Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Treuil-Parachute

Treuil-Parachute à l'exposition de Paris 1867

L’invention se meut dans un cercle immense, elle touche par la variété de ses créations aussi bien au hochet de l’enfant qu’aux plus hautes questions de l’ordre social.

Il y en a de saisissantes par l’inattendu de leurs effets, d’autres qui sont plaisantes, d’autres qui sont terribles, d’autres enfin qui sont tellement techniques que peu de personnes sont aptes à les comprendre.

Celle dont j’entreprends l’explication est extrêmement sérieuse. Elle est digne, par ses résultats admirables, de fixer l’attention de tout le monde, et quoiqu’une certaine classe de praticiens, les ingénieurs surtout, soient plus spécialement capables d’apprécier le mécanisme qui en est la base, j’ai la conviction que tout le monde peut sentir son mérite réel et sa haute portée philanthropique.

Or j’admire, quant à moi, l’étonnante contradiction que manifestent les opinions émises par le jury dans la distribution des médailles, et je ne comprends pas que de la même main on récompense les engins de destruction tels que le canon Krupp, et les appareils protecteurs tels que le treuil-parachute de M. Bernier.

D’une part, on double les chances de mort pour les soldats des champs de bataille, où un amour-propre stérile entraîne les peuples; de l’autre, de généreux chercheurs garantissent contre les accidents de la bataille industrielle ces autres soldats du progrès et du bien-être social, qui luttent contre les obstacles que la nature nous oppose.

Combien de fois n’a-t-on pas enregistré ces événements terribles qui font tant de veuves et d’orphelins, et où de courageux mineurs, des carriers, des constructeurs, des manœuvres employés dans les chemins de fer, sur les quais, dans les ports et les navires pour le maniement des ancres, trouvent un jour la mort par une rupture de câble, de chaîne, de treuil, de roue et d’autres engins servant à la manœuvre des fardeaux?

L’homme qui, à ces terribles hasards des travaux dangereux mais utiles, aura su trouver un remède, l’homme qui aura su opposer à l’aveugle force de la matière la prévoyance protectrice du génie mécanique, n’au-ra-t-il pas bien mérité de la patrie ?

Eh bien, cet homme, l’Exposition universelle nous l’a révélé; tous les jours, infatigable et convaincu, il est là, auprès de son appareil, expliquant les résultats merveilleux de son invention et les moyens qui lui servent à les obtenir, au public intelligent qui se presse autour de lui et l’écoute attentivement.

A toute démonstration, il faut une mise en scène.

Ici, la mise en scène est des plus simples, et notre gravure en donne une idée exacte: des poulies, des roues, des chaînes, et au bout des chaînes d’immenses blocs de pierre de 2000 kilogrammes.

Il va se produire ici une foule d’accidents : à chaque seconde, un fardeau énorme se balancera sur notre tête, prêt à choir en broyant tout sur son passage, et à chaque seconde, une véritable Providence mécanique arrêtera la masse redoutable qu’elle semble soustraire pour un temps aux lois de la pesanteur.

Il y a trois actes dans ce drame palpitant des chutes meurtrières :
Il y a l’imprudence et la fausse manœuvre;
Il y a la rupture imprévue d’une ou de plusieurs pièces du mécanisme;
Il y a le bris de la chaîne ou d.u câble qui attachent le fardeau et l’élèvent dans l’espace.

Voici les imprudences :
Un homme tourne sans peine une manivelle, le fardeau s’élève.

Il a omis, par une distraction inconcevable, de laisser fonctionner l’encliquetage du rochet de retenue qui a pour but d'empêcher le fardeau de retomber ; il se repose, il lâche la manivelle ; le fardeau, sollicité par son poids, va redescendre avec une rapidité effrayante, imprimer à la manivelle un mouvement vertigineux, et renverser l’ouvrier d’un coup mortel dans la poitrine ou dans le visage.

Mais non ! la manivelle mte telle qu’il l’a laissée, et il peut, sans accident, reprendre son ouvrage en réparant son oubli.

Ce n’est plus un homme qui tourne une manivelle; c’est à la vapeur que ce soin est confié. Or, l’emploi de la vapeur rend encore plus fréquent l’accident provenant de l’oubli de l’encliquetage sur le rochet de retenue.

Le fardeau est arrivé à sa destination ; 15 mètres le séparent du sol : Halte! s’écrie-t on d’en haut ; et le manœuvre qui veille sur la machine place la courroie sur la poulie folle.

Si le cliquet est à son poste, rien de plus simple; le fardeau ne bouge pas. Mais si le cliquet a été oublié, la pierre retombe avec une vitesse qui croît comme les secondes multipliées par elles-mêmes____près de là, sont les charpentes et sur elles des ouvriers tranquillement occupés à sculpter une façade
La pierre, dans sa course désordonnée, frappe le coin de l’échafaudage ; les planches basculent, et voilà des hommes lancés par les airs avec une puissance inouïe, puis, retombant à quelques centaines de mètres de là, broyés, écrasés, sans compter ceux qui peuvent se trouver dessous.

Or, rien de cela ne peut arriver avec l’appareil que nous étudions ; le cliquet est oublié? n’importe, le fardeau demeure où la vapeur l’a amené.

Ce que le manœuvre vient de faire pour arrêter le mouvement de l’appareil élévatoire, je veux parler du débrayage de la courroie, il peut arriver que le hasard ou la négligence le produise. Le résultat reste le même, on le comprend sans peine; le mécanisme parachute de M. Bernier agit instantanément, et les accidents sont encore évités.

Il s’agit maintenant de descendre un fardeau chargé à un 5e étage, par exemple.

Le manœuvre présume trop de sa force, il veut peser sur la manivelle en sens inverse, il est forcé de soulever le cliquet pour opérer la descente, mais le mouvement est incommode, aussi difficile pour la force humaine que de courir à reculons, et on ne peut, en aucune façon employer la vapeur à cet usage. Qu’arrive-t-il ? Les travailleurs sont entraînés, jetés contre terre, et le fardeau est précipité de toute sa hauteur.

La disposition du treuil de M. Bernier empêche tout mouvement de descente par la manivelle. Force est au manœuvre de prendre le frein, sorte de courroie de fer qui frotte sur ,Ia roue, et règle la descente à volonté. Donc, pas d’imprudence possible, pas d’accident, car où I on supprime la cause on supprime les effets, et on aura beau tourner la manivelle à reculons, elle sera entièrement affolée.

Si, par impossible, le frein se casse, et si homme qui le tient reçoit un choc capable de le lui faire lâcher, le parachute agit et le fardeau reste suspendu.

Poussons à l’extrême les chances de rupture de l’appareil ; ne supposons pas seulement un bris de roue, de dents, de noix ou de frein, supposons que l’appareil élévatoire lui-même auquel sont adaptés ces roues, ces noix, ces chaînes, ces cliquets, a été mal assujetti; le fardeau est aux deux tiers de sa course aérienne, le treuil se détache, le point d’appui manque : tout va s'écrouler ...

Pure illusion; le fardeau reste dans l’espace et semble attendre qu’on ait réparé l’accident.

Continuons : aussi bien, cette démonstration est palpitante.

Tous les accidents sont arrivés, hors un seul, le bris de la chaîne.

Celui-là est le plus terrible; il survient par cause d’usure, de fausse position des anneaux, de chocs brusques; il se produit sans prédisposition apparente, et la chaîne qu’on a examinée le matin sans qu'elle présentât le moindre défaut, va se briser dans dix minutes et laisser choir d’une hauteur de 15 mètres un bloc de pierre de plusieurs milliers de kilogrammes

Eh bien, que la chaîne se brise entre la poulie et le point de suspension du fardeau ; qu’elle se brise entre la poulie et le point où s’exerce l’effet élévatoire, le fardeau descendra d’un centimètre à peine et s’arrêtera. Pas de vitesse acquise, pas de bris, pas d’accident possible; le treuil lui-même est devenu tout à fait étranger au fardeau.

Jusqu'ici je n’ai parlé que des appareils élévatoires destinés à la construction; M. Bernier a plusieurs applications différentes de son parachute, et les voici :
Une plate-forme est-elle destinée à monter ou à descendre: notre exposant a prévu le cas où la chaîne se romprait aussi bien au point d’attache que dans tout le parcours de la chaîne elle-même; pas la moindre secousse n’est produite, quelle que soit la vitesse ascensionnelle au moment de l’accident.

En outre, la disposition adoptée dans cette application, permet d’arrêter le plateau au moment et à l’endroit que l’on désire; par exemple, le plateau descend-t-il ou mont-t-il dans un puits à étages, on peut l’arrêter successivement à chaque étage.

Il y a là tout une nouvelle série d’applications que l’on saisit au premier coup d’œil.

Supposons maintenant deux bannes montant et descendant alternativement, ce qui revient à indiquer le mouvement de deux seaux dans un puits.

Substituons à la banne deux plates-formes, si l’on veut deux fardeaux de quelque proportion qu’ils soient, et énumérons les accidents qui peuvent survenir.

La chaîne de la banne qui descend casse-t elle, rien de dérangé dans l’appareil, l’autre banne continue de monter et celle-ci de descendre.

Est-ce, au contraire, la banne qui monte, dont le point de suspension se rompt? — Tout mouvement cesse.

Les deux chaînes di s deux bannes cassent-elles, tout mouvement de descente ou de montage cesse également, jusqu’à réparation de l’accident.

Mentionnons encore-un perfectionnement du treuil-parachute.

Si l’on voulait, dans un treuil ordinaire, pour un motif quelconque, changer de vitesse ascensionnelle, et par conséquent diminuer ou augmenter l’effort élévatoire quand le fardeau est déjà à une certaine hauteur, il faudrait sous peine de chute immédiate, dont il y a de fréquents exemples, le redescendre entièrement avant de pouvoir changer l’engrenage, ce qui ne remplirait aucunement le but.

Notre exposant a trouvé le moyen de faire cette opération au moment que l’on voudra sans redescendre le fardeau; et pour cela, il le laisse reposer sur le parachute pendant la substitution qui s’effectue à vue d’œil, d’un engrenâge quelconque capable aussi bien de ralentir que d’accélérer l’ascension ou la descente.

Ici se place naturellement une observation : le treuil parachute appartient a la classe 53, mécanique générale; ce n’est que par un bavard exceptionnel qu’il s’est trouvé récompensé dans la classe 53 et dans la classe 65 contenant le matériel des chantiers.

Or, comment peut-il se faire qu'un objet dont la base est un problème de mécanique résolu, et l’application une améliora ion dans le mat riel des chantier-, ait obtenu dans la première une médaille de bronze, et dans la seconde une médaillé d'argent? Une médaille d’or eût été à peine une récompense suffisante.

Y a-t-il donc plue de mérite à appliquer la solution d’un problème qu’à découvrir cette solution elle-même?

La justesse de mon observation apparaîtra plus évidente en poursuivant l’étude de l’exposition de M. Bernier.

Ses appareils se divisent logiquement en deux parties distinctes : l’une comprend les moyens d’élever facilement, et sans les inconvénients ordinaires, les fardeaux les plus lourds.

L’autre comprend, une fois le fardeau élevé, les moyens de l’empêcher de retomber et de produire ainsi des sinistres. La première serait donc plus spécialement une garantie contre les chances de rupture; la seconde une protection contre les effets des ruptures survenus en dehors de toute prévision.

La hase essentielle de la première partie est l’emploi de la double noix et du guide-tendeur, qui ont pour but de prévenir, l’un, l’usure rapide de la chaîne, l’autre, la fausse position des anneaux, tous deux causes de rupture.

On sait que la noix est une sorte de main de fer ayant plusieurs empreintes où vient s’appliquer chaque maille de la chaîne qui, ainsi maintenue solidement, permet un effort direct plus énergique.

Mais une seule noix laissait éprouver à la chaîne un frottement considérable sur le bâti en fonte, car la chaîne tend sans cesse à se déplacer en subissant et faisant subir à la noix des morsures profondes.

Or, du moment où une autre noix tournant en sens inverse, apportera à la noix qui subit l’effort élévatoire des maillons déjà placés avec une exactitude mathématique, il y aura économie de force et simple roulement au lieu d’un glissement pénible et détériorant.

Peut-on dire ici, selon le vieil axiome de mécanique, que ce que l’on gagne en force on le perd en vitesse? Non, car il y a diminution de résistance par suite du roulement substitué au glissement, et par suite du maintien plus assuré de la chaîne chargée, dont le poids se répartit sur sept mailles au lieu de trois, comme cela a lieu d’ordinaire dans les treuils à noix triangulaires.

Le guide-tendeur est simplement un boulet placé à quelques centimètres du sol, et obligeant la chaîne, quelque vitesse qui lui soit imprimée, à conserver toujours la même direction et à entrer légèrement tendue et droite dans le treuil.

Cette amélioration est excellente, surtout dans le cas de descente rapide du fardeau, — descente que le frein de M. Bernier règle à volonté, — en empêchant l’entrée désordonnée de la chaîne dans la première noix.

La deuxième partie , qui est essentiellement le parachute, consiste en une sorte de fort cliquet en fer forgé, et taillé de manière à pouvoir s’engager dans les intervalles des mailles de la chaîne, pour retenir cette chaîne *a cas de recul.

Lorsqu’une série de ces forts cliquets agit sur la chaîne qui passe sous leurs empreintes, on dirait qu’une main invisible soulève en courant sous un clavier toutes les touches d’un piano.

La chaîne est alors enclenchée, c est-à-dire pénètre dans l’empreinte comme le doigt dans la touche, et ne se soulève que si l’opération du montage s’effectue sans accident. Au moindre accident, recul , enclenchement, et cessation de la descente du fardeau qui reste suspendu d’autant plus solidement qu’il est plus lourd.

Selon que notre exposant fait agir cet enclenchement sur la chaîne mobile ou sur une chaîne de sûreté, il obtient cinq séries distinctes d’effets.

Si l’enclenchement agit sur la chaîne élévatoire elle-même, et au-dessous du point de suspension aérien près des roues et des noix, tous les accidents résultant de l’imprudence, fausses manœuvres, rupture du mécanisme, mais non de rupture de la chaîne, sont évités.

Si l’enclenchement agit au-dessus du point de suspension aérien, mêmes avantages et, de plus, neutralisation des effets d'une rupture de la chaîne élévatoire dans !a moitié de sa longueur, c’est-à-dire entre les engrenages et le point de suspension aérien.

A l’apparition de la chaîne de sûreté sur laquelle agit l’enclanchement, on obtient les résultats suivants :
L’enclenchement est-il placé au-dessous du point de suspension aérien du fardeau, et agit-il sur la chaîne de sûreté, il annule immédiatement le3 effets d’une rupture de la chaîne dans toute sa longueur, et produit les autres avantages déjà mentionnés.

Un plateau ou un récipient quelconque porte-t-il avec lui ses parachutes ou enclenchements, ces enclenchements n’agissent sur une ou plusieurs chaînes fixes, lesquelles ne subissent aucun effort , qu’au moment précis de l’accident, et parent à toute éventualité : bris de chaîne dans toute sa longueur, fausses manœuvres, rupture du mécanisme ou du treuil.

Enfin, deux plateaux ou récipients, montant et descendant, sont-ils réunis par une chaîne de sûreté munie de deux enclanchements agissant en sens inverse : neutralisation des effets de ruptures déjà indiqués, et cela pour les deux plateaux, dans quelque situation que se produise l’accident.

Généraliser l’emploi de ces appareils simples et utiles serait un bienfait; il n’est pas de chantier de travaux publics, pas de mines, pas de chemins de fer, pas de ports, de quais, de docks, de magasins généraux, de navires pour la manœuvre des ancres, où son usage ne soit appelé à rendre d’immenses services.

Cette invention a un caractère d’utilité tellement universel, que M. Violet-le-Duc, dans son rapport qui sera bientôt publié, n’hésite pas à dire : « Il est à désirer que, dans tous « les chantiers, on prescrive l’emploi du monte-« charge parachute. »

Une telle opinion fait autorité.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée