Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Vins d’Autriche

Vins d’Autriche à l'exposition de Paris 1867

Cette exposition est installée avec beaucoup de soin, je dirais, presque avec coquetterie. Elle fait suite au restaurant autrichien et se trouve dans la partie du Palais qui tourne vers le midi. La direction en est confiée à M. Ladislas de Wagner, commissaire délégué, qui a bien voulu me donner les notes avec lesquelles j’ai pu rédiger ce travail.

L’Autriche, vers la fin de 1866, possédait 607 171 hectares de vignes répartis dans les diverses provinces de l’empire. La production s’élevait à 18 558 046 hectolitres. A elle seule, la Hongrie comprenait 296 962 hectares et produisait 7 200 000 hectolitres de vins. C’est presque la moitié, en étendues et en produits, des deux sommes totales.

La monarchie autrichienne est, après la France, le pays de l’Europe qui possède le plus de vignes et qui récolte le plus de vins. Est-ce à dire que l’Autriche nous égale en cette industrie et que même elle nous suive de près? Non, nous possédons aujourd’hui environ 2 400 000 hectares de vignes qui nous donnent de 60 à 70 millions d’hectolitres, suivant les années. Nos surfaces plantées sont donc par rapport à l’Autriche comme quatre est à un, et notre production se trouve dans la même proportion. D’où il faut conclure qu’à superficie égale, les vignes d’Autriche donnent autant que les vignes de France.

Mais des différences très-grandes existent en ce qui concerne la nature des produits. Les vins rouges de Hongrie se rapprochent beaucoup de nos crus de Bourgogne. Les blancs peuvent se ranger en deux types : les doux et les secs. Ce qui domine, ce sont les vins doux, lesquels ont entre eux des nuances très-variées. La plus haute expression de ce type, c’est le tokay, qui a une odeur très-pénétrante et une saveur sucrée d'un haut titre. Après viennent les crus dont l’odeur et la saveur diminuent progressivement jusqu’à la limite des vins secs.

Ces derniers n’ont pas tous les mêmes caractères. Ils sont plus ou moins secs et ont plus ou moins de finesse. Les plus estimés sont ceux qui proviennent du riesling, que nous cultivons sur une assez grande échelle en Alsace. Il y a ensuite d’autres crus qui par des nuances différentes arrivent jusqu’à la limite des vins sucrés.
Parmi les vins rouges, il y en a qui conservent une certaine douceur. D’autres se rapprochent davantage de la grande masse des vins français qui ont le goût de la grappe ou de la mâche, comme on dit en Bourgogne, goût qui vous saisit le palais et porte légèrement à la gorge. Cette saveur ne se rencontre que chez les produits extraits des raisins qui ne sont pas trop mûrs, et dont les pépins renferment du tannin en assez grande quantité. Lorsqu’on laisse trop mûrir les grappes, et que le tannin fait défaut, alors on n’obtient plus que des vins plats comme, par exemple, ceux de l’Hérault destinés à la chaudière.

J’ai dit que les vins rouges de Hongrie ressemblaient beaucoup à nos vins de Bourgogne; mais ils n’en ont pas le bouquet qui vous inonde l’odorat et vous caresse si agréablement les nerfs olfactiques ; le bouquet est un agent encore peu connu. On l’attribue aux huiles essentielles tenues en suspension dans le liquide et qui ne se dégagent qu’au bout d’un certain nombre d’années.

L’Alsace donne en petit les différents types de vins blancs qui se récoltent en Autriche. Lorsqu’on connaît bien ces produits, on a une boussole pour se guider dans l’étude des vins allemands. Nos crus blancs d’Alsace sont doux ou secs, et parmi les diverses nuances que renferment ces deux catégories, on retrouve, quoique à des degrés moindres, presque toutes les variétés de produits qui distinguent l’Allemagne. J’ajouterai seulement que les vins du Rhin allemand ont une certaine acidité qui les rend désagréables au palais lorsqu’on les déguste pour la première fois. Ces types existent également en Autriche et en France dans le Bas-Rhin et dans la Moselle.

Les vins les plus renommés d’Autriche sont d’abord ceux de Hongrie qui remportent cinq médailles d’or, trois médailles d’argent et deux médailles de bronze. Viennent ensuite les vins de la basse Autriche qui obtiennent deux médailles d’or et trois médailles de bronze ; ceux de la Transylvanie deux médailles d’or, une médaille d’argent et une de bronze; ceux de là Styrie une médaille d’or, d’argent et de bronze; ceux de la Croatie ure médaille d’or, d'argent et de bronze. Le Tyrol, la Dalmatie, la Moravie, etc., ne donnent que des produits communs.

Le tokay doux occupe le premier rang parmi les vins d’Autriche. Il se fabrique comme ceux du Rhin allemand. On cueille les grappes et on les presse, le moût est mis dans des fûts de 3 à 5 hectolitres, on le ouille, on le transverse, et à la fin de la troisième année on peut commencer à le boire. Le tokay se conserve plus de cent ans. Nous n’avons en France qu’un vin qui l’approche pour la durée, c’est le château-châlons (Doubs). J’en ai bu qui avait 130 ans. Ce cru est blanc-jaune, il est très-alcoolique, circonstance qui lui permet de vieillir.

Le tokay est également très-alcoolique. Il titre de 18 à 22 degrés. Le prix des premiers crus varie de 5 à 20 fr. la bouteille d’un demi-litre suivant leur âge. Les seconds crus ne valent plus que de 3 à 10 fr.

Les vins de la basse Autriche sont beaucoup plus légers que ceux de Hongrie, ils n’ont plus que de 12 à 13 degrés d 'alcool. Par leur saveur acide ils rappellent les vins du Rhin allemand, ceux du Bas-Rhin et de la Moselle. Ils sont agréables et légers l’été surtout lorsqu'on les boit avec de l'eau de seltz ou même de l’eau pure. On dit alors qu’ils rafraîchissent et ont sur la santé une action bienfaisante. Ces vins se vendent de 1 à 2 fr. la bouteille d’un demi-litre.

Restent les produits communs qui alimentent la consommation courante ; ils valent de 40 à 60 centimes le litre et s’expédient en fûts. Les Allemands, au dire de M. Ladislas de Wagner, les préfèrent à nos bordeaux ordinaires. Cela se conçoit, car la petite bourgeoisie allemande ne connaît le bordeaux que de nom. Mais si elle en consommait seulement pendant quelques semaines, sans doute elle n’en voudrait plus boire d’autre.

Le vin rouge de Hongrie est celui qu’il nous intéresse le plus de connaître, parce qu’on le pose comme un concurrent sérieux de nos vins de Bourgogne. En 1863, j’ai dégusté à Pesth un assez bon nombre * d’échantillons de ces vins destinés à l’exposition internationale de Hambourg. Eh bien, je dois le dire, cette dégustation ne m’a pas le moins du monde effrayé pour nos crus de la Côte-d’Or. Les vignerons hongrois ont encore beaucoup de chemin à faire s’ils veulent nous atteindre. J’avoue que le pays que j’ai traversé, depuis Bazias jusqu’à Pesth, ressemble beaucoup à la Bourgogne ; je reconnais que les pineaux noir et blanc qui produisent nos grands crus de la Côte-d’Or, composent aussi en majeure partie les vignes de Hongrie; mais je dois ajouter que les vins qui en proviennent ne valent pas les nôtres. Ils ont moins de bouquet, moins de saveur, moins de finesse, moins de distinction. Cela tient, très-probablement, à ce que les procédés de vinification et de conservation qu’on leur applique sont bien inférieurs aux nôtres. En œnologie, la main-d’œuvre est tout. Ce qui le prouve, c’est que certains crus de Bordeaux classés au troisième et au quatrième rang, sont montés d’un ou de deux degrés, par le seul fait de soins mieux entendus.

Parmi les nombreux échantillons que j’ai dégustés, à Pesth, il y en avait de troubles, il y en avait de doux, il y en avait d’acides. Les échantillons bien élaborés, bien conservés, étaient rares. D’où je conclus que nous n’avons pas à redouter la concurrence des produits de la Hongrie, tant que les vignerons hongrois ne seront pas à la hauteur de nos vignerons de la Côte-d’Or. Avec des maîtres de celliers tels que les nôtres, la Hongrie pourrait peut-être nous faire une concurrence sérieuse. Mais, pour se mettre à notre hauteur, il lui faudrait peut-être plus d’un siècle; nous n’avons donc rien à craindre pour le moment.

Est-ce à dire qu’il faille nous endormir dans une douce sécurité? Non. La Hongrie fait de louables efforts pour ouvrir de nouveaux débouchés à ses produits. En 1866, l’Autriche a exporté 34 500 000 kilos de vins soit 345 000 hectolitres. C’est surtout du côté de l’Angleterre que tournent ses efforts.

Il y a à Londres un Croate qui vend chaque année 600 000 bouteilles de vins de la Croatie, et dont les relations s’étendent chaque jour. Ces vins sont vendus de 3 à 5 shillings (de 3 fr. 75 à 6 fr. 25), ce sont là de très-beaux prix pour des produits ordinaires.

Nous avons, en France, des vins qui conviennent bien mieux que ceux-là au palais un peu blasé de nos voisins. Mais les producteurs auxquels il incomberait de s’organiser et de vendre directement en Angleterre laissent ce soin à un commerce trompeur qui ruine notre vieille réputation et fait le plus grand tort à notre propriété viticole. En présence de l’ardeur avec laquelle les Hongrois recherchent de nouveaux acheteurs, notre apathie finirait un jour par nous être fatale.

Il ne faut donc pas laisser perdre l’enseignement qui résulte pour nous de l’Exposition universelle. La France pourrait avoir le double de plantations. Ce qui lui manque, ce sont des consommateurs, qu’elle trouvera sans aucun doute lorsqu’elle voudra sérieusement les chercher.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée