Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Classe 91 - Produits à bas prix

Classe 91 - Produits à bas prix à l'exposition de Paris 1867

Nous avons parlé des produits à quatre sous à propos du banquet du groupe X : nous y revenons à propos de la classe qui les représente. Le titre de la classe est celui-ci : Meubles, vêtements et aliments de toute espèce, dont les qualités utiles sont unies au bon marché. Ce titre manque de précision : le bon marché est une chose relative : ce mot peut aussi bien s’appliquer aux produits de luxe qu’aux produits d’usage courant. Je vends à 4500 francs un diamant qui a été coté jusque-là 5000 francs ; je fais du bon marché, tout en vendant un produit très-cher. Mais je parviens à livrer à 25 centimes la paire de chaussettes qui s’était vendue jusque-là 35 centimes : non-seulement je fais du bon marché, mais je fais du bas prix. Bon marché est donc un mot relatif : bas prix est un mot absolu, qui indique très-nettement le caractère de la classe 91.

Toute exposition qui n’a pas pour but défini le bon marché, ou plutôt le meilleur marché, est une exposition manquée. La qualité d’une marchandise n’est appréciable que d’après son prix. Une assiette de Gien me paraît belle, parce quelle ne coûte que 40 centimes : mais si on la cote 1 fr., je lui préfère une assiette de Sarreguemines. C’est donc le prix qui doit jauger la qualité.

Si tout ce qui est bon marché avait été de la compétence de la classe 91 et avait été mis sous sa dépendance, cette classe aurait logiquement absorbé toute l’Exposition. Mais elle n’a eu à s’occuper que des produits à bas prix. Même dans ces conditions modestes, il lui aurait fallu tout un secteur pour s’installer un peu convenablement : on lui a donné
moins d’espace qu’à la classe de passementeries, et elle a dû éparpiller ses annexes, ici sous le promenoir extérieur, pour les aliments, là sur la lisière de l’Avenue Lamothe-Piquet pour les ustensiles et les poteries.

A vrai dire, l’importance de la classe 91 n’a été bien saisie que par le comité d’admission, qui a vainement tenté de la faire reconnaître. La classe 91 avait réclamé comme étant de son domaine tous les produits exposés qui auraient un prix affiché : cela lui fut refusé.

Elle avait essayé de concentrer tout ce qui était expositions collectives. Mais à peine avait-elle commencé sa propagande dans ce but, qu’on lui rappela la fable du lit de Procusle. Trois mille et quelques demandes avaient répondu à notre appel : nous dûmes, faute d’espace, nous restreindre à six.cents admissions, et refuser le reste. On peut dire que les six cents admissions ont été triées au doigt et à l’œil, et parmi les établissements de premier ordre dont le moindre méritait une médaille d’honneur. Et encore l’espace a manqué pour les admis : témoin la Ménagère, qui aurait pu former une exposition à bas prix à elle toute seule, et qui n’a pu obtenir que moins de deux mètres carrés.

L’importance de la classe 91, ai-je dit, n’a été bien saisie de personne, ni en France, ni à l’étranger. En veut-on la preuve? Nous avons vainement sollicité les fabricants de Rouen à exposer chez nous leurs cotonnades à bas prix : ils ont dédaigné notre proposition presque comme injurieuse. Il a fallu que la Chambre de commerce exposât, en son nom et presque à leur insu, ce qu’ils rougissaient d’exposer pour leur propre compte. Une première médaille d’or — et il n’a pas tenu à nous que ce ne fût un grand prix — est venue récompenser cette louable initiative de la Chambre de commerce de Rouen.

Et lorsque le jury de la classe s’est trouvé en présence de ses illustres collègues de l’étranger, il fallait voir quel étonnement et quelle surprise excitaient parmi ceux-ci nos explications sur la portée et le but de la classe ! Ah ! si nous avions su ! s’écriaient à la fois et lord Canterbury et le député belge, M. Jacquemyns, et le commandeur Maestri, directeur du commerce à Florence, et les délégués de tous pays qui venaient assister à nos séances. Si nous les avions laissés faire, ils - .raient ramené à la classe 91 tous les profits étrangers de l’exposition. J’ose prédire, après ce qui nous est arrivé, que s’il y a quelle part une nouvelle exposition, on n’y admettra plus d’objets que sur une cote de prix.

Nous Français, nous passons en haussant .i s épaules devant les produits à bas prix, que nous désignons sous l’appellation dérisoire de produits à quatre sous : les Anglais les saluent avec respect sous le titre de produits-million. Ces produits dédaignés par nous ne s’expédient pas par colis; ils s’expédiant par balles, et ils font sans éclat la conquête du monde.

Les produits à bas prix ne peuvent être obtenus que par le travail servile ou par la grande industrie. En Angleterre, ce sont les marchands-rois, les colon-lords, qui fabriquent les produits à quatre sons; c’est sous leur couvert qu’ils ont fait la conquête de l’Inde, donné du fret à leurs navires et peuplé l’Australie. Les produits à bas prix exigent un outillage perfectionné, de grands capitaux, et des relations étendues, presque universelles. Pour produire à bas prix, il faut fabriquer beaucoup et gagner fort peu sur chaque objet fabriqué, en calculant sur l’immense quantité vendue.

La première loi de la production, n’est-ce pas de donner satisfaction au plus grand nombre? Et en quoi donc consiste le progrès, aussi bien moral que matériel, si ce n’est à imiter le soleil qui a des rayons pour tout le monde, même pour les aveugles qu’il réchauffe, s’il ne les éclaire pas?

Lorsqu’un Anglais dit : « J’aime mieux faire ma fortune en gagnant un penny sur ce que je vends qu’en gagnant une livre sterling; » nous l’accusons de faire de la morale utilitaire. Mais, en y réfléchissant bien, on trouvera que c’est là de la morale véritable.

Tout produit utile doit être rendu accessible au plus grand nombre par son bas prix :
voilà la loi du progrès. Voici, par exemple, un tapis à f franc le mètre à côté d’un tapis à 100 francs. Sérieusement, lequel vaut le mieux selon là loi du progrès? Je sais bien que le tapis à 1 franc ne représente, comme agrément et même comme usage, que la centième partie du tapis à 100 francs, ce qui a fait dire que le bas prix n’est pas toujours le bon marché. Mais que m’importe, si le tapis à 1 franc rend des services que l’autre ne peut rendre, et s’il abrite contre l’humidité et les rhumatismes l’humble prolétaire, qui n’avait pu jusque-là atteindre au tapis meilleur, mais trop cher? Le progrès est ici, puisqu’il supprime une privation, et qu’il fait d’un déshérité un consommateur satisfait. Ne me parlez pas de produits qu’on ne peut se procurer qu’au moyen d’une part de son capital : leur acquisition ne doit pas dépasser la part économisée sur le salaire.

Il y a une règle certaine en économie politique, et dont la classe 91 a donné l’éclatante démonstration : c’est que le prix de revient d’un produit s’abaisse à mesure qu’on en fabrique une plus grande quantité. C’est ce qui fait que, en Angleterre, les objets les plus communs forment la spécialité à peu près exclusive des plus grandes industries. Le fabricant le plus riche s’honore d’avoir pour clients les consommateurs les plus pauvres qui, partout, sont les plus nombreux. Il s’en honore, dis-je : nous en rougissons. Voilà pourquoi les fabricants de Rouen ont mieux aimé aller lutter sûr un théâtre mal choisi contre les fabricants de Mulhouse, que de venir chez nous, où ils n’auraient pas trouvé de rivaux.

En général, les exposants français de la classe 91, surtout les plus importants, ne produisent du bas-prix qu’accessoirement : et c’est là, il faut bien l’avouer, leur infériorité relative vis-à-vis de leurs concurrents étrangers. Les exposants moins importants, qui sont plus spécialistes, ne fabriquent pas assez pour arriver au bas prix : et d’un autre côté, ils ne sont pas assez puissants pour dominer leurs intermédiaires et leur imposer leurs conditions.

Pour justifier ce qui précède par un exemple, prenons deux exposants considérables, M. Groult, pour les pâtes alimentaires, MM. Guérin et Jouault, pour les lainages communs et les châles à bon marché. Dans les prix affichés par M. Groult, je ne vois qu’une différence de 15 p. 100 tout au plus avec les prix auxquels me vendent ses intermédiaires; et j’en conclus que M. Groult est parvenu à faire composer ses débitants, s’il ne les domine pas. Dans les prix affichés par MM. Guérin et Jouault, au contraire, je remarque avec les prix de magasin une différence de plus de 50 p. 100, d’où je conclus que ces honorables fabricants restent dépendants de leurs intermédiaires. Pourquoi? C’est que, malgré leur grande fabrication, ils n’ont pas fait des produits à bas prix leur spécialité exclusive. Je voudrais, à cause de leur mérite, les pousser dans cette voie du bas prix ; ils feraient bien vite la loi à leurs intermédiaires, au lieu de la subir.

Nous sommes pourtant arrivés en France aux bas prix, mais plutôt par intuition et d’ingénieux moyens, que par raisonnement et avec de gros capitaux. Nulle part le génie industriel de notre pays ne se montre aussi manifeste que dans la classe 91. Le jour où de grandes associations et de grands capitaux viendront alimenter cette veine, nous serons sans rivaux pour les produits à bas prix comme nous le sommes pour les produits de luxe.

Les imitations de bronze, qui ont rendu les objets d’art accessibles aux ménages les plus modestes, ont un digne représentant dans M. Mircoy.

Avez-vous jamais entendu parler, mesdames, de corsets, très-bien confectionnés, ma foi ! à 15 francs la douzaine? On est arrivé là par l’ingéniosité des moyens, plutôt que par l’étendue de la fabrication.

En fait d’objets de ménage, il y a de véritables curiosités, par exemple des chaises qui se transforment en échelles, des poteries allant au feu, et des cornues avec émail intérieur, dont M. Gosse a fait une grande industrie. Je ne parle pas de MM. Japy ni de M. Alletz pour la quincaillerie commune. Il est impossible de faire plus économiquement et mieux.

Dans les cotonnades communes, Rouen distance les Anglais comme goût, et les concurrences comme bas prix. Les cotonnades de Rouen sont l’article d’exportation le plus considérable de la France.

La confection, ce grand article de consommation générale, qui résume tous les produits dans ses applications diverses, est fort bien représentée dans la classe 91. Les représentants de cet article sont nombreux : ce sont la Belle Jardinière, MM. Leleux, Hayem, Bouillet, Bessand, la Chambre de commerce de Lille, la Société de Stuttgard, dans le Wurtemberg.

Il est impossible de confectionner mieux et à meilleur compte que M. Hayem aîné, et quand nous parlons de lui, nous parlons également de ses confrères. Nous citons M. Hayem, parce que ses ateliers sont un modèle de bon ordre et de régularité. Seulement, cet industriel n’est pas un spécialiste de bas prix; et c’est là sa seule infériorité vis-à-vis d'établissements comme la Belle Jardinière et les confectionneurs de Lille. Il produit des articles à bas prix accessoirement et par surcroît, pour ainsi dire; par conséquent, dans des conditions insuffisantes.

On aura remarqué que, dans le courant de ce travail, j’ai fréquemment parlé d’intermédiaires. En effet, la question des intermédiaires domine toute la question des bas prix.

Lorsqu’un fabricant ne fait pas d’un article spécial en assez grande quantité, il est obligé de rester à la discrétion des intermédiaires, parce qu’il ne peut pas arriver directement au consommateur.

Il y a des articles nécessaires, comme les toiles de coton ou de fil, les draps, les ustensiles, dont la consommation est forcée, et qui ne s’altèrent pas par la mévente. L’intervention des intermédiaires exerce peu d’influence sur la mercuriale de ces articles. A 10 p. 100 d’escompte, un intermédiaire , prend toujours une pièce de toile, une grosse de chaussettes, un lot d'ustensiles de ménage, parce qu’il est sûr d’écouler dans la consommation tout ce qu’il achète, et que, dans le pire cas, la marchandise ne perdra rien dans son magasin à n’être pas vendue.

Mais pour les articles de fantaisie commune, comme la confection, les papiers peints, etc., la condition est différente. Ici, les intermédiaires font la loi, à moins que le fabricant ne produise dans des proportions de quantités, et partant de bas prix, telles qu’il puisse saisir directement la consommation sans le secours des intermédiaires.

Quand j’achète un châle ou un madras, moi négociant, je dis à celui qui fabrique : « Je ne suis pas sûr de vendre les objets que je vous achète : leur couleur peut s’altérer, la mode peut changer ; je ne fais que couvrir mes risques en vous demandant un gros escompte. Ce châle, dites-vous, vous revient à 6 fr. ; vous allez le porter à 10 fr. et me faire 40 p. 100 de remise. Grâce à mon intermédiaire, vous en fabriquerez une plus grande quantité, ce qui vous permettra de produire au-dessous de 6 fr. Ce sera là votre bénéfice. »

Si ma contre-partie est un petit fabricant, il subira mes conditions; si, au contraire, il produit ou peut produire par grandes quantités, il me dira : « Il ne me convient pas de laisser coter l’article à 10 fr.,car je prétends l’imposer à la consommation générale par son bas prix et sa qualité relative. Si vous ne le voulez pas à 7 fr., laissez-le : je puis attendre. Je trouverai d’autres marchands qui me prendront aux conditions que vous refusez, et qui vendront au public, à meilleur marché, des articles meilleurs auxquels vous ne pourrez faire concurrence. »

Si je n’étais pas entré dans toutes ces explications, il m’eût été impossible de faire comprendre au lecteur quels ont été, non pas seulement le caractère de la classe 91, mais surtout la manière de procéder et la doctrine du comité d’admission d’abord, et du jury ensuite.

A nos yeux, les seuls exposants de celte classe, par les raisons que nous avons exposées, auraient dû être les villes et les grands industriels, exclusivement voués à la fabrication des produits à bas prix.

C’est pour cela que, parmi les médailles d’or décernées à quelques expositions collectives vraiment en progrès et remarquables de bas prix, on a accordé la même récompense à MM. Japy frères, de Beaucourt, pour articles de ménage, à M. Gosse, de Bayeux, pour la porcelaine dure de laboratoire, à M. de Cartier d’Auderghem (Belgique), pour son minium de fer remplaçant le blanc de plomb pour les peintures extérieures, parce que personne ne pouvant leur faire concurrence, ils ont fait profiter directement le public du bas prix obtenu dans leur fabrication.

Les raisons qui ont fait écarter de la médaille d’or quelques autres exposants, peut-être aussi méritants, sont indépendantes du mérite et de la valeur de ces honorables industriels. Nous citerons parmi ceux-ci en première ligne MM. Laîné père et fils," pour la teinture et mise à neuf' de tissus et vêtements; Leleux, pour la confection pour hommes; Savart, pour la chaussure (celui-i, du moins, a été très-légitimement nommé chevalier de la Légion d’honneur); Lebaudy-Landry, pour la fabrication mécanique du pain (nous en ayons déjà parlé) ; Geoffroy-Guérin, de Gien, pour la céramique; Paraf-Javal, qui lutte avec les Rouennais pour les tissus de coton teints et imprimés; Noël-Martin, pour les pâtes et farines; Retoui frères, Magnier et Saint frères, pour les toiles de fil ; Leroy-Durand, pour les bougies économiques; Bideau et Guérin-Jouault pour les châles communs, et bien d’autres qu’on a oubliés, tels que M. Lebisnerais, pour les draps, M. Roussel, pour les toiles à matelas, et un brave ouvrier, M. Bajeau, pour d’ingénieuses applications de gutta-percha. Il faudrait presque épuiser la liste des six cents exposants, tous méritants, qui ont concouru.

La classe 91 fait honneur tout entière à l’industrie française. Elle lui montre la voie à suivre. Outre les gages qu’elle nous donne, elle nous laisse l’espérance. Appliquer la loi des grands nombres à l’industrie, comme l’ont fait jusqu’ici les Anglais (on sait avec quel succès et quelle gloire), c’est tout un avenir qui s’ouvre devant le travail national.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée