aval, du côté de Bucharest? »

L’histoire de la Roumanie n’est-elle pas tout entière dans ces quelques lignes? L’écrivain auquel j’emprunte ces décourageantes interrogations, porte un jugement sévère sur l’organisation actuelle de la Roumanie, sur ses tendances et son avenir.

Rien n’est plus respectable, rien n’est plus entraînant aussi qu’une opinion sincère, loyale, convaincue, hautement exprimée et qui s’appuie sur une étude approfondie du passé, c’est-à-dire des tentatives heureuses ou avortées, du présent qui se compose des luttes quotidiennes, des efforts journaliers, enfin des aptitudes, des tendances d’une nation. Aussi y a-t-il quelque témérité de ma part à vouloir trouver le bon grain où les maîtres ne voient que l’ivraie, ou croire à l’avenir, au progrès, quand ils ne trouvent que l insouciance et le sommeil.

Mais n’est-il pas dans la nature de chercher le mouvement et la vie? Et tant qu’une nation n’a pas disparu du monde, n’y a-t-il pas en nous un sentiment intime, — condamné par l’expérience, — je le veux bien, mais instinctif, pour ainsi dire, qui nous porte à chercher dans ce quasi-cadavre les dernières pulsations, le sentiment presque éteint de son existence, — je veux dire de la nationalité?

Il en est ainsi de la Roumanie. Sans vouloir mettre de passion dans une notice qui doit avant tout être impartiale, j’avoue que les hommes d’État, les historiens, les publicistes voient avec tristesse l’état actuel des provinces danubiennes. Et je n’ai que trop lieu de reconnaître la justesse de cette appréciation, — au moins pour l’histoire de ces dernières années.

Un homme dont j’estime et la pensée, et L forme vive, brillante, imagée qu’il sait donner à sa pensée, me disait à ce propos : « Ce qui manque à la Roumanie, c’est de ne pas exister par elle-même. Elle ne rayonne pas. Elle reçoit la lumière de tous côtés, du nord comme du midi, du levant, du couchant aussi. Elle sera grecque, russe, française, allemande, quoi encore?... Athènes, foyer d’intelligence, débordait de tous côtés, '•a civilisation émergeait sous toutes les formes. Artistes, écrivains, navigateurs, philosophes, artisans, ses enfants allaient porter sur tous les points du globe ces premières semences si fécondes qui devaient en Gaule, en Afrique, en Espagne, en Asie Mineure, créer le monde moderne. — Mais Athènes était un foyer, — un soleil. — La Roumanie n’est qu’une lune. »

Est-ce une condamnation définitive? — J’espère que non. Bien que cette sentence émane d’un esprit sérieux et éclairé, je ne puis me défendre d’un rayon d’espoir en faveur d’un peuple jeune, jeté trop tôt peut-être dans une lutte difficile avec la diplomatie européenne, placé par sa situation géographique entre des compétitions ardentes, mais qui peut trouver, qui trouvera, j’en ai l’espérance, dans son patriotisme, dans le sentiment de sa nationalité, de son existence individuelle, le courage et la force de se créer une position digne de l’attention de l’Europe et de la sympathie des nations désintéressées.
Les provinces danubiennes n’ont rien en propre, ni langue, ni religion, ni art, ni gouvernement. L’industrie, l’exploitation des richesses du sol, des mines et des forêts, peuvent seules donner à ce pays droit de cité en Europe.

D’où vient cet état d’enfance de la Roumanie? Faut-il en voir la cause dans l’ingratitude de la terre, dans la pauvreté du sol, dans l’inclémence du climat? Loin de là, en parcourant les produits exposés par la commission roumaine, on est étonné de voir les richesses minières, agricoles, forestières, représentées par de remarquables échantillons.

Ainsi le gouvernement a commencé l’exploitation de plusieurs mines de sel gemme, situées à Ocna, à Telega, à Slahik, et les résultats obtenus déjà, permettent de prévoir une redoutable concurrence aux célèbres mines de Wieliczka et de Bochnia, en Pologne. Les blocs exposés par le gouvernement, un buste de l’Empereur, une table taillée en plein bloc ont obtenu une médaille d’or. Cette récompense, méritée, du reste, ne doit-elle pas devenir pour le royal exposant un puissant motif d’émulation ?

Les mines de sel gemme ne sont pas les seules que renferme le sol de la Roumanie. Des travaux entrepris depuis quelques années ont fait découvrir de vastes gisements houillers. Déjà quelques-uns ont été mis en exploitation. Les mines de Lainitch, de Beydad, de Comianesti, sont en plein rapport. C°s établissements, dirigés soit par l’État, soit par des particuliers, MM. Ghika, Bel-lic, etc., ont envoyé des échantillons assez remarquables. On peut espérer que dans quelques années cette industrie aura pris l’extension que comporte la richesse du sol. Le cuivre, le plomb argentifère, sont en abondance aussi, mais, jusqu’à présent, ces métaux restent enfouis sous terre faute de bras pour les extraire, faute d’argent, peut-être, faute d’initiative surtout.

Le pétrole se trouve en quantité considérable à Plojesti, et, dans ce seul canton, plusieurs mines ont été creusées, les principales, par M. Jacovenco, et M. Foucault, ingénieur français, établi depuis plusieurs années dans les provinces et auquel le gouvernement roumain doit l’impulsion donnée aux travaux des mines.

Comme l’industrie minière, l’-industrie agricole est encore arriérée. Mais elle trouve aussi dans le sol une force de production, une puissance de végétation, qui laisse à l’agriculture le temps de se développer, aux cultivateurs le temps de devenir des agriculteurs, et des agronomes. C’est ainsi que la nature fait crédit au travail humain.

La Roumanie trouve dans ses forêts, comme essences principales, le chêne, le hêtre, le frêne, et ce dernier arbre lui est d’un grand secours pour les travaux qui demandent à la fois de la force et de la légèreté. Le gouvernement a obtenu une médaille d’or pour ses chênes, tandis que M. Savoüi recevait, de son côté, une mention honorable pour diverses essences remarquables. Je recommande surtout un échantillon de frêne à veines ondulées très-curieux, et dont se sert l’ébénisterie. Seulement, la Roumanie ne doit pas se conduire envers la nature en enfant gâté. Les arbres magnifiques qui couronnent les montagnes et qui s’offrent à tous les besoins de l’industrie et de la construction, etc., doivent être remplacés. Il faut qu’un reboisement, intelligemment dirigé, suive pas à pas la hache du bûcheron ; il faut enfin qu’on renouvelle incessamment ce trésor que la France.voit s’appauvrir si rapidement dans nos contrées forestières, grâce aux coupes disproportionnées.

Les céréales deviennent chaque jour plus abondantes en Roumanie. Les principales sont le froment et le maïs. La terre est très-grasse et les échantillons exposés sont réellement remarquables. L’exportation acquiert chaque année un chiffre plus élevé. La lutte s’établit déjà sur les marchés entre les blés roumains et les blés célèbres de la Crimée. Puissamment aidée par la fécondité du terrain, cette culture s’étend et embrasse chaque jour un plus vaste territoire. Le maïs, qui s’exporte également, est cultivé dans tous les cantons. Les paysans en font, sous le nom de mamaliga un pain très-nutritif, agréable au goût, et d’un prix très-inférieur au pain de froment, même de qualité secondaire.

La culture du tabac se répand depuis quelques années et prend, surtout dans les provinces orientales, un accroissement sérieux. Entravée d’abord par le monopole dont l’avait frappée le prince Couza, elle a pris, sous le régime de liberté inauguré par Charles de Hohenzollern, un nouvel essor. Des plantations importantes existent aujourd’hui et alimentent des manufactures. Sous l’aiguillon de la concurrence, le progrès se réalise peu à peu, la qualité s’élève tandis que le prix s’abaisse. C’est à la Turquie que la Roumanie a emprunté le tabac, comme elle lui avait déjà emprunté le maïs. Les échantillons exposés par ces deux nations se rapprochent singulièrement, et il est permis de supposer que, dans un avenir prochain, la Turquie se verra enlever par sa voisine le monopole des tabacs d'Orient. Parmi les exposants, je citerai M. Marghilomay, dont les tabacs en feuilles sont dignes d’attention.

D’où viennent à la Roumanie les vins qu’elle produit? Est-ce une importation comme la plupart de ses productions ? Je le croirais volontiers. En tout cas, ils ont, dans le pays au moins, une certaine réputation. Les crus les plus connus et les plus recherchés sont ceux de Cotnar, Dealamare, Dragachani et Odoberti.

Le bétail proprement dit n’est pas encore bien commun. On élève cependant, dans certaines provinces, des mérinos et des chèvres dont la laine et le poil s’exportent en quantité- très-respectable. L’importance de cette exportation s’explique par le petit nombre de manufactures que possède aujourd’hui la Roumanie. Elle fabrique cependant des lainages épais, des draps feutrés, des tissus de grosse laine destinés à l’habillement des populations des campagnes. Dans un article sur les costumes roumains, j’ai suffisamment parlé de ces étoffes brodées, brochées, ornées de dessins multicolores : il est donc inutile d’y revenir ici.

Il faut joindre à ces animaux le lynx et le renard qui fournissent de belles fourrures. En citant l’ours, le loup et le chamois, très-communs dans les montagnes, j’aurai complété la faune de la Roumanie. J’ajouterai que M. Buchiety, de Bucharest, a exposé, en sus d’une collection ornithologique très-complète et très-curieuse, un loup un ours, un chamois, un renard, auxquels il ne manque que le mouvement.

Que citerai-je comme industrie ? Les poteries que les paysans d'Oboga, de Lespedzi, etc., fabriquent eux-mêmes et portent sur les marchés voisins. Ce sont, en général, des vases de ménage en terre cuite ou en faïence. Quelques essais de porcelaine ont été tentés, et, si j’en crois des renseignements puisés, à bonne source, le kaolin ne manque pas plus en Roumanie que la terre glaise. Mais il faut que la science indique les gisements, et c’est beaucoup demander à un peuple qui naît que d’exiger tout d’abord l’emploi et l’exercice de toutes ses richesses et de toutes ses facultés.

Citerai-je aussi la manufacture de bougies qu’un Français, M. Faulquier, a créée à Galatzi? Ses produits se recommandent par l’excellence de leur fabrication et surtout par une qualité qui devient la condition sine qua non de la vente, — le bon marché.

Une industrie dans laquelle la Roumanie se distingue dès à présent, c’est la fonte et le battage des métaux. Tandis que M. Christesco obtenait une mention honorable pour de très-beaux travaux en cuivre rouge, M. Carapati recevait la même récompense pour son orfèvrerie religieuse. La commission roumaine a consacré toute une salle aux objets d’art qui se rapportent au culte, et l’on admire un très-beau saint suaire enrichi de broderies d’or par les élèves de l’École centrale de Bucharest, sous la direction de leur institutrice, Mme Bruzinska.

Avant de terminer cette revue industrielle, je signalerai les deux traîneaux que les visiteurs admirent dans la galerie des machines et qui justifient l’attention par l’élégance de leurs formes et la richesse de leurs ornements. Il serait prématuré de parler de la typographie roumaine, bien que Bucharest compte plusieurs établissements, tels que l’Imprimerie nationale, les Imprimeurs associés, etc. Je ne vois encore dans les publications exposées qu'une imitation — modeste — de ce qui se fait dans toute l’Europe.

Les arts occupent une place un peu restreinte dans l’exposition roumaine; et il faut beaucoup de bonne volonté pour trouver dans une salle occupée presque exclusivement par les peintres des États romains les quelques tableaux envoyés par les Principautés danubiennes.

En terminant cette notice sur les Principautés danubiennes, je ne puis que confirmer ce que je disais au début. La Roumanie naît à la vie politique et à la vie sociale. Sans initiative, sans fonds naturel, sans ce que les Romains appelaient ingenium et ce que nous avons traduit à peu près par le génie d'une nation, sans les qualités originales enfin qui font qu’un peuple est lui-même, la Roumanie ne peut espérer de prendre en Europe la place qu’occupent certains pays; il y a certainement là une question de race qui ressort suffisamment de l’examen des éléments si divers qui composent la population roumaine.

Mais, sans viser au premier rôle, une nation peut occuper un rang honorable. La Roumanie a déjà pour elle les avantages précieux d’un sol fécond, abondant en richesses de toutes sortes. Le gouvernement a pris l’initiative des grands travaux industriels et agricoles. Qu’il continue. Encouragée par 11 protection de l’État, par les bénéfices qu’elle retirera de ses travaux, l’industrie particulière se développera, comme elle l’a fait en Suisse, en Belgique, etc. Dans un avenir peu éloigné, la Roumanie peut devenir pour l’Europe, ce qu’était Odessa avec ses blés, le Thibet avec son poil de chèvre, la Pologne avec son sel, la Russie avec ses bois, la Belgique avec ses houilles. Elle peut devenir enfin un grand centre de production. Est-ce la grandeur, est-ce la gloire? Non, mais c’est la richesse.

Et si la Roumanie n’occupe pas, comme la Prusse, une grande place dans l’histoire des nations, elle pourra se consoler par ce mot si profond et si vrai : « Heureux les peuples qui n’ont pas d’histoire! »

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée