Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Traitement des Aliénés en famille - Autriche

Traitement des Aliénés en famille - Autriche à l'exposition de Paris 1867

Cette maison, exposée par le docteur baron Jaromyr Mundy, de Moravie, est destinée à montrer une application spéciale du traitement des aliénés en famille, suivant le système pratiqué dans la commune de Gheel, de la province d’Anvers en Belgique. Pour en comprendre l’objet, il faut donc avoir une idée préalable du régime de Gheel.

Dans cette commune belge, d’une étendue de 11 000 hectares et peuplée de 10 à 11 000 habitants, située au centre de la Campine, l’usages est établi, depuis un millier d’années, de recevoir en pension, dans les familles, des malades atteints de folie. Une dévotion en l’honneur de sainte Dymphne, la patronne des aliénés, a été l’origine de cette coutume ; mais à la longue l’institution a pris un caractère de plus en plus traditionnel et scientifique, et l’analyse de ses principes, de ses méthodes, de ses résultats, permet d’en tenter l’imitation en d’autres lieux.

Les principes appliqués à Gheel, instinctivement d’abord et aujourd’hui sciemment, sont au nombre de cinq :
1° Le traitement au sein d’une famille adoptive;
2° La vie libre au grand air;
3° Le travail agricole ou industriel, librement exercé, suivant les aptitudes et les goûts ;
4° Un milieu social sympathique;
5° La haute et vigilante direction d’un service administratif et médical bien constitué.

En vertu de ces principes un millier d’aliénés sont admis à Gheel, dans l’intérieur des familles, les uns dans les maisons agglomérées en bourgade et en hameaux, les autres dans les fermes et les habitations éparses. Là ils vivent sur le pied de parfaite égalité avec tous les autres membres de la famille et de la commune; même table, même demeure, même habillement, même régime, et un régime meilleur si le prix de pension dépasse le minimum légal (qui est ordinairement de 65 à 70 centimes par jour). L’aliéné va et vient à son gré dans les rues et dans les lieux publics; il prend part à toutes les distractions et fêtes locales; la plupart travaillent habituellement chez leur patron, qui porte le titre de nourricier ou d'hôte. Chaque famille estimée de la commune tient à honneur d’avoir au moins un aliéné en pension; outre le revenu, c’est un témoignage de considération publique. Les aliénés eux-mêmes sont aimés et respectés à ce point que les enfants ne se permettent envers eux aucune plaisanterie ni injure. L’éducation du pays tout entier se fait au ton des égards et de la sympathie envers ces malheureux. (Il est juste de constater que les règlements interdisent l’admission à Gheel des monomanes homicides, suicides, incendiaires, et de ceux dont la folie porterait atteinte à la décence.)

Il en est de la volonté et de l’activité humaine comme de toutes les forces: librement dilatées elles sont bien moins dangereuses que violemment comprimées. En possession de sa liberté, la grande majorité des aliénés de Gheel est inoffensive; on leur passe tous leurs écarts et tous leurs caprices, tant qu’ils ne font mal ni à eux-mêmes ni à autrui ; et l’expérience prouve qu’il n’est pas de plus efficace moyen d’apaiser promptement les exaltations. Si les crises deviennent dangereuses par leur violence, les nourriciers, aidés de leur famille et de leurs voisins, les domptent vite et aisément; et pour ces cas, ils peuvent, avec la permission du médecin, recourir à des moyens de contrainte, dont la camisole de force est le plus ordinaire. Si les crises acquièrent une intensité exceptionnelle et prolongée, on les emmène à l’infirmerie centrale, disposée pour les cas accidentels et munie des moyens d’action de la thérapeutique la plus puissante.

Quant aux aliénés, qui se montrent disposés à s’évader (et c’est un petit nombre), il suffît de leur mettre au pied de légères entraves, bien ouatées, pour empêcher leur fuite, sans gêner leur libre circulation à travers les rues et les chemins.

Grâce à l’ensemble de ces moyens, qui constituent le patronage familial, le nombre des accidents est très-rare ; les guérisons sont nombreuses, et la vie s’écoule aussi douce que possible pour ceux qui ne guérissent pas : aussi la longévité y est-elle très-grande.

Cette colonie d’aliénés, intimement mêlée à l’existence d’une population raisonnable, reçoit, à son insu, les meilleures influences de la nature, de la famille, de la société. Le paysage est largement ouvert en tous sens, l’air doux et rafraîchi par les vents de mer, le climat sain; le malade jouit du calme de l’isolement sans être confiné dans la solitude. La famille l’entoure de soins et d’affection; il est aimé et souvent il aime très-vivement son entourage; les exemples sont nombreux d’attachements réciproques, de vraies adoptions du cœur, de rapports d’amitié qui survivent longtemps à la guérison. Enfin la commune de Gheel constitue pour ces infortunés le milieu social le plus sympathique qu’ils puissent souhaiter. Comme ils sont, un bien-fait pour le pays, qui s’enrichit de leurs pensions (3 à 400 000 fr. par an) comme cette spécialité est un legs d’un passé dix fois séculaire, et qu’elle a pénétré lans l’esprit, le sang, les mœurs des habitants, la commune tout entière les protège, veille sur eux, et tout abus est aussitôt dévoilé et dénoncé, comme une atteinte à la conscience et à la prospérité publiques.

En outre, l’administration et le service médical complètent, par leur vigilance quotidienne et leur intervention attentive, l’action de la nature, de la famille et de la société. Une commission provinciale, un comité local président à toutes les mesures réglementaires, et en suivent l’application. Un médecin inspecteur (aujourd’hui le docteur Bulekens) préside au placement des aliénés et à la direction du traitement; résidant sur place dans l’infirmerie, il reçoit les malades et les observe avant de les répartir. Il est aidé par quatre médecins et quatre gardiens, dont chacun est préposé à une section de la commune.

Une telle organisation présente une incontestable supériorité sur les asiles fermés départementaux, et même sur les maisons de santé, où l’on s’efforce en vain de masquer, par le luxe des décorations et de l’ameublement, les rigueurs, les ennuis et trop souvent les abus de la séquestration.

Après avoir acquis cette conviction par de longs séjours réitérés à Gheel et la visite de la plupart des asiles d’aliénés d’Europe, le docteur Mundy a conçu la pensée d’une colonie qui reproduirait, autant que la science et l’initiative privées peuvent imiter une création des siècles et des mœurs, les principaux caractères de Gheel: la famille adoptive, la vie à l'air libre, le travail volontaire, un milieu bienveillant, un traitement efficace. Son plan, conçu pour 300 aliénés, disséminés sur un territoire de 100 hectares, comprend une infirmerie centrale pour 150 malades sujets à des cas aigus, et des maisons pour 150 autres sujets à un mal chronique, chacune pouvant recevoir cinq malades. Ces habitations, analogues à celles des Gheelois, varieraient suivant les pays et seraient, les unes entourées de champs, les autres occupées par des métiers divers; toutes auraient un jardin. Chaque lot de cinq maisons, ou de 25 aliénés, aurait un gardien chef, et chaque lot de 10 maisons ou de 50 aliénés un médecin adjoint: au-dessus de tous planerait un médecin inspecteur-directeur. A 2000 fr. l’hectare et à 2000 fr. la maison, les terrains et maisons pour 300 aliénés ne coûteraient que 260000 fr.,sur un million qui ferait nécessaire pour l’entière installation de tout l’établissement.

Le type exposé est celui d’une maison-modele de gardien-chef. C’est un cottage qui occupe une surface d’environ 93 mètres carrés, et est divisé par une allée en deux moitiés égales, l’une pour le gardien et sa famille, l’autre pour un ou plusieurs aliénés suivant l’occurrence. Les pièces destinées à l’habitation sont d’une longueur variable, mais larges de 3m,75 et hautes de 3m,30. Les dispositions spéciales à la destination, consistent dans des claires-voies métalliques aux portes et aux fenêtres, pouvant se masquer ou s’abaisser à volonté, des grillages et des stores aux fenêtres, des matelas de caoutchouc volcanisé, et quelques appareils de thérapeutique mentale.

A l’intérieur se voit le plan en perspective de la colonie-modèle pour 300 malades ; un autre plus vaste pour 1500 malades; des plans, vues et coupes pour une clinique de 300 aliénés aux portes des grandes villes, pour des maisons de refuge provisoire à établir dans les divers quartiers. Un plan topographique colorié de la commune de Gheel orne une des pièces. Sous ce dernier tableau se trouve une bîbliothèque comprenant une collection des écrits qui ont été publiés sur cette localité.

Enfin, les murs sont tapissés de nombreuses inscriptions empruntées aux meilleurs ouvrages sur ce sujet. La lecture de ces préceptes, comme l'étude détaillée des arrangements de la maison, est propre à redresser l’éducation du public pour les sentiments vis-à-vis des aliénés, comme celle des médecins pour le traitement.

Par son ingénieuse et économique distribution, le cottage du docteur baron Mundy peut même servir de modèle pour des habitations ouvrières; car sa construction ne coûterait que 1500 à 2000 fr, et donnerait pour ce prix beaucoup d’air, de lumière et d’espace, point d’odeurs ni d’aspects incommodes, une grande facilité de circulation et de communications.

M. Mundy est chirurgien-major de Ire classe dans l’armée d’Autriche.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée