Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Parfumerie française

Parfumerie française à l'exposition de Paris 1867

Il serait, au moins, inutile de rappeler dans une courte notice sur la Parfumerie française o l'Exposition, le passé de cette industrie qui, dans toutes les civilisations, chez tous les peuples, s’est associée au culte de la beauté, empruntant aux sciences naturelles leurs secrets, demandant aux fleurs leurs parfums, composant cette innombrable quantité de préparations destinées de tout temps à venir au secours des charmes défaillants et des fraîcheurs un peu fanées.

S’il ne fallait remonter qu’à l'histoire des Hébreux, nous trouverions cette illustre princesse qui

.... Eut soin de peindre et d'orner son visage.

Mais cette revue rétrospective, outre qu elle offrirait peu d’intérêt aux clientes de MM. Pi-ver, Petit ou Demarson, aurait le tort très-sérieux de prendre les quelques lignes qui me sont octroyées, et de donner, sans utilité, aux morts ce qui appartient très-légitimement aux vivants.

Il me sufïira donc d’établir que la parfumerie moderne l’emporte autant sur la parfumerie des Égyptiens, des Hébreux, des Grecs, voire même des Romains, que la science des Trousseau, des Michel Lévy, des Blanche, l’emporte sur les observations et les découvertes très-restreintes de Galien ou d’Hippocrate.

Cette industrie, pour ainsi dire morte pendant le moyen âge, et qui a trouvé sa renaissance, sa restauration à Florence, sous les Médicis, emprunta dès cette époque à la botanique, à l’alchimie — on ne disait pas encore la chimie— les notions exactes qui permirent à quelques savants, comme Réné, Ruggieri, etc., de conserver, d’immobiliser, pour ainsi dire, ce qu’il y a de plus volatile, le parfum.

C’est du règne de Catherine de Médicis, en effet, que date chez nous la création d ’une industrie qui devait se développer rapidement, grâce à la protection d’une Cour riche, galante, et qui, une fois entrée bien avant dans les habitudes, dans les mœurs, dans la vie même de la nation, devait laisser passer les exagérations de simplicité Spartiate de 92, 93 et 94, pour reparaître plus brillante sous le Directoire. Athènes remplaçait Sparte, et les arts, Le luxe, les fêtes revenaient accueillis avec cette. furie qu’expliquaient trois années de luttes et de préoccupations douloureuses.

Depuis, cette époque, la parfumerie prit une place importante dans le mouvement indus ' riel. Sa production s’éleva rapidement de 1796 à 1810 de 2 millions à 11 millions.

Depuis 1810, la progression ne s’est pas ralentie. On estime aujourd’hui à 35 ou 38 millions les produits des usines françaises—fabriques ou distilleries — consacrées à la fabrication des parfums ou des objets parfumés. L’exportation se chiffre par une quinzaine de millions. Enfin, les progrès réalisés depuis quelques années et dont la chimie peut revendiquer l’honneur, permettent d’espérer un accroissement sensible dans la production et l’exportation.

On sait, en effet, qu’en dehors des questions de fraîcheur et de beauté, la parfumerie soulève une grave question, celle de l’hygiène. Cherchant, avant tout, des agents actifs] et puissants, les chimistes demandèrent au règne animal et au règne végétal les huiles, les couleurs, les réactifs qui donnaient les plus rapides résultats, sans s’inquiéter des conséquences désastreuses que ces préparations pouvaient avoir sur l’organisme humain.

C’est ainsi que les fards, préparés pour les comédiens, renfermaient des principes d’une redoutable activité. Le blanc de céruse, pour n’en citer qu’un, si fréquemment employé autrefois, amena de nombreux accidents. Les rouges, employés au théâtre, contenaient également de véritables poisons. Enfin, les huiles, les graisses qui entraient dans la composition des pommades, des onguents, etc., devenaient par leur corruption la cause de maladies qui éveillèrent peu à peu l’attention des hommes compétents.

En présence d’accidents fort graves qui se multipliaient et dont nos tribunaux eurent à chercher la source, les chimistes s’émurent. Étudiant avec soin les divers fards, parfums, onguents, eaux diverses, dont se servaient les artistes, ils reconnurent l’existence de substances vénéneuses en quantité assez forte non-seulement pour altérer le teint ou la finesse des tissus, mais encore pour affecter le système nerveux, attaquer lentement, mais sûrement, l’épiderme, puis le tissu cellulaire et arriver enfin à jeter des troubles profonds dans l’organisme tout entier.

Un procès, resté célèbre au théâtre, donna le coup de grâce à cette industrie mortifère. Une jeune femme, une artiste, présentait au tribunal de la Seine un bras complètement atrophié par l’usage du blanc que les artistes emploient au théâtre. La condamnation du parfumeur devint un argument puissant en faveur des novateurs qui voulaient remplacer les agents minéraux par les agents végétaux. Une révolution se fit dans la parfumerie. On vit se produire en quelques mois une foule de productions — inoffensives, c’est vrai, mais inactives aussi. Cette fois, la science veillait ; et, prêté à faire justice des compositions dangereuses, elle n’épargnait pas non plus ces préparations qui ont sur le teint, les dents, les cheveux le même effet qu’une pilule de mie de pain sur l’estomac. Un des plus ardents soldats de cette croisade, un chimiste distingué, établit par de nombreuses publications que les agents incriminés pouvaient être remplacés facilement par des compositions également profitables à la beauté, et qui avaient sur leurs adversaires l’éminent avantage d’être tout à fait inoffensives.

Et comme il n’est si bonne vérité qu’une preuve matérielle et palpable ne rende plus évidente encore, M. Arrault, retiré dans son laboratoire, composait des fards, des pommades, des eaux de toilette qu’il livrait à l’examen des chimistes, ses pairs, sans même leur donner la peine d’une longue analyse. Car il donnait les formules.

C’est sous l’influence de quelques hommes de cette école, consciencieux, honnêtes et instruits, que la parfumerie eBt entrée dans une voie nouvelle, et c’est, transformée entièrement, dégagée des anciennes pratiques, et ne présentant plus qu’un danger, celui de ruiner MM. les maris, qu’elle se présente aujourd’hui à l’Exposition.

S’il fallait adopter les catalogues prolixes de MM. les parfumeurs, je n’aurais pas assez de ce numéro pour énumérer les innombrables productions dues à l’imagination de quelques inventeurs. En somme, tout se réduit à quelques produits à peu près semblables, et qui ont pour but l’entretien de la propreté, de la beauté, de la santé, ce qui, pour moi, est même chose. Les noms varient, les parfums peuvent varier aussi, mais les bases restent les mêmes. Quand on a vu les « eaux dentifrices » qui, depuis l’eau de Botot, jusqu’à celle du docteur Pierre, se composent d’alcool et de plantes aromatiques de même famille, les « eaux et vinaigres de toilette » — de même nature aussi, qu'elles portent le cachet presque illustre .des Farina (plus ou moins Jean-Marie), ou celui non moins célèbre de J. Vincent Bully, — les « poudres dentifrices » qui tournent toujours dans un cercle assez restreint de matières premières additionnées d’un parfum, — les « eaux parfumées pour mouchoirs » qui embrassent la flore des deux mondes, et désolent les lexicographes par leurs appellations insensées, — les « pommades, philocomes, huiles comogènes, etc., etc., » les « savons et pâtes dulcifiantes, lénifiantes, etc., » on a parcouru le domaine tout entier de cette industrie qui se sauve de l’accusation de frivolité par les services qu’elle peut rendre à la santé.

Il y a six ou sept produits principaux que les parfumeurs transforment, à l’aide d’un parfum, plus ou moins nouveau, mais qui, comme base, restent les mêmes.

Ainsi, aujourd’hui, les parties grasses sont presque universellement empruntées au goudron. On a reconnu les propriétés hygiéniques de cette matière que Raspail préconise et recommande énergiquement. Parmi les plantes employées à la préparation des parfums, on a' rejeté toutes celles que l’analyse chimique a déclarées nuisibles ou simplement douteuses. Le blanc de zinc, dont de nombreuses expériences ont établi l’innocuité parfaite, remplace le blanc de céruse d’un effet si désastreux. De même, dans les fards, dans les poudres, dans les onguents, tels que le cold-cream, les mêmes matières premières
servent de base avec des variantes insignifiantes.

Je disais tout à l’heure que la parfumerie française avait pris, par son chiffre d’affaires, une place importante dans notre mouvement industriel. Autrefois, en effet, l’Orient, nous fournissait à peu près exclusivement les matières premières, c’est-à-dire les plantes, les coraux, les minéraux et les végétaux de toute espèce qui entrent dans la composition des parfums. De ce côté, la France s’est créé une source de richesses, et la parfumerie est devenue une industrie vraiment nationale. C’est, en effet, aujourd’hui, Grasse, Nîmes, Nice, Avignon, Montpellier, qui nous fournissent les plantes et, dans toutes ces villes, d’importantes usines préparent les parfums qui se donnent rendez-vous dans les laboratoires de Paris. Bordeaux, Metz et Nancy ont de vastes distilleries d’où sortent les vinaigres, les essences, les eaux diverses que la coquetterie emploie sous mille noms différents.

Tous ces ateliers emploient un personnel considérable ; mais si l’on songe à l’immense quantité de vases en porcelaine, en cristal, en verre, de boîtes en carton, en ébène, en chêne, en citronnier, de flacons de toute forme et de toute taille qu’emploie la parfumerie; si l’on calcule (je voudrais le faire, mais c’est dans son intérêt) le nombre de prospectus, de prix-courants, de notices explicatives, etc,, etc., dont chaque parfumeur enveloppe ses produits, on se trouve en présence d’une armée de travailleurs, depuis le jardinier qui soigne les roses, les jasmins, les violettes, jusqu’à la « demoiselle de boutique » qui enveloppe les flacons et y attache une faveur rose ou lilas. Que deviennent les 38 ou 40 millions de tout à l’heure? Voyez-vous le mouvement considérable que cette industrie dite de luxe imprime à dix industries indifférentes ?

On a souvent parlé des bénéfices considérables que rapportait la parfumerie. Il ne faut rien exagérer. Comme tous les commerces qui empruntent une partie de leur succès à la mode, la parfumerie donne de gros bénéfices ou entraîne de lourdes pertes. Qu’un vinaigre, une pommade, un parfum soient adoptés par le public élégant, la fortune du créateur (je ne peux cependant pas dire de l’inventeur) est faite. Ne sont-ils pas bien accueillis,—-ce qui peut dépendre de la forme du flacon ou du nom de la...denrée,—le parfumeur qui a fabriqué une certaine quantité de son produit, qui a fait d’assez fortes dépenses en porcelaine ou en cristal, en annonces, etc., voit périr entre ses mains un fonds auquel la vogue seule peut donner une valeur. Dans les industries qui touchent à la fantaisie, l’habileté ne consiste-t-elle pas à in poser son propre goût au public, à créer la mode?Et cette habileté ne légitime-t-elle pas le succès?

La parfumerie française est représentée à l’Exposition par ses chefs les plus distingués. Parmi les noms des exposants, quelques-uns ont acquis une notoriété légitime. Je ne m’avance pas trop en citant les Piver, les Guerlain, les Demarson, les Chardin, les Petit et quelques autres, dont les noms viendront à leur tour.

La Commission a donné à la parfumerie une salle carrée, assez vaste, occupée intérieurement par les parfumeurs de Paris, qui terminent et vendent les produits de cette industrie, et extérieurement par les fabricants ou préparateurs de matières premières destinées aux pommades, vinaigres, cosmétiques, etc. — Il me semble de toute justice de commencer la revue des exposants par ces derniers.

Je citerai d’abord MM. Méro et Boyreau, de Grasse, qui n’ont obtenu aucune médaille par la simple raison qu’ils sont « hors concours »; mais la décision qui le3 a faits membres du jury s’appuie sur les nombreuses récompenses que ces fabricants ont obtenues à diverses expositions. La médaille d’or a été donnée à M. A. Chiris, fabricant de matières premières et distillateur à Grasse. Le jury a récompensé la finesse et la beauté des huiles de M. Chiris. C’est à des distillateurs qu’ont été données les autres récompenses, une médaille de bronze à MM. Séméria et Cie de Nice, et une mention honorable à MM. Nègre, Fiédler et C‘% qui dirigent une vaste usine à vapeur, à Nîmes, pour la préparation des vinaigres de toilette. Enfin, M. Michel a obtenu une médaille de bronze pour une charmante corbeille de fleurs et de fruits ; chaque fruit (des grains de raisin, des groseilles, etc.) est un flacon d’odeur.

Un nom — j’ai déjà dit presque illustre — arrête le visiteur à la porte; c’est celui de J. M. Farina, qui n’a pas dédaigné un petit coin dans le carré spécial de la parfumerie, quand il pouvait se contenter de la fameuse fontaine que connaissent les visiteurs de l’Exposition.

La salle réservée pour les exposants parisiens présente un aspect charmant, et n’était l’atmosphère saturée de parfums qui rendent pénible tout séjour un peu prolongé, on aurait plaisir à s’asseoir au «pied de la statue qui s’élève au milieu, et à reposer ses yeux sur ces élégantes vitrines, si coquettes et si séduisantes.

Chaque exposant a pris à tâche de donner — à son compartiment — ces dispositions harmonieuses dont les marchands parisiens ont le secret, et qui donnent je ne sais quel attrait à l’objet le plus ordinaire.

Nous avons là, du reste, les maîtres en parfumerie, Piver, qui, un des premiers, a cherché dans nos plantes indigènes les principes hygiéniques et a introduit dans la parfumerie, depuis 1842, un des agents les plus salutaires, le suc de laitue. Comme membre du jury, M. Piver a dû distribuer à des concurrents les récompenses qu’il méritait si bien. Il faut, du reste, reconnaître qu’ici les jurés ont fait acte de goût et d’équité, et le public sera de mon avis quand j’aurai nommé M. Coudray (médaille d’argent), qui a trouvé dans une plante du Mexique, le mamey un nouveau parfum; — M. Violet (médaille d’argent),- fournisseur de l’Impératrice; — MM. Vibert frères, qui, dans leur usine de Montreuil, fabriquent journellement de 12 à 1500 kilogrammes de pommade (n’êtes-vous pas effrayé?); — M. Guerlain, dont il me semble inutile de rappeler les mérites depuis longtemps connus; — M. Ed. Pissaud, qui n’a pas moins de quatre succursales à Paris et qui a bien mérité la médaille d’argent par l’énorme développement qu’il a su donner à son industrie; — M. Petit aîné, dont la vitrine est une merveille d’élégance; — M. Bleuze-Hadancourt, qui a trouvé un procédé — le fluide transmutatif— pour teindre les cheveux. Je ne-sais pas si le procédé réussit sur les cheveux vivants, mais je puis affirmer que les mèches de toutes les nuances exposées — mi-parties, comme les vêtements moyen âge, sont parfaitement réussies. Je ne veux pas passer sous silence MM. Chardin-Hadancourt et Gellé frères, qui ont obtenu des médailles d’argent, non plus que M. Delettrez, parfumeur du monde élégant, qui se sauve du petit ridicule de l’épigraphe peinte sur sa vitrine « comme noblesse, titre oblige » par le bon goût de son exposition.

J’aurai enfin réglé mes comptes avec les exposants quand je vous aurai rappelé les noms de MM. J. R. Vincent Bully (médaille de bronze), Delabrierre-Vincent (médaille de bronze), exposition très-variée de parfums pour mouchoir; le docteur Pierre, dont l’eau dentifrice méritait mieux peut être qu’une mention honorable ; Bonn, médaille de bronze pour parfumerie hygiénique ; enfin, Laboullée médaillé pour ses produits qui embrassent depuis le parfum pour mouchoir, jusqu’aux poudres et eaux dentifrices.

J’ai passé un peu rapidement la revue des représentants de la parfumerie française. Il en est qui ont droit à un examen plus attentif; telle, la maison Piver. Mais tous ceux que j’ai nommés peuvent prendre part dans une certaine mesure aux éloges que j’ai donnés aux efforts et aux progrès de cette industrie. Si l’on s’étonne du nombre relativement considérable de récompenses qu’ont obtenues nos exposants, on devra songer que la France doit à son climat des productions végétales que son industrie sait utiliser; qu’en dehors des combinaisons chimiques où nous avons déjà une certaine supériorité, nos fabricants se distinguent par un goût, une élégance, que l’on trouve rarement ailleurs. Et, pour tout dire, toute cette poterie fine, si délicatement peinte, ces boîtes si élégantes, ces faveurs si fraîches, tout cela n’appartient-il pas à ce que l’on a nommé génériquement l’article de Paris? Eh bien, malgré la manie d’enthousiasme pour les produits étrangers qui distingue ce siècle, Paris — et non pas Vienne — aura la supériorité, toutes les fois qu’il s’agira de légèreté, d’élégance et de goût.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée