Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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École primaire de village prusienne

École primaire de village prusienne à l'exposition de Paris 1867

Ce sera pour la France une gloire éternelle d’avoir proclamé la première qu’un peuple était maître de ses destinées. Ce grand principe d’indépendance que l’Angleterre avait entrevu dans la terrible révolution qui fit tomber la tête de Charles Ier et aboutit à la restauration de Jacques II, ce grand principe a fait son chemin en Europe, et, depuis 1789, chaque nation aspire à cette possession d’elle-même, à cette haute direction personnelle qui fait du peuple le souverain, comme l’appelle Jean-Jacques Rousseau, et du souverain le premier employé de ces vingt , trente ou quarante millions de citoyens qu’on appelait autrefois ses sujets.

Toute puissance, toute autorité est nulle, si elle n’a pas un moyen pour s’exercer. Ce moyen, c’est le suffrage universel.

Il ne peut entrer dans notre pensée d’aborder ces hautes questions que notre cadre nous interdit. Mais ne voyez-vous pas l’importance de l’instruction primaire? Ne voyez-vous pas qu’elle devient une nécessité, une obligation, dans le jeu de nos institutions modernes?

J’ai prononcé le mot obligation. Il s’ensuit, vraisemblablement, que je préconise l’instruction obligatoire? Je n’en ai pas plus le dessein que je n’en ai le droit. Des plumes plus cautionnées que la mienne discuteront, sans doute avec plus d’autorité aussi, ce grand problème.

Mais j’y trouve une transition pour arriver à la maison d’école que représente notre gravure. Il ne s’agit pas ici des grandes et célèbres universités allemandes d’autrefois, d’Iéna, de Goëttingue, etc. — C’est une simple école primaire de village. On n’y fait pas de docteurs, on y forme des citoyens, capables de comprendre leurs droits et leurs devoirs, d’obéir à la loi, qu’ils ont lue, et de soutenir le gouvernement, qu’ils ont librement choisi.

C’est la Prusse qui expose dans le Parc du Champ de Mars un modèle d’école de village.

Il est peut-être pénible pour la France de voir l’instruction primaire se développer si activement chez tous nos voisins, tandis que dans bien des communes encore, nos paysans laissent leurs enfants dans une ignorance complète, soit que la commune soit trop pauvre pour entretenir une école, soit que la nécessité de l’instruction n’ait pas encore été comprise.

Il faut bien reconnaître que, de ce côté, l’Allemagne nous a devancés. — On peut aujourd’hui parcourir la Prusse, la Bavière, le Wurtemberg, la Saxe, le Hanovre, les duchés, les villes libres, tout ce qui constitue la Confédération germanique, on ne trouvera pas un paysan ne sachant ni lire, ni écrire. — Voyez nos campagnes !

Pourquoi tant d’instruction d’un côté,— si peu de l’autre?

Frédéric le Grand eut le premier la pensée de rendre l’instruction obligatoire. Un édit très-vigoureusement motivé parut, et déjà tout s’apprêtait pour l’obéissance quand survinrent les guerres qui occupèrent presque tout son règne. La guerre est peu protectrice de l’instruction. Sous un règne si belliqueux, l’édit fut mal exécuté. Les successeurs de Frédéric, très-préoccupés de maintenir l’intégralité de leur territoire, laissèrent de côté une question qui n’est qu’une source de dangers pour un pouvoir absolu, et ne devient féconde en résultats que chez un peuple libre.

Après la paix de Tilsitt, la Prusse se reconstitua sur des bases nouvelles. Des hommes de haute intelligence jetèrent les fondements nouveaux de son organisation politique, de son administration, de ses finances, — de son instruction aussi. On se rappela l’édit de Frédéric. On le remit en vigueur. L’instruction primaire fut déclarée obligatoire. Cette mesure violente, coercitive, employée à une époque de demi-licence amenée par la guerre, rencontra tout d’abord de graves obstacles dans la population des campagnes, dans celle qui devait en supporter la première les inconvénients. Mais peu à peu, à mesure que de nouvelles générations se formaient, les inconvénients avaient disparu, grâce à d’intelligentes mesures, — les avantages sérieux, réel, palpables, restaient seuls, et ce n’est plus que chez les enfants aujourd’hui ; se manifeste une répugnance — nous avons tous connue — pour école. Les parents, loin de s’y opposer, verraient une vexation dans un changement de système.

Ces idées, si profondément enracinées aujourd’hui en Prusse, ont peine à s’acclimater en France.

Je ne veux pas rappeler le célèbre manifeste d’un ministre français, alors bien intentionné, dont l’énergique initiative fut brusquement brisée par une protestation non moins énergique que lui opposa, à vingt-quatre heures de distance, le journal officiel.

Hélas! nous en sommes là en France, comprenant les avantages d’un système, en sentant les dangers et ne sachant pas prendre un juste milieu qui, en respectant certaines répugnances, en donnant satisfaction à de louables aspirations, réserve et ; répare même l’avenir.

Faut-il donc, pour concilier notre haine contre tout ce qui est imposé, avec notre amour du suffrage universel, faut-il attendre que tout Français soit — de droit et obligatoirement — soldat? Je sais, en effet, que tout individu qui a passé par le régiment, a suivi des cours d’instruction primaire, et ne rentre chez lui que sachant lire et écrire. Mais faut-il donc attendre que la France entière ait passé sous les drapeaux pour être, au point de vue de l’instruction, à la hauteur de la Prusse?

La Prusse a décrété l'instruction obligatoire.
Mais elle a compris qu’il allait, avant tout, résider les intérêts les plus vivement frappés par cette obligation, c’est-à-dire, les populations les campagnes.

Les habitants des villes se prêtent facilement à une mesure qui retient à l’école leurs enfants qui leur seraient un embarras. Dans les campagnes, au contraire, les enfants de 8, 10, 12 ans, peuvent être utilement employés aux travaux agricoles. Aussi, dans les villages, l’instruction se conforme aux exigences des travaux, si, en hiver, à l’époque de repos pour les populations rurales, les cours retiennent les enfants de neuf heures à midi et de deux heures à quatre — en été, les leçons commencent à 5 heures, 6 heures, pour se terminer deux ou trois heures après. A partir de huit ou neuf heures, l’enfant est rendu à sa famille. Bien plus, l’époque des moissons, celle des récoltes de pommes de terre, celle des vendanges, donnent lieu à des vacances qui sont toujours calculées de façon à ne pas priver les parents de l’aide de leurs enfants.


Il faut, du reste, savoir comment sont organisées ces écoles primaires pour en bien comprendre les avantages et voir comme elles peuvent satisfaire à de légitimes intérêts, sans blesser ni l’autorité paternelle, ni l’intérêt des familles.

Je prendrai pour modèle l’école de Münsterberg, en Silésie. Münsterberg est une petite ville de 5500 âmes, qui se divisent ainsi : 4000 catholiques, 1500 évangéliques (lisez protestants). — Cette petite ville ne compte pas moins de quatre écoles :1° une école normale destinée à former des professeurs pour les écoles primaires; 2° une école primaire, composée de onze classes pour les catholiques; 3° une école composée de trois classes pour les évangéliques: ces deux écoles sont entretenues par la commune; 4° enfin, une école primaire évangélique, entretenue par l’État, comme l’école normale, à laquelle elle est annexée, et qui se divise en trois classes.

Cette école peut servir de modèle, et c’est, du reste, dans ce but qu’elle a été créée. Les élèves des deux sexes y sont réunis. Les leçons sont données par les élèves les plus distingués de l’école normale, sous la direction d’un des professeurs de l’école normale.

La maison qu’expose le ministère prussien est une école complète. Elle n’a qu’un étage élevé de quelques marches. Le plan qui m’a été communiqué, et qui mentionne un escalier, indique que cette installation, complète en elle-même, peut cependant prendre quelques développements. Le logis, fort simple, mais bien distribué, s’ouvre par un vestibule qui donne entrée d’un côté sur l’école, de l’autre sur l’appartement du maître. Ce logement, réduit aux proportions les plus modérées, se compose d’une salle à manger, d’une cuisine, d’une k chambre à coucher et d’un cabinet de travail. Il est difficile de faire moins.

La salle consacrée à la classe est un parallélogramme, long de dix mètres, large de six, haut de plafond, bien aéré, bien éclairé, meublé de tables et de bancs pour les élèves, d’une table montée sur une estrade pour le maître, d’un tableau en ardoise sur un chevalet, pour les démonstrations, et orné de deux bustes, celui du roi de Prusse et de la reine Augusta. Les murs sont couverts de cartons géographiques, les tables de livres, en usage dans les écoles primaires, et d’albums d’écriture et de dessin, envoyés par diverses écoles de Prusse. Ces albums, qui ne renferment que des compositions d’enfants de douze et quatorze ans, indiquent une supériorité réelle sur les élèves de nos écoles.

Cette école est destinée à une seule classe. Mais, quand on sait que l’instruction est obligatoire depuis six ans jusqu’à quatorze ans, on comprend que le maître doit établir entre ses élèves des divisions et des subdivisions, qui sont naturellement basées autant sur l’âge que sur l'aptitude et les progrès des disciples. Comme toutes celles d’Allemagne, cette école est destinée aux deux sexes. C’est ainsi que l’instruction, également répandue chez les hommes et chez les femmes, permet aux intelligences les mieux douées de prendre plus tard dans la vie la supériorité qui leur appartient.

J’ai dit qu’une seule classe réunissait les élèves de huit années différentes. L’enseignement varie, bien qu’ils soient réunis; c’est le devoir du maître de savoir donner à chaque subdivision qu’il a établie dans sa classe l’enseignement qui lui convient. Toute l’instruction a lieu à l’école. Les enfants, une fois sortis, appartiennent à leurs parents, et n’ont à s’occuper ni de leçons à apprendre, ni de devoir à faire.

Dans quelques provinces industrielles, le temps d’études est réduit de huit à six ans, mais sous la condition de suivre certains cours qui donnent aux élèves des notions générales de mécanique.

Le modèle d’établissement que la Prusse expose sous ce titre modeste: «École primaire de village » a obtenu une médaille d’or. Je m’associe sincèrement à cette décision du jury; c’est un hommage rendu aux efforts sérieux, constants, énergiques d’un peuple, dont notre patriotisme devrait redouter bien plus les progrès moraux et intellectuels qu’un envahissement territorial impossible !

Aux canons de la Prusse, si remarquables par leur volume et leurs effets, nous avons opposé des canons d’un plus grand volume, d’un effet plus destructeur! Tant mieux! Tant que le canon aura la voix plus haute que le droit et la raison, ayons les meilleurs canons du monde!

Mais, à son « École primaire de village » qu’opposerons-nous ?

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée