Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Manufacture Impériale de Sèvres

Manufacture Impériale de Sèvres à l'exposition de Paris 1867

Nous lisons dans l’Écriture que le Seigneur, qui jeûnait et priait au désert, fut tenté par le démon. Satan s’approcha de lui et loi parla en et ses termes :
« Ordonne que ces pierres deviennent du pain ! »

Jésus répondit fièrement, et, d’un mot, il ferma la bouche impure qui le provoquait.

Aujourd'hui les pierres et l’argile, grâce au génie humain et à l’industrie, qui n’ont rien de diabolique, je l’espère, mais que le souffle de Dieu commande plutôt et qu'il dirige, aujourd’hui l argile et les pierres se transforment et se transfigurent en matières délicates et fines, aussi précieuses que les p ries les plus rares et que les plus recherchés des métaux.

C’est Dieu qui, le premier, a moulé et modelé l’argile, et l’homme, par ses origines mêmes, par l’instinct de sa propre nature et l’inspiration de son Créateur, a dû être porté de bon né heure, ce me semble, aux travaux de la poterie et de la céramique.

L'histoire de ces travaux serait curieuse et instructive plus que bien d’autres. On y trouverait les progrès successifs et les perfectionnements d’un art digne de toute attention et de toute estime, qui est inséparable de tous les autres avancements matériels et moraux, et qui a commencé probablement avec notre race.

Je ne saurais penser, en effet, que les premiers individus de l'espèce humaine se soient longtemps résignés à boire dans le creux de leur main. C’était là un vase trop primitif trop rudimentaire, trop imparfait, et auquel on aurait pu appliquer à bon droit ce que dit Horace : Plenus rimarum sum ; huc alque illuc perfluo__

Bientôt des bergers ingénieux jugèrent que les cornes de leurs boucs, de leurs béliers et de leurs taureaux étaient des vases donnés par la nature. Là se trouve l’étymologie véritable de cette appellation générale de céramique, qu’on applique à tous les ouvrages de poterie. On tailla, on sculpta, on embellit tant qu’on peut ces cornes si commodes qui servaient à plus d’un usage : elles recueillaient et conservaient l’eau fraîche des repas, puis, le soir, rempli s d’un air sonore, elles rappelaient et ramenaient les troupeaux de tous les coins de l’horizon.

Mais l’invention allant toujours en avant et à la découverte, on me tarda pas à employer le limon des fleuves, ou cette terre glaise malléable et grasse, qui s’assouplit sous les doigts au gré de toutes les volontés et de tous les caprices, et qui, dure e au soleil ou cuite devant les cendres du loyer, garde l’empreinte qu’elle a reçue.

Dès lors il y eut des potiers, et bien que ces ouvriers primitifs aient borné leurs ouvrages aux ustensiles de la maison et de l’étable, on ne craignit pas de les mettre au rang des artistes. Les Grecs les comblaient d’honneurs, et plus tard, à mesure que le métier, en quelque sorte, s’épura, à mesure que la matière, de plus en plus docile aux mains savantes qui la façonnaient, prit des contours élégants et des lignes harmonieuses, l'admiration et l’engouement s’élevèrent et grandirent.

Hérodote et Homère ont célébré les potiers de leurs temps, et souvent, dans les auteurs de bucoliques et d’idylles, nous voyons que le prix du poème n’était autre chose qu’une belle coupe de terre pleine d’un lait savoureux et fumant.

Il serait trop long d'entrer ici dans les détails et de montrer combien tous les peuples de l’antiquité, a l’orient et à l’occident, less Égyptiens, les Chaldéens, les Grecs, les Romains ont perfectionné d'âge eu âge 1 art de la poterie, et comment, après des vases poreux, ils eurent des vases glacés et vernis avec une couche de terre vitrifiable et qui, — lampes, jarres, cruches, amphores, — affectant des formes d'oiseaux, de reptiles, de monstres, étaient destinés tantôt à renfermer l’huile ou le vin, tantôt à préserver les parfums consacrés aux divinités de la nation.

On assure que déjà, en plein moyen âge, les Chinois avaient inventé la porcelaine proprement dite et qu’on fabriquait pour le palais du Fils du Ciel « des coupes bleues comme le firmamen , tel qu’on l'aperçoit après la pluie dans l’intervalle des nuages. » Elles étaient, dit encore l’auteur chinois, « bleues comme le ciel, brillantes comme un miroir, mi. ces comme du papier, sonores comme un khing harmonieux, polies et luisantes, et se distinguaient autant par la finesse des veines ou de la, craquelure que par la beauté de la couleur »

C’est M. Stanislas Julien, dans son Histoire et fabrication de la porcelaine chinoise, qui a traduit ce témoignage du degré de perfection et de richesse où l’art de la céramique était parvenu en Chine dès le moyen âge. A ce tableau, il est facile de se croire en plein dix-neuvième siècle et au milieu même de l’exposition des porcelaines de Sèvres.

Les Japonais, voisins des Chinois, ne manquèrent pas d’aller s’instruire à leur école et, avant peu, les porcelaines du Japon et celles de la Chine rivalisèrent d’éclat et de beauté.

« Pendant, a écrit M.Turgan dans son remarquable et bel ouvrage sur les Grandes usines de la France, pendant que les Chinois et les Japonais atteignaient ainsi le plus haut faîte de l’art céramique," l’Europe fabriquait avec peine des émaux et des poteries fort agréables au point de vue d’un certain art naïf qui fait aujourd’hui encore l’admiration des antiquaires monomanes, mais ne pouvant servir qu’à des usages très-restreints, puisqu’ils ne pouvaient supporter l’action du feu. »

La sentence me paraît sévère, surtout quand je me souviens de nos émaux de Limoges, qui étaient d’un toucher si soyeux et si pur : mais somme toute, la réflexion est juste.

Cependant , comme l’Europe n’est jamais privée longtemps d’aucune invention bonne et utile ou agréable et que ce qui n’a point tout d’abord été découvert chez nous ne tarde pas à venir s’y perfectionner, il advint que dans le premier tiers du seizième siècle, au moment même où les premières porcelaines de Chine arrivaient en Italie et en France, Lucca della Robia et Orazio Fontana avaient découvert la magnifique faïence de Toscane, et que les chefs-d’œuvre abondaient dans leurs usines.

L’immortel Bernard de Palissy les suivit de près.

Henri IV eut la gloire d’établir les premières manufactures de faïence à Paris, à Nevers et en Saintonge. Mais si c’était là un acheminement vers la porcelaine, ce n’était pas la porcelaine encore, cette poterie précieuse et pure des Chinois et des Japonais, et ce n’est que vers 1711 que nous en trouvons des imitations réelles et remarquables. La manufacture de porcelaine de Saxe est fondée par Bœttger et Tschirnhaus qui, d’essai en essai, ne parvinrent pourtant qu’à former un beau et solide grès rouge, lorsque Jean Schnorr trouve le kaolin. C’était vraiment trouver le secret des Chinois.

La manufacture de Sèvres, à laquelle j’ai hâte d’arriver, fut établie d’abord par huit commanditaires, puis achetée en 1760 par le roi Louis XV qui lui assura un fonds de 96 mille francs par an et lui donna pour directeur M. Boileau.

Mme de Pompadour, qu’on a trop calomniée, engagea le roi à se faire le protecteur direct d’un établissement qui devait à jamais honorer son règne et qui, dans ce temps des faiblesses et des déchéances royales, ne laisse pas de témoigner de quelque grandeur. On y sent une inspiration supérieure aux volontés ordinaires de Louis le Bien-Aimé.

Sèvres , depuis lors, a eu des fortunes diverses; mais dirigé sans cesse par les savants les plus compétents et les plus habiles, profitant de toutes les découvertes, appelant toutes les lumières , il a vu sa prospérité s’accroître et, pour ainsi dire, se renouveler chaque jour; car l’industrie ne saurait rester immuable ni stationnaire : il faut, au risque de s’altérer, de se dégrader et de périr, il faut qu’elle aille en avant et qu’elle change et se modifie en se perfectionnant tans relâche.

On a pu reprocher aux vases faits autrefois je ne sais quelle roideur disgracieuse, quelque chose de guindé et d’académique; mais, d’année en année, on s’est corrigé et guéri de ce faux goût des mauvaises époques, et l’on a recherché les modèles les plus purs là où ils sont, à Athènes, à Rome et dans les traditions si classiques et si parfaites de la Renaissance.

C’est M. Régnault, l’un de nos plus éminents chimistes, qui est chargé de la direction de la manufacture impériale de Sèvres et l’on doit sa science bien des précieuses découvertes, qui ont enrichi exclusivement rétablissement qui lui était confié. Il sait,—et il a du goût; —l'œuvre, quelle qu’elle soit, porte sa double marque.

Il y aurait, certes, de quoi intéresser vivement et instruire le lecteur par le compte rendu détaillé des procédés si minutieux, si délicats et si ingénieux à la fuis, employés pour produire une pièce de porcelaine. J’y ressens, pour ma part, autant d’intérêt curieux et d’émotion que dans le récit des victoires et conquêtes de maints peuples vantés et qui n’ont fait ici-bas qu’un grand bruit stérile. Mais de pareils dé ails ne sauraient, hélas! entrer dans nos cadres, et je dois me borner ici à conseiller au lecteur d’aller visiter lui-même ce vaste et splendide établissement de Sèvres, tout sera profit pour ses yeux et pour son esprit.

Quant à nous, qui devons nous en tenir à l’Exposition admirable des porcelaines de Sèvres, notre part est encore assez large et assez complète, et je ne sais, parmi les merveilles qui sont étalées çà et là au Champ de Mars, rien qui montre mieux le progrès de l'industrie unie a l’art, lorsqu’en cherchant l’utile nous trouvons aussi le beau, et que nous avons le don inestimable de savoir les marier.... Ce mariage a été fécond pour l'honneur de ce temps et la gloire de notre pays.

On est frappé en entrant dans la salle ou les porcelaines le la Manufacture impériale de Sèvres s’étagent et se groupent au-dessous des beaux tapis de la Manufacture impériale des Gobelins, on est frappé, dis-je, de la manière même dont cette pièce est décorée et ornée. Il y a là du même coup luxe, sobriété, et couvenance à tous égards. M. Ruprich-Robert, qui a été charge de cette décoration, est un architecte de talent, et qui a su tirer ingénieusement parti des moindres détails pour la beauté et la grâce de l’ensemble.

Depuis un grand nombre d’années, la pâte tendre avait été abandonnée a Sèves, où la pâte dure absorbait toute l’attention et tous les soins. Mais voilà qu’on a repris cette délicieuse et incomparable fabrication et qu’on l’a menée, pour ainsi dire, aux dernières limites de l’élégance. De plus, la manufacture est devenue une véritable école de céramique, dans laquelle on a voulu que toutes, les variétés de poterie fussent représentées, sans que cependant les anciennes faïences fussent prises servilement pour modèles, et en conservant à tous les produits leur cachet de nationalité française.

Comme le vieux Saxe et la Chine même sont atteints et dépassés! Nous avons, au Champ de Mars, des échantillons de tout genre, où le monumental et le grandiose se mêlent au delicat et au mignon, et où la statuaire et la peinture et l’art le plus raffiné des émailleurs concourent ensemble, et se mêlent et parviennent à des effets prestigieux.

L’exposition des produits de la manufacture de Sèvres ne s’analyse pas. Il serait fou d’entreprendre de vous montrer, d’un vase à l'autre, d’une coupe à une coquille, d’un groupe à une statuette, que la terre a tantôt acquis l’éclat des pierres fines, tantôt la valeur de l’or et de l’argent. Encore un coup, c’est comme une création nouvelle qui est sortie de la terre obéissante et prodigue, et, à l’exemple du Créateur, la créature inspirée peut juger aussi que son œuvre est bonne. Le rayon de soleil semble avoir été saisi et comme fixé dans ces pâtes toutes diaphanes et nacrées, où les couleurs prennent à l’envi de douces ou de vives teintes, et le dessin un relief plus exact et plus pur. Il est assurément plus enviable de posséder une aiguière de Sèvres, ornée de dessins pâte sur pâte cuite au grand feu, que bien des plats et des assiettes en vaisselle plate, et la fragilité même de l’œuvre, tout ce qu'elle a réclamé pour qu’elle pût se produire au grand jour des connaisseurs, sans peur et sans reproche, tout ce qu’elle a exigé de constantes vigilances et de sollicitudes infinies, en augmente encore le prix et la gloire.

Ces frêles poteries me font penser à ces beautés frêles aussi et légères, telles qu’un coup de vent qui les effleure peut les briser ou les enlever, et qui n’en sont que plus charmantes aux regards qui s’entendent à découvrir l'attrait mystérieux et le charme en toutes choses. Un lis est loin d’opposer la résistance d’une pivoine, et pourtant qui ne préféré le lis à la pivoine ?

Les émaux de Sèvres ne craignent aucune rivalité dans le passé t i dans le présent. L’avenir aura de la peine à trouver mieux, dirions-nous, s’il était permis de défier le génie de la postérité et les découvertes de l’avenir.

Les dessinateurs et les décorateurs très-recommandables de la manufacture de Sèvres, mériteraient de glorieuses mentions, et si cet article, qui, encore une fois, ne peut se tenir que dans les généralités, devait signaler tout ce qui me paraît digne, non-seulement de l’attention du quart d’heure, mais d’une lointaine et durable renommée, il n’y aurait pas assez de place dans ce recueil pour une critique motivée et prenant ses conclusions.

J'indique, et je prie le lecteur intelligent de combler les lacunes.

Ce qui reste au-dessus de toute discussion, c’est la supériorité de la manufacture de Sèvres sur toutes les manufactures étrangères, ses rivales, et l’on peut dire hardiment, avec mon ami M. Paul Dalloz, qui est lui-même une autorité en un semblable débat: "Commandez à Sèvres ou indifféremment chez nos potiers français des plats, des aiguières du style qu’il vous plaira, offrez le prix qu’on vous aura demandé en Angleterre pour de pareilles pièces, et nous vous garantissons une exécution supérieure tant au point de vue artistique qu’à celui de la fabrication matérielle."

On ne saurait parler avec plus de justesse; et qu’on n’aille pas, je vous en conjure, crier au chauvinisme avant d’avoir vu et compare, à l'exposition du Champ de Mars, la céramique étrangère avec notre céramique française.

Les faïences de Sèvres, convenons en avec franchise, ne valent pas ses porcelaines, et l’industrie particulière reste, sur ce point, en avant encore. Mais, devant de très-honorables essais et des tentatives qui font voir le zèle et le savoir avec lesquels ce genre de poterie, si cher aux amateurs, a été entrepris, on ne peut qu’augurer de grands succès dans un délai prochain. Que n’a-t-on pas d’ailleurs le droit d’attendre d’un établissement où le progrès est de loi commune et de devoir quotidien, toujours scrupuleusement accompli?

C’est une idée ingénieuse que d’avoir réuni et présenté côte à côte les produits de la céramique française et les tapisseries des Gobelins et de Beauvais. L’œil, en allant des uns aux autres, ne fait que changer d’enthousiasme, et vraiment on se sent pris d’orgueil devant cette exhibition des arts industriels en France. Un chansonnier, le pauvre Emile Debraux, a dit quelque part :
Ah ! qu’ou est fier d’être Français,
Quand on regarde la Colonne.

Eh bien je me suis senti plus fier encore, l’autre jour, en regardant les porcelaines de Sèvres et les tapisseries des Gobelins. Les nations européennes, nos voisines et nos alliées, se tiennent très-près de nous dans cette arène où l’humanité, par fractions et par troupes, poursuit courageusement sa lutte, et demain elles nous atteindront peut-être.

Ne nous plaignons pas, et félicitons nous de pouvoir constater ces unanimités généreuses que l Exposition du Champ de Mars a fait si vigoureusement ressortir; mais encore aujourd’hui, disons le hautement, nous nous tenons, là comme ailleurs, à l’avant-garde !

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée