Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Classes 89 & 90 - Instruction publique en France

Classes 89 & 90 - Instruction publique en France à l'exposition de Paris 1867

Au bout de la galerie transversale où sont disposés d’une façon si pittoresque les produits de l’Algérie et de nos colonies, le visiteur s’arrête devant un portique de belle ordonnance, celui que reproduit notre gravure. Deux groupes en ornent les côtés, dont l’un représente l’éducation de l’enfance, l’autre l’instruction des adultes; et au-dessous du fronton se lit cette parole de l'Empereur, qui est restée à l’état de programme non réalisé :
« Dans le pays du suffrage universel tout citoyen doit savoir lire et écrire. »

L’instruction primaire n’est point encore obligatoire chez nous; mais chaque année un demi-million d’adultes remplit nos écoles pendant l’hiver.

Ce portique, dont le dessin est de M. Sébastien Cornu, l’ordonnateur du musée Campana, et dont les groupes et les ornements ont été exécutés par les élèves de l’école municipale de dessin de la rue Volta, dirigée par M. Levasseur, ce portique marque l’entrée de l’exposition des classes 89 et 90, qui comprend quatre salles, prises des deux côtés de la galerie circulaire n° 2.
Là se trouve représentée toute l’éducation populaire, depuis la salle d’asile jusqu’à l’enseignement professionnel, et aux cours pour les adultes. C’est la tête du dixième groupe, dont les autres classes s’étendent derrière jusqu’à la circonférence extérieure.

Les deux statues isolées que vous voyez de chaque côté de la porte sont celles de Pestalozzi, l’immortel auteur delà méthode intuitive, et celle de l’abbé de La Salle, le fondateur de l’institut des frères des écoles chrétiennes. La première est l’œuvre des élèves de l’école municipale de dessin, que dirige M. Lequien fils; la seconde a été faite par les élèves des frères.

Le portique franchi, nous nous trouvons en face des travaux des écoles. L’école normale de Cluny, qui ne compte encore qu’une année d’existence, y tient déjà une place honorable par ses instruments en bois, et ses organes de machines exécutés par les élèves. A droite, les dessins envoyés par les diverses écoles des frères occupent un large pan de la muraille. Tout près s’étendent les œuvres souvent remarquables des écoles municipales de dessin de la ville de Paris.

Le fond de cette première salle appartient au ministère de l’instruction publique. M. Duruy a voulu exposer là quelques spécimens des résultats des missions scientifiques les plus récentes. C’est à ce titre qu’a été élevé, sous la direction de M. Léon Méhédin, le portique mexicain, si bizarrement colorié, qui orne l’entrée de la seconde salle. Au devant, l’on remarque un bloc de marbre noirci par les siècles, qui porte sur deux de ses faces des figures d’un grand style.

Ceux qui aiment les voyages et que la vue des palais fantastiques de l’Orient jette dans d’interminables rêveries, s’oublient volontiers devant les nombreux albums de photographies que leur offre cette salle. D’autres, les esprits positifs, passent indifférents devant ces images qui ont coûté tant de fatigues et de courses lointaines ; à peine jettent-ils un regard distrait sur les instruments du culte bouddhique qui sont exposés dans la vitrine à droite. Le moulin à prières même ne les arrête pas.

Il est une classe de visiteurs qui traverse encore plus rapidement cette partie de la salle, ce sont les milliers d’instituteurs et de professeurs que les vacances nous envoient. Ceux-là vont tout droit à ce qui les intéresse par-dessus tout : c’est-à-dire aux choses de l’enseignement proprement dit. Faisons comme eux, puisqu’aussi bien nous voici à l’entrée de la seconde salle.

Ici nous sommes pleinement dans le domaine de l’enseignement professionnel.Les institutions libres dominent. A gauche, ces organes de machines, ces collections d’histoire naturelle, ces appareils pour manipulations chimiques, représentent le pensionnat professionnel d’Ivry-sur-Seine, qui a obtenu de nombreuses récompenses et dont le directeur, M. Pompée, vient d être fait officier de la Légion d’honneur. A gauche sont les travaux des Écoles de la marine. Puis vient l’école centrale de Lyon. La Martinière n’a pas pris part à l’exposition, parce que si l’on peut exposer des produits, l’on ne saurait exposer des méthodes.

L’asile ferme-école Fénelon et la colonie de Mettray y figurent sous la forme de plans en relief. L’école Élisa Lemonnier de la rue de Turenne, pour l’instruction professionnelle des jeunes filles, montre de belles peintures sur porcelaine, des gravures sur bois, des travaux d’aiguille et des cahiers qui font le plus grand honneur à la direction. Une autre institution à peu près semblable, Notre-Dame-des-Arts, expose tout auprès des travaux d’.élèves qui ne manquent point d’intérêt, sauf que les ornements d’église y tiennent peut-être trop de place.

De l’autre côté, nous trouvons l’alphabet astronomique de M. Ch. Emmanuel, qui met une science abstraite à la portée des plus humbles écoles. Tout auprès sont les collections de la maison Hachette pour l'enseignement des sciences, et le petit laboratoire de chimie et de physique, d’un bon marché fabuleux, qu’expose M. Émile Rousseau.

Ce même M. É. Rousseau a trouvé le moyen de reproduire, à l’aide de procédés photographiques particuliers, les dessins des grands maîtres avec leurs tons primitifs rendus inaltérables, ce qui va permettre de distribuer dans les éco.les des modèles incomparables aux prix les plus modérés ; nous en avons ici des spécimens. Les écoliers d’à-présent sont bien heureux. Quand je pense à tout ce qu’ils ont et à tout ce qui nous manquait, à nous, je suis tenté d’être jaloux.

Les deux salles que nous venons de parcourir représentent l’exposition de la classe 90, c’est-à-dire ce qui concerne l’enseignement professionnel et l’instruction des adultes, du moins pour la France. La Belgique à exposé une belle collection de tissus produits dans les ateliers d’apprentissage des Flandres. Mais , en fait d’école d’apprentissage, il faut surtout citer celle de Brünn en Moravie, qui expose un très-remarquable album de dessins et d’échantillons d’étoffe, faits par les élèves. Cette école est une fondation de la Chambre de commerce de Brünn ; elle ne date que de 1860. Généralement, les Allemands ont montré, dans cette spécialité de l’instruction professionnelle, une supériorité qu’on ne saurait contester.

Nous avons cité tout à l’heure la Société fondée à Paris par Mme E. Lemonnier pour l’enseignement professionnel des femmes ; il faut mettre sur le même rang la Junta de Damas, ou association de dames qui s’est formée à Madrid pour la propagation de l’enseignement des filles, et à laquelle des femmes qui portent les plus grands noms de l’Espagne prêtent un concours actif. Pareille association s’est formée à Barcelone. La Junta de Damas de Madrid a obtenu une médaille d’argent.

Ne quittons pas la classe 90 sans dire un mot du meuble monumental, et d’aspect presque funèbre, qui s’élève au milieu de la seconde salle et l’emplit à peu près. La statue dorée qui le surmonte représente la France. Trois de ses faces sont garnies de vitrines où sont rangés des volumes de documents, précieux peut-être, mais dont le public ne peut voir les titres; ce sont des collections d’actes administratifs relatifs à l’enseignement ou à l’assistance publique. On y a renfermé en outre l’ensemble des documents recueillis dans l’enquête dite du Xe groupe.

La quatrième face, celle qui regarde l’entrée, est ornée d’une vitrine plus petite, d’une forme particulière, et semblable aux figures que l’on donne de l’arche 3e la Bible. C’est là que sont renfermés les fameux rapports demandés par M. Duruy sur les progrès des sciences, des lettres et des arts en France, depuis vingt ans.

En traversant la galerie nous entrons dans les salles qui forment l’exposition française de la classe 89. Là, il ne s’agit plus de l’enseignement des adultes ou des adolescents, mais de l’éducation de l’enfance.

Le matériel des écoles n’a pas sensiblement varié en France depuis quarante ans. Tandis que l’Allemagne s’ingéniait à varier ses méthodes d’éducation pour les approprier aux besoins de l’enfance, nous nous perdions dans d’interminables discussions théoriques sur le point de savoir si renseignement doit être libre, ou ne l’être pas; s’il doit appartenir à l’État ou au père de famille. En somme, nous n’avons, à proprement parler, aujourd’hui, en France, que deux sortes d’écoles: celles qu’entretiennent les municipalités ou l’État, et celles que le clergé catholique multiplie à l’aide des largesses des particuliers. Mais à y regarder d’un peu près, ces deux catégories d’écoles ne diffèrent pas beaucoup.

Si vous voulez vous éclairer un peu sur cette question de l’éducation publique, qui malheureusement n’intéresse pas beaucoup de gens, dans notre pays, allez visiter, dans le l'arc, l’école Américaine; voyez ces murailles tapissées de devises empruntées à la constitution, ou au droit civil: il est clair que dans les écoles d’Amérique on pense avant tout à faire des citoyens. Et cependant le modèle qu’on a construit ici ne réalise pas le type des écoles des grandes villes de l’Union; c’est un spécimen d’école à bon marché.

L’école Norwégienne qui occupe le rez-de-chaussée de la maison pittoresque élevée dans le Parc, s’en rapproche davantage, avec ses places isolées. Là, chaque élève a son banc et son pupitre, bien indépendant et séparé du. voisin. Les écoles aux États-Unis sont meublées suivant le même système. La. valeur de ce détail, qui semble de peu d’importance au premier abord, sera comprise de tous ceux qui savent ce que c’est qu’une classe.

Une pareille organisation ne saurait réussir chez nous : on la condamnerait tout d’abord comme trop dispendieuse. Mais aux États-Unis, rien n’est trop cher dès qu’il s’agit d’éducation. Voyez le beau planétaire queM. Barlow, du Kentucky, a exposé dans la section américaine, et où l’on v»it, par un mécanisme ingénieux, toutes les planètes se mouvoir autour du soleil ; c’est un instrument de 1200 francs. M. Birlow en a apporté ici plusieurs de divers modèles. Il s’imagine que les écoles en France sont riches comme celles de son pays ; il s’est trompé. S’il vend un ou deux de ses planétaires chez nous, ce sera aux Anglais, ou bien à quelque établissement ecclésiastique.

Les écoles allemandes se font remarquer par le développement qu’elles donnent aux exercices manuels et à la gymnastique.
La France a exposé quelques globes et quelques appareils géographiques remarquables surtout au point de vue du bon marché. Mais ce dont nous pouvons être le plus justement fiers, c’est de l’organisation de nos écoles pour la première enfance, ou salles d’asile. Il y a aussi un meuble d’apparence modeste, mais excellent : c’est « l’escalier métrique », inventé par un des meilleurs instituteurs de Paris, M. Demkès, pour l'enseignement du système légal des poids et mesures.

Les écoles de la première enfance, ou salles
d’asile, qui sont à vrai dire ce dont la France peut être le plus justement fière en matière d’éducation populaire, sont représentées à l’Exposition par quelques innovations de peu d’importance, si l’on en excepte le petit gymnase enfantin.

Nous appellerons encore l’attention sur les modestes travaux accomplis par les jeunes aveugles.

Mais on conçoit que dans un pareil ordre de faits ce qu’il importerait le plus de connaître et de voir est justement ce qu’on n’a pu montrer ; je veux dire la méthode du maître, et aussi les résultats moraux, fruits de l’éducation proprement dite, qui sont autrement précieux qu’une page bien faite ou un dessin à peu près réussi. En cela, les critiques qu’on a pu diriger contre l’idée d’une exposition de l’enseignement, seraient assez fondées, s’il n’y avait là autre chose qu’un concours aboutissant à une répartition plus ou moins heureuse des récompenses annoncées. Mais qui s’arrête à cette idée? Autant vaudrait dire que tous, tant que nous sommes, nous n’avons jamais étudié que pour avoir des prix, parce que chaque année les vacances scolaires commencent par une distribution de couronnes.

Non, le concours et les récompenses ne sont qu’un moyen; le but véritable c’est la mise en lumière de certains faits, et la mise en déroute des préjugés contraires.

On avait annoncé qu’à la faveur de l’Exposition universelle le Champ de Mars verrait s’élever divers spécimens d’écoles, où Américains et Allemands viendraient montrer comment on entend chez eux l’éducation de l’enfance. Les Allemands avaient à présenter les « jardins d’enfants » du docteur Froëbel; les Américains, leurs grandes écoles nationales, ces simples écoles primaires où l’on forme des citoyens et d’où sont partis les plus grands magistrats de la République.

Surtout, l’on y devait voir les méthodes en action, chaque pays envoyant ses meilleurs maîtres avec un nombre d’élèves suffisant. Cela ne s’est point réalisé. Pourquoi? Je l’ignore. Mais je regrette vivement qu’un pareil spectacle n’ait pu être offert à notre pays. Assurément il eût été difficile d’établir pour ce concours d’un nouveau genre des récompenses équitables et dont chacun pût être satisfait. Mais quelle impression en serait restée!

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée