Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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France. — Instruments à vent

France. — Instruments à vent à l'exposition de Paris 1867

C’est à bon droit que les vitrines brillantes, les panoplies instrumentales de nos facteurs attirent de leur côté les passants de l’Exposition : cela scintille, cela reluit, cela provoque le regard et donne à rêver aux tympans impressionnables___ Mais est-ce bien assez pour votre ambition, vaillants inventeurs, et, dans le secret de vos consciences, ne vous sentez-vous pas humiliés quelque peu de vous rappeler comment un musicien, jadis, n’eut besoin que d’une simple lyre pour bâtir une ville aux solides murailles! — Recette perdue, et c’est dommage !

Il faut retrouver cela, messieurs, et, si beaux que soient vos succès d’aujourd’hui, vous pouvez compter sur bien d’autres encore... non peut-être auprès des entrepreneurs de bâtiments, mais, à coup sûr, dans le camp des bourgeoises, qui ne demanderaient qu’à se passer de leurs bons offices.

Ne vous a-t-elle jamais fait réfléchir, cette histoire d’Amphion?— Que diable pouvait-il jouer aux moellons d’alors, qui les rendît à ce point dociles? et si, pour obtenir des résultats pareils, il lui suffisait de cordes peu nombreuses, tendues sur une écaille de tortue, qu’eût-il donc fait avec le secours des saxophones et des sarrusophones de 1867, ou avec le magnifique renfort des pianos d'Érard, hors de concours!... Décidément, ce devait être en lui-même que résidait cette vertu singulière, plus que dans les artifices du facteur qui lui avait fourni son instrument. Il ne fut sans doute pas moins utile à ses contemporains que ne veut l’être, de nos jours, le généreux guérisseur, zouave Jacob, musicien, lui aussi, et jouant correctement sa partie de « baryton », lorsqu’il n’applique pas ses facultés à des soins d’une tout autre nature...

Mystère ici, mystère là-bas ! — Il est moins difficile, après tout, d’analyser l’exposition dé nos fabricants modernes.

Regardez : oui, vraiment, ce sont là ces tubes aux voix puissantes qui s’exclament soudain sur votre passage et dont l’accent énergique et clair vous fait bondir le cœur en plein boulevard, par un jour de beau temps. Il faut le grand air à leurs résonances énormes : renfermées, elles menacent de fendre la muraille pour s’échapper au dehors, et, s’il n’y avait bon accord entre elles, vous demeureriez assourdi de leurs ébats. Par bonheur l'harmonie est dans leurs habitudes; l’harmonie est leur véritable élément : voyez comme leurs pavillons se présentent en bon ordre et, silencieusement, forment déjà pour le regard une première harmonie!

La gravure ci-contre donne l’idée d’une fabrication considérable, celle de la maison Gautrot, sur laquelle nous sont communiqués des renseignements dont il n’est possible d’user que partiellement ici. Cette maison passe pour la plus importante, commercialement, de toutes les manufactures d’instruments de musique. Ses vastes ateliers de Paris et de Château-Thierry occupent près de six cents ouvriers. A l’aide de machines à vapeur, elle produit toute espèce d’instruments, en bois, en cuivre, à cordes, depuis les plus ordinaires jusqu’aux plus perfectionnés. Ils sont là, sous vos yeux, et forment corps.

Voici les grands tenants à l’aspect seigneurial : ils semblent avoir conscience de leur dignité : celui qui se dresse au centre ne serait pas facile à déloger de ce poste d’honneur : autour de lui l’on se presse, on serre les rangs d’un air fier et déterminé. — A droite et à gauche sont les Chambres sans doute, et, dans une irréprochable tenue, les délibérants assemblés. Ils attendent, ils écoutent : personne n’interrompt.... Il est vrai qu’ils ont souvent la satisfaction de parler tous à la fois...

Voyez, au milieu des cadres, les bruyants ustensiles de la percussion se résignant eux-mêmes à se taire. Les discrets instruments à cordes qu’ils coudoient n’ont point à souffrir de leur voisinage redoutable. — Ces pauvres violons, n’ont-ils pas encore, au-dessus de leurs modestes réduits, les grosses-caisses et les tambours de divers formats, rangés en piles comme des projectiles d’artillerie ? Qu’allaient-ils chercher au milieu de toutes ces menaces des sonorités déchaînées?... Espérons qu'il leur sera fait grâce, et que les géants de cuivre n’abuseront pas non plus de leurs poumons contre les clarinettes que nous apercevons sur divers points, modestement debout. — Du moins ont-elles l’habitude de ces rudes caresses. — Hélas ! les chères clarinettes, elles font bonne contenance; mais elles ne peuvent se dissimuler que, si on les aime, on les redoute aussi! Leur étude exige beaucoup de travail; ceux qui les cultivent dans l’intimité deviennent chaque jour plus rares : elles sont l’âme de la musique d’harmonie cependant! Chacun sait que la famille des instruments à vent ne se passerait qu’à son grand dommage de leur timbre beau-chanteur, souple et brillant comme celui des violons qu’en plein airelles suppléent, masse pour masse. « Sans clarinettes il n’est point de salut pour les sociétés civiles d’harmonie » comme dit fort bien M. Th. de Lajarte, dans une excellente brochure (Etude pratique) qu’il vient de publier sur les Fanfares civiles. << Il faut donc, ajoute notre judicieux confrère,' en prendre son parti, et s’habituer à cette fâcheuse pensée : Dans une période de temps plus ou moins courte, lorsque les derniers martyrs de la clarinette auront terminé leur vie d’abnégation et de souffrances, les dernières musiques d’harmonie auront vécu à leur tour.» — Espérons que M. de Lajarte pourra s’être trompé dans les conséquences extrêmes qu’il entrevoit (il n’est déjà que trop près d’avoir raison!...) et revenons à nos vitrines.

Les inventions les plus récentes, exposées dans celle que nous avons sous les yeux, sont les sarrusophones et les instruments équitoniques.

Les uns et les autres mériteraient une description spéciale, laquelle nous conduirait au-delà de notre cadre.

Un fait cependant à l’honneur du sarrusophone. Dans une expérience comparative, en présence des chefs des musiques autrichienne et prussienne, si justement applaudies à Paris le mois dernier, les contre-bassons allemands ont été rapprochés du sarrusophone-contrebasse, joué par M. Émile Coyon. Il paraît que les qualités du sarrusophone ont fait impression sur le directeur général des musiques de la Garde du roi de Prusse, M. Wieprecht, et que ce chef expérimenté se propose d’enrichir encore ses orchestres du timbre de ces instruments dont il aurait demandé plusieurs à M. Gautrot, séance tenante.

Un partisan éclairé du sarrusophone et des instruments équitoniques nous écrit ce qui suit, remarques assez piquantes pour être reproduites :
« Nos orchestres militaires français n’auraient qu’à gagner à ce qu’on laissât à chaque chef de musique liberté pleine d’organiser sa bande comme il l’entendrait, au lieu de la soumettre à une réglementation uniforme qui donne à ces orchestres une couleur assez monotone par l’uniformité des timbres qui les composent. Voici les musiques prussienne et autrichienne qui, trouvant un progrès à réaliser par l’emploi du sarrusophone-contre-basse, n’hésitent pas à l’adopter, tandis qu’il n’est pas permis aux musiques françaises de l’introduire dans leur composition instrumentale, malgré les services qu’il pourrait leur rendre; et pourquoi?.,. Tout simplement parce qu’il n’est pas réglementaire !

« Autre chose : Tout instrument, quoique réglementaire, avant de pouvoir être acquis par un régiment français, est soumis à un poinçonnage particulier. La plus élémentaire logique vous fera supposer que ce poinçonnage est un contrôle de la valeur de l’instrument, comme justesse, comme sonorité, comme bonne fabrication. Il n’en est point ainsi, et la commission du poinçonnage n’est nullement tenue de s’occuper de ces misères. Pourvu que, semblable au conscrit, l’instrument en passant sous la toise ait la taille et la grosseur voulues, on prononce, aussi bien pour l’un que pour l’autre, la phrase sacramentelle : — « Bon pour le service. » — La Commission d’examen, assure-t-on, reconnaît elle-même tout ce que ce système a de peul rationnel, car elle doit adresser au ministre! de la guerre un rapport tendant à changer l’état de choses existant. » Ce sera spirituellement agir, et l’on n’aura qu’à l’en féliciter.

Le lecteur n’attend pas que nous entrions dans beaucoup d’explications techniques : il ne le permettrait même pas, en fussions-nous capable; mais peut-être ne sera-t-il point fâché de trouver ici la composition complète d’une grande musique militaire française, dont le détail lui rappellera quelles sont ces voix bien timbrées qu’il aime à entendre sur nos places ou dans un défilé, lorsque bois et cuivres chantent joyeusement à la fois... Nous ne pourrions mieux faire, ce nous semble, que de prendre pour type cette belle cohorte d’artistes, qui a su brillamment soutenir notre honneur musical dans la lutte solennelle avec les musiciens militaires les plus distingués de la très-musicienne Allemagne. (Ici même et à tous il a été rendu sommairement justice, en temps opportun, par une plume compétente. )

On le voit déjà, c’est de la musique de la Garde de Paris que nous voulons parler, celle qui vient de se maintenir haut et ferme à côté des élites envoyées par l’Autriche et par la Prusse.

Au total cinquante-six musiciens.

Telle est la constitution de cette phalange d'élite : encore une fois bravo pour M. Paulus et pour la musique de la Garde de Paris. Nous savons que, dans le concours, elle a été très-particulièrement remarquée des membres étrangers du jury, qui l’ont citée comme moitié à leurs compatriotes.

Personne ne niera que nous ne soyons au cœur même de notre sujet.

Ces beaux instruments sonores, si vaillamment tenus par nos virtuoses de l’armée, ils -ont visibles à tout le monde, à l’Exposition. C'est M. Sax qui en a fourni le plus grand nombre. Les orchestres de nos régiments, ceux de nos amateurs, sont alimentés en majeure partie par les ateliers de fabrication de M. Sax ou de M. Gautrot. —La vitrine de ce dernier, qui s’est trouvée sous nos yeux tout à l’heure pour la petite description que nous avons esquissée, est fort belle, on le peut voir, et représente à souhait une maison largement établie dans ses affaires. Ce qui
empêche pas M. Adolphe Sax d’avoir exposé la sienne, monumentale et magnifiquement garnie; non plus que divers confrères de ces messieurs d’avoir composé des trophées pleins de goût avec des spécimens excellents, sans aucun doute.

Tous ont leurs mérites que nous reconnaissons avec joie.

On sait que c’est à M. Adolphe Sax, artiste et inventeur, qu’a été décerné par le jury compétent le grand prix de la facture instrumentale. Cela dit tout.... et il suffirait, pour justifier cet honneur considérable, de l'invention des saxophones, et de celle plus récente des trompettes et trombones à 6 pistons et à tubes indépendants, toute une famille précieuse qui nous rend les excellentes sonorités de la trompette classique, avec une étendue chromatique complète qui n’était pas dans la nature de ce noble instrument si regrettablement abandonné.

Un autre jour, nous espérons donner un coup d’œil aux exposants étrangers de la même classe : ils ne doivent pas être à dédaigner non plus ceux qui ont fourni leurs armes chantantes aux musiques richement timbrées que l’Allemagne, la Hollande, la Belgique avaient envoyées pour rivaliser à Paris avec les nôtres.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée