Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Bois russes façonnés

Bois russes façonnés à l'exposition de Paris 1867

Environ deux cents millions d'hectares en forêts, telle est la part de bois de la Russie d’Europe seule, car pour la Russie d’Asie nous sommes forcé de la laisser de côté ; l'étendue de forêts y est considérable, on le sait, mais on ne possède aucun renseignement précis sur leur contenance. Ajoutons encore que le total lui-même que nous venons d’énumérer ne doit être accepté qu’avec une certaine réserve; car beaucoup d’estimations n’ont pu encore y être faites qu’à vue d’œil.

La partie la plus boisée de toute la Russie, et en même temps celle qui contient les plus belles forêts, se compose des gouvernements du nord et du nord-est. De même —et cette concordance est curieuse — que nous disons en France, les grands massifs presque ininterrompus de l’Ardenne, des Vosges et du Jura, de même en Russie la plus grande partie des gouvernements d’Arkangel, de Vologda, d’Olonetz, Kostroma, Vintka et Orenbourg est couverte de forêts impénétrables et toutes inexploitées. De même qu’en Autriche, ce sont de véritables forêts vierges, et nous allons voir tout à l’heure ces énormes étendues de bois vers la Pologne renfermer les derniers vestiges d’animaux autrefois célèbres, même dans notre France, l’aurochs, par exemple, dont les derniers survivants, numérotés, appartiennent au czar et vaguent dans les immenses forêts du gouvernement de Grodno où chaque année on leur fait une chasse historique pour se donner le luxe d’en détruire quelques-uns. C’est de là qu’est venu l’aurochs du jardin d’acclimatation que le czar avait donné à l’Empereur. Dans ce pays, près du tiers de la superficie du sol est couvert de bois, et le massif de Vicalowisca, la retraite des aurochs, n’a pas moins d’un million d’hectares d’étendue.

Notre plus grande forêt française compte 22 mille hectares, et nous trouvons cela énorme : c’est tout au plus bon, en comparaison, à élever des lapins ! Un million d’hectares représente, en moyenne, deux départements français.

Il s’en faut de beaucoup que toute la Russie d’Europe soit aussi magnifiquement pourvue de bois, car, avec son étendue énorme, ce serait par chiffres beaucoup plus élevés qu’elle compterait leur surface. Les gouvernements du centre se déboisent rapidement à mesure qu’ils se peuplent et se civilisent; déjà plusieurs d’entre eux manquent de bois de chauffage. Ainsi disette sur un point où les fermiers sont obligés de remplacer le bois parle kisiak, ou fumier des étables transformé en briques, et de l’autre abondance et surabondance de bois qui n’a plus ni valeur ni possibilité d’écoulement. Ces faits ne tiennent évidemment qu’au défaut de communication dont gémissent toutes ces populations encore si arriérées. Viennent les voies de fer et les chemins vicinaux, vienne une culture tant soit peu intensive, et le fumier, au lieu d’être brûlé au milieu d’une fumée infecte, retournera à la terre dont il doublera la fécondité, tandis que les bois de premier ordre gagneront l’étranger et que les bois de seconde catégorie, consommés dans les pays voisins, porteront l’aisance et le bien-être dans ces gouvernements aujourd’hui délaissés.

Une dernière considération doit être présentée quand on parle des immenses richesses forestières de la Russie, c’est qu’il faut tenir compte, dans l’évaluation de ces surfaces, des conditions climatériques qui rendent et rendront toujours une grande partie de ces espaces improductifs. En effet, toute la partie nord du continent est soumise à une température qui empêche toute culture : ce qu’on y appelle forêt se compose de broussailles absolument sans exploitation possible et couvrant un sol marécageux incapable de produire des arbres de valeur. Dans le gouvernement d’Astrakan, 94 parties sur 600 sont incultes et pour la plupart incapables de toute culture, ce sont d’immenses déserts interrompus par les broussailles dont nous parlions tout à l’heure. Le génie de l'homme ne fera jamais rien là, le sol manque et, plus encore, la chaleur. Après celui-ci vient le gouvernement d’Arkangel dont les deux tiers de la superficie sont, par les mêmes causes, absolument improductifs. Ajoutons-y le Somara dont la moitié au moins est inculte. Combien d’autres encore dans cette zone et au-dessous, jusqu’àSaint-Pétersbourg, voient leurs terres incultes varier entre le vingtième et le quarantième du sol!

Sans bois, un Russe ne pourrait pas vivre. Pour lui le bois est la matière universelle, il est tout. Son toit, sa maison, son lit, ses meubles, du plus petit au plus grand, ses chaussures, sa toile, que sais-je? mille utilités sont journellement par lui demandées au bois. La forêt est une mine inépuisable et bienveillante dans laquelle il puise sans compter. Muni de sa hache de ceinture qui ne le quitte jamais, et remplace chez lui le modeste couteau de notre paysan, il coupe, taille et tranche avec une habileté et une sûreté de main dont nous sommes toujours émerveillés. Aussi l’exposition des Dois travaillés est-elle vraiment intéressante, ne fût-ce, aux yeux du plus grand nombre, que par l’extrême diversité des objets exposés.

Chaque grande division territoriale a donné naissance à une pyramide particulière : c’est une fort ingénieuse idée de grouper les objets exposés par la même région. Au premier plan, à droite, nous trouvons la pyramide finlandaise avec ses matières forestières presque brutes : écorce des bouleaux pour le tannage des cuirs, écorces de saule pour le même usage, du tan d’écorce de Bousserolles (Sumac, en russe Soumak); des graines d’épicéas, de pins sylvestres récoltées par les soins de l’institut forestier d’Évoïs. Des résines jaunes pour brasseries. L’association de ces mots résine et bière me semblait difficile à expliquer, et mon esprit trottait fort loin à ce sujet, quand je finis — par où j’aurais dû commencer — par demander quelques explications à l’un des commissaires, et j’appris qu’en Finlande, comme en Allemagne, on enduit de résine, à l’intérieur, les tonneaux dans lesquels on garde la bière. Quel est le but de cette opération? Ce ne peut être de fermer les fentes du bois : un bon tonneau n’a pas de fente. Tout au plus serait-ce pour obturer les pores, ce qui est bien possible, afin d’éviter l’évaporation extérieure. Mais ne serait-ce point plutôt pour que l’action antiputride des matières résineuses et goudronneuses agît sur la fermentation trop facilement putride des matières amylacées ? Toujours est-il que nous avons appris en même temps comment se fait l’opération, et nous la rapportons ici dans l’espoir qu’elle sera utile à quelques personnes : on ôte un fond du tonneau, on y verse de la résine pure jaune fondue à laquelle on met alors le feu : on replace le fond et l’on roule. L’intérieur du bois se trouve ainsi légèrement carbonisé, enfumé et enduit d’une sorte de térébenthine goudronneuse que la chaleur incorpore au bois.

Avis aux amateurs !

A côté de la fameuse résine à bière, voici, ô contraste ! une composition pour empêcher les chaudières à vapeur de s'incruster. Ici, nous n’avions besoin de personne pour reconnaître une composition de tan végétal, destiné à agir sur les sels calcaires de l’eau par le tannin que cette préparation contient. Est-ce vraiment efficace? L’expérience seule peut prononcer.

Nous ne dirons que quelques mots des échantillons de terre de forêt que l’on a apportés là. Il serait à désirer que les collections de notre école forestière s’enrichissent de ces produits qui n’ont pas de valeur pour être remportés et qui, rapprochés d’autres similaires, étudiés à nombre de points de vue, peuvent amener des découvertes précieuses. Il y a là une mine de rapprochements intéressants.

Passons à la pyramide suivante — toujours à droite — elle renferme les produits de la Pologne proprement dite. Âu sommet de la pyramide, trône le Lipowka, barrique en bois de tilleul pour conserver le miel. Ici, tous les objets de ménage et de ferme sont faits en bois. Voici un versoir de charrue en charme, taillé au couteau, un cor de chasse en bois, rappelant tout à fait, par sa forme, les cornes de bœuf trouées dans lesquelles soufflaient, au moyen âge, les grands feudataires allemands. Voici la chope en bois de chêne pourboire la bière. C’est un petit tonneau de bois à douilles cerclées par des petits cercles d’acier poli : elle est munie d’une anse et d’un couvercle ; elle est, dans sa manière, aussi complète que celle dont l’anse et le couvercle d’argent ciselé resplendissent dans les brasseries, le soir.

Les besoins de tous les peuples sont les mêmes : il faut un seau pour la provision d’eau, il faut une cuiller pour que la ménagère y puise, à son tour, en détail, pour les usages de la maison. Voici la cuiller à eau de la Pologne : nous avons les mêmes en Bretagne; seulement les paysans, chez nous, ont trouvé moyen de faire de leur cuiller massive une fontaine intermittente. Ils en ont percé la queue dans toute sa longueur : on remplit la cuiller d’eau, on la pose sur les bords du seau, en travers, l’eau coule et forme un petit jet sous lequel le paysan se lave les mains avant son repas. Et voilà comment d’une cuiller il a fait une fontaine. Le battoir à linge des Polonaises est carré et le manche en est coudé légèrement. Il y a aussi le petit tonneau de frêne cerclé de trente petits cercles pressés, dans lequel on renferme les provisions d’eau-de-vie. Ce petit tonneau se termine, à l’un de ses fonds, en goulot comme une bouteille, et ce goulot se ferme à vis. C’est là une liqueur précieuse ; elle doit se verser parcimonieusement et ne pas s’évaporer.

N’oublions pas la longue pipe qui ressemble exactement à une grosse canne à bec de corbin ; le tuyau est en bois de cerisier, probablement en Mahaleb dont l’odeur aromatique et forte plaît aux nombreux fumeurs. Arrivons aux sabots en bois d’orme ou de peuplier. Ce sont les frères de nos boîtons normands et bretons, la matière seule est différente : chez nous on emploie le bouleau et le tremble. Nous voyons à côté une sorte de chaussure spéciale, mais bien grossière; c’est une sorte de spardille faite en lanières d’écorce de tilleul tissées triple l’une sur l’autre. Il y a là de quoi garantir les pieds d’un homme des cailloux du chemin, mais, en vérité, une telle chaussure est indigne d’un peuple civilisé. Telle les barbares venant d’Asie l’ont inventée il y a vingt siècles, telle nous la voyons aujourd’hui.

Arrêtons-nous dans cette nomenclature dont nous omettons la plus grande partie, pour dire quelques mots d’une collection en forme de volume, de soixante espèces de bois polonais indigènes. Jusque-là rien de nouveau : l’écorce forme le dos, le plat du volume montre la fibre en long et en biais, la tranche en travers; mais le volume s’ouvre, il est creux, et dans son intérieur on trouve la feuille, la fleur, le fruit de l’arbre, une brindille, un jeune rameau, la mousse qui couvre sa tige, les animaux et insectes parasites, sa cendre, son charbon, un copeau de son bois, une section oblique d’une branche, enfin tout ce qui peut servir à étudie l’arbre, et, au milieu du dos, une savante description latine. Est-ce assez complet?

Continuons notre chemin. La grande pyramide suivante est celle delà Russie propre; elle est formée et rassemblée par l’Institut forestier de Saint-Pétersbourg. Depuis les chanvres gigantesques, jusqu’aux bouchons, elle comprend une énorme quantité de choses disparates, mais pour la plupart curieuses. Dans un pays aussi riche en bois que la Russie, les mines à transformation doivent être nombreuses, et elles le deviendront chaque jour davantage. Les fabriques d’acide acétique et de goudron, comme produits au moins, ont envoyé leurs produits qui n’ont
rien de remarquable, mais prouvent au moins , que ces matières se fabriquent dans les différents gouvernements forestiers.

Le Jardin botanique impérial de Saint-Pétersbourg a envoyé une collection de 160 spécimens d’arbres et de plantes de différentes espèces : puis les administrations forestières des gouvernements baltiques, d’Arkangel, de Vologda, de Peron, de Vilna, de Kasan, de Minsck, de Volhynie, d’Astrakan et de Tauride ont rassemblé une magnifique collection de bois en gros blocs naturels de 0m50 de haut, portant leur écorce sur une face. Il y a là des essences du nord, du centre et du midi; le temps manque pour faire ressortir les rapports et les différences. D’ailleurs l’emplacement pour de semblables études n’est pas favorable. Renouvelons ici notre vœu que l’administration forestière russe, dont les rapports avec notre administration forestière sont si amicaux, ne craigne pas de laisser à l’école de Nancy cette collection si curieuse pour nous, presque sans valeur pour elle, puisqu’il lui suffira de le vouloir pour la refaire en peu de temps aussi complète que possible.

Pourquoi notre administration forestière ne lui rendrait-elle pas la pareille ? la France et l’Algérie peuvent envoyer à Saint-Pétersbourg des échantillons qui, pour les Russes, lutteront certes d’intérêt avec ceux qu’ils auront pu nous laisser.

Terminons en passant en revue des chanvres remarquables, surtout au point de vue de la longueur, des huiles diverses : de chanvre, de soleil, de moutarde, d’olive, les unes brunes, les autres claires et blondes. Puis les fameux vases de bois à vernis rouges et or; fantastiques de formes, fantasques de dessin, mais originaux, mais gracieux et courus.... je ne vous en dis pas davantage! On :ait queue pour obtenir la permission de payer ces belles jarres ornementales au poids de f or! Enfin la mode y a mis son cachet!

A propos de bouchons, nous avons peu de chose à signaler. Les bouchons russes sont ce que sont les touchons de tout le monde. Seulement ils ont eu l’idée bizarre de faire des porte-cigare en liège. C’est déjà bien assez de faire de cette matière des casquettes et des chapeaux qui ne sont pas légers du tout parce qu’on est obligé de les doubler de quelque chose. Mais en faire des porte-cigare, l’idée est baroque, car la sensation du bouchon sur les lèvres ne tentera — dans notre pays — qu’un petit nombre de personnes ! Enfin, tous les goûts sont dans la nature ! dit un vieux proverbe :kil faut croire qu’il a raison.

Comme fond de tableau, nous avons une petite percée sur l’exposition de Nijni Novogorod où nous retrouverons le bois — non l'écorce de bois, celle du tilleul, la tille — employé à tout faire : filets, harnais de cheval, nattes, corbeilles, éventails, que sais-je? tout depuis la chaussure jusqu’au chapeau. Ça n’est pas beau, c’est vrai ; ce n’est pas souple, oh! non, du tout, mais cela doit être économique et frais.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée