Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Exposition agricole collective du département du Nord

Exposition agricole collective du département du Nord à l'exposition de Paris 1867

Parmi les départements qui élèvent incessamment le niveau de notre richesse agricole et industrielle, le Nord tend, depuis quelques années, à se placer en première ligne. Si Lyon nous envoie de belles soieries, le Bordelais et la Bourgogne d’excellents vins, la Seine-Inférieure et les Ardennes des tissus, le Nord nous donne de la houille, de l’alcool, du sucre, de la mélasse, des plantes oléagineuses, fourragères et potagères, des toiles, des tissus, du froment. L’agriculture marche de pair avec l’industrie, et la production, l’élevage du bétail, devenus depuis quelques années l’objet de la préoccupation des agronomes du Nord, promettent une richesse de plus à ce sol déjà si fécond.

Les agronomes du Nord ont voulu donner à l'exposition de leurs produits un caractère d’ensemble qui fît bien ressortir les résultats de leurs efforts et de leurs travaux. Ils se sont réunis pour élever dans le Parc, au coin de l’avenue de Saxe, derrière le glacier espagnol, un vaste bâtiment auquel la Somme et plusieurs autres départements ont ajouté des annexes.

C’est là que les visiteurs vont admirer les remarquables échantillons exposés par MM. Desprez, Lepeuple - Lecouffet, Simon-Le-^rand, Porquet-Lefèvre, etc.

L’organisation et l’agencement, ont été dirigés avec une intelligence dont il faut louer les commissaires. Chaque nature de produit occupe une place spéciale où l’on peut comparer les échantillons de chaque exposant. Cette disposition a le très-grand avantage de permettre aux visiteurs de suivre sur chaque espèce les progrès de la culture et de contrôler les décisions du jury. N’arrive-t-il pas souvent, en effet, qu’un industriel récompensé expose dans la même vitrine des produits de nature différente ? Auquel de ces produits le jury a-t-il accordé une récompense ?

Ainsi, dans le compartiment réservé aux céréales, les propriétaires qui s’occupent de cette culture ont apporté chacun ses échantillons. Ainsi, pour les sucres, les alcools, les plantes fourragères, etc., etc.

Le produit de l’agriculture du Nord qui présente aujourd’hui le plus d’intérêt; et qui récompense déjà par d’importants bénéfices [es agronomes assez convaincus pour livrer de vastes terrains à cette culture, c’est la betterave.

On sait quels motifs graves plaidaient en faveur de la création d’un sucre indigène. La betterave que les défenseurs du sucre de canne déclaraient si pauvre en saccharine et d’une culture si coûteuse, demandait seulement quelques soins, un peu d’engrais. Elle a triomphé aujourd’hui de toutes les résistances. Loin d’appauvrir le terrain, elle l’enrichit, et sous un climat froid, sans le secours de l'ardent soleil des colonies, elle produit un sucre qui soutient parfaitement la comparaison avec les produits de la Martinique et de Bourbon.

Ainsi, M. Desprez, de Cappelle, arrondissement de Lille, qui a obtenu une médaille d’or pour ses beaux produits, a soumis à l’analyse chimique douze échantillons provenant de betteraves qu’il a exposées dans des bocaux. C’est M. Viollette, professeur de chimie à la Faculté des sciences de Lille, qui a dirigé les opérations, en a constaté les résultats et leur a donné l’autorité de sa signature. Je ne citerai que trois chiffres, un maximum, un minimum et une moyenne.

Une betterave pesant 510 gr. donne 13.9 % de sucre.
— — 2544 — — 11.1 % —
— — 1500 — — 10 % —

On voit ainsi que, bien que d’un poids plus faible, l’échantillon n° ,1 donne une proportion plus forte, ce qui ferait présumer que, au-dessus d’un certain poids, la betterave n’acquiert qu’une faible quantité de saccharine, qui n’est plus en proportion avec la quantité de pulpe.

Les betteraves auxquelles ont été pris les morceaux soumis à l analyse de M. Viollette sont exposées dans une solution de sel marin et d’alun qui les conserve, et permet aux hommes compétents de contrôler les résultats donnés par l’habile chimiste de Lille.

Les 30 espèces, dont M. Desprez expose les graines, donnent des résultats qui ne diffèrent qu’en apparence. Ainsi, tandis qu’un hectare rapportera de 30 à 35 000 kilogrammes de betteraves, un autre, planté d’une autre espèce, pourra en produire jusqu’à 100 000 kilogrammes. Mais où la balance se rétablit, c’est dans la production du sucre. En effet, tandis que la betterave qui ne donne que 35 000 kilogrammes par hectare produit 13 pour 100 de sucre, la grosse betterave (100 000 kilogrammes par hectare), ne fournit que de 6 à 8 pour 100. L’hectare se trouve donc, quelle que soit l’espèce de semis, rapporter une moyenne égale.

Quant aux semailles, elles sont, quelle que soit l’espèce, mais suivant la nature du terrain ou les fumures, de 15 à 20 kilogrammes par hectare.

Dans les premiers temps de la culture, les betteraves étaient exclusivement employées à la fabrication du sucre. Mais, depuis de savantes recherches , couronnées de succès, l’emploi de cette plante s’est étendu. Des calculs officiels constatent que le seul arrondissement de Valenciennes a produit, de 1864 à 1866, 151096670 kilogrammes de mélasse, de 1853à 1866, 953 520 hectolitres d’alcool. Les sucreries ont consommé pendant cette période près de 6 milliards de kilogrammes de betteraves, c’est-à-dire un tiers en plus de sa production, car les immenses plantations de cet arrondissement qui, autrefois, envoyaient tous leurs produits aux sucreries, en envoient aujourd’hui une part considérable aux distilleries d’alcool, et les grandes usines, les raffineries doivent recevoir les betteraves des arrondissements voisins pour occuper leur immense matériel. Néanmoins et malgré ce motif de ralentissement dans l’industrie sucrière, l’arrondissement de Valenciennes a exporté, dans ces huit dernières années, près de 17 millions de kilogrammes de sucre brut.

Ses usines sont au nombre de 64 qui occupent en hiver, pendant la morte saison, 7000 hommes, 2750 femmes et 2670enfants des deux sexes, qui reçoivent pour ces 120 jours 3250 000 fr. Si l’on ajoute à ce chiffre une somme de 800000 fr. payés pour les binages et les récoltes, on atteint un chiffre de plus de 4 millions de salaires dus uniquement a la manutention de la betterave.

Là ne se bornent pas les avantages de cette plante. La pulpe contient des principes nutritifs en quantité considérable. 700 grammes de pulpe équivalent à deux kilogrammes de foin, et on a calculé qu’en raison de ce que mangeait un bœuf par jour, l’arrondissement de Valenciennes pourrait nourrir -100000 bœufs pendant quatre mois.

« L’élevage du bétail, — disait M. de Forcade La Roquette, ministre du commerce, le 18 avril 1867, au concours de Poissy,— s’enrichit de ces découvertes, et trouve des éléments nouveaux d’alimentation dans les résidus de végétaux sortis des laboratoires. »

Enfin, la betterave produit elle-même un engrais puissant. Cet engrais se compose de ce qu’on appelle les écumes de défécation. Ce sont les résidus mêlés de terre, de débris, de chaux, etc., mais qui sont très-riches en azote. En effet, M. Le Docte, de Bruxelles, constate que, malgré les deux tiers d’azote entraînés dans la fabrication, les résidus en conservent une quantité considérable qu’on n’évalue pas à moins de 3 millions de kilogrammes par an.

La betterave rend donc à la terre dans de larges proportions les sucs nourriciers qu’elle lui a empruntés. Cette découverte est d’autant plus précieuse que la betterave demande un terrain léger, meuble, profond, riche en humus. Elle a besoin d’engrais, mais elle se trouve mal du fumier animal, et elle préfère le fumage végétal que donnent ses résidus.

Pour en finir avec la betterave, j’ajouterai que les sucreries de l’arrondissement de Valenciennes, produisent annuellement en moyenne :
Sucre......... 6 261 000 kilog.
Mélasse.. . . 1 621 700 —
Pulpe........ 24 990 000 —

qu’elles occupent de nombreuses machines à vapeur, de forces diverses, et s’élevant ensemble à près de mille chevaux; enfin qu’en dix ans elles ont payé comme contribution à l’entretien des routes, 80 000 francs, tandis que toutes les autres industries ne payaient ensemble que 90 000 francs.

La betterave occupe donc une place importante dans l’agriculture du Nord, et il est juste de nommer les agronomes et industriels qui contribuent le plus activement au développement de la richesse agricole du département. Ce sont MM. Desprez, à Cappelle, qui a reçu une médaille d’or; Lepeuple-Le-couffet, à Bersée; Simon-Legrand (médaille de bronze), maire et agronome, à Auchy; Delloye-Lefèvre, à Iwuy, qui a obtenu une médaille d’argent pour ses remarquables échantillons de sucre.

Citons enfin M. Kuhlmann, fabricant de produits chimiques et qui expose du noir animal pour la décoloration du sucre.

J’ai beaucoup insisté sur la culture et l’emploi de la betterave, parce que le Nord a dans cette plante une source féconde de travail et de richesse pour sa nombreuse population ; il ne faut cependant pas en conclure que les céréales, les plantes oléagineuses, fourragères, légumineuses, etc., soient l’objet d’une préoccupation moins vive, de la part des agriculteurs.

La culture du froment seul occupe une portion considérable du département duNord et le quart de l’arrondissement de Valenciennes. Si je reviens souvent sur cet arrondissement, c’est que les autres sont plus industriels, celui-ci est plus spécialement agricole. Sa production est plus considérable. Ainsi, en 1866, la moyenne de production du froment, par hectare, était, pour le département du Nord, de 22 hectolitres, 66; elle était de 27 hectolitres pour l’arrondissement de Valenciennes.

Les blés de toute nature sont représentés à l’Exposition, blé blanc Hunter, de Saint-Venant, Bailleul, d’Aire, velouté, Hikling, Marchai, Lord Ducy, Reine Victoria, Calcutta, Bambecque, de Flandres, blé bleu, blanc de géant, blé roux, que sais-je encore? Les principaux exposants sont, en tête, M. Porquet, à Bourbourg; puis MM. Lecomte, à Estaires, Risbourg, à Bouchain, Delmazure, à Annappes.

Les plantes textiles sont exposées par M. Dalle, à Bourbecques, qui a reçu une médaillé d’or pour une collection remarquable de lins; M. Porquet-Lefèvre, qui expose des lins teillés, préparés pour lin, filasse, etc.; M. Dantu, à Sleene, lin de mars, lin de mai, à fleurs bleues; M. Massart, à Férin.

MM. Marchand freres, fabricants d’huile à Dunkerque, se recommandent par une belle collection de plantes oléagineuses, colza, œillette, pavot, sésame, navette, noir d’arachide, etc.

C’est encore M. Porquet, de Bourbourg, qui expose les plus beaux échantillons de plantes potagères, fèves, haricots, lentilles, pommes de terre (dont il donne quinze variétés), et les plantes fourragères les mieux venues: les hommes compétents remarquent ses graines de lupin, de luzerne, de trèfle.

Le houblon et l’orge, qui sont la vigne du Nord, occupent un territoire assez vaste dans ce département. Le houblon est présenté par M. Cœvoet-Schoduyn de Lille, et M. Bouret, de Steenwoode; l’orge, par M. Bigo-Tiiioy, de Lille; enfin,le produit de ces deux matières premières, la bière, a sa place aussi dans cette exposition. M. Dornemann, brasseur à Loos-lès-Lille, expose un charmant tonnelet, dont j’admire la forme, mais sur le contenu duquel il m’est impossible d’avoir aucune opinion, n’ayant pas été admis à le déguster. M. Dornemann fabrique de la bière de Bavière, ce que l’on vend à Paris sous le nom de bock-bier. Voilà une bonne grosse infidélité aux traditions de la brasserie du Nord. Il n’y a guère de rapprochement à faire, en effet, entre la forte bière de Munich et la bière légère, gazeuse et mousseuse de Douai et de Valenciennes.

Le tabac se cultive sur une étendue d’une dizaine d’hectares, environ ; il rapporte, en moyenne, de 2400 à2900 francs par hectare. Douze cultivateurs se sont réunis pour exposer ensemble leurs produits, et c’est entre ces deux chiffres que varie la production annuelle de l'hectare pour chacun de ces propriétaires.

Les engrais le plus communément employés dans le département du Nord, sont: le noir animal, le sang (dont on se sert dans les raffinerie»), les fumiers animaux, les tourtes de colza, sa lin et surtout, les détritus de betteraves, tous engrais indigènes et qui permettent de ne pas avoir recours au guano et autres agents exotiques.

L’élève des bestiaux suit les progrès de l’agriculture. Le nombre des taureaux, bœufs, vaches,-génisses, bouvillons, veaux, etc., était, en 1866, pour le seul arrondissement de Valenciennes, de 27 000 têtes, celui des moutons et béliers, de 23 000 ; celui des chevaux, de 12500, etc.

Ou a remarqué que, depuis 1836, le nombre des chevaux était resté presque stationnaire, mais que celui des bœufs, vaches, etc.; croissait, tandis que celui des moutons diminuait. Cette diminution s’explique par la disparition des terrains vagues, qui dans un temps peu éloigné, seront tous mis en culture.

Il me reste à parler de la houille, qui constitue une production assez importante. De 1855 à 1866, les dix concessions de l’arrondissement de Valenciennes (Anzin, Fresnes, Douchy, etc.,) ont donné à elles seules cent millions de quintaux métriques de houille. Sur cette somme considérable, un douzième est absorbé par la fabrication du sucre qui n’exige pas moins de trois quintaux et demi par sac, ce qui donne, pour Valenciennes, une consommation annuelle de 1 300 000 quintaux.

Cette courte revue de l’agriculture du Nord suffira peut-être à montrer, par le chiffre des salaires, des consommations et des productions, combien il est important pour un État de protéger cette source de la richesse publique, combien aussi les bons esprits doivent être attentifs aux plaintes de l’agriculture, et chercher dans une sage économie des forces actives de nos campagnes,—l’argent et les bras, l’impôt et le recrutement,— un remède à un état de souffrance que je n’ai même pas voulu indiquer dans cet article, mais sur lequel de graves discussions ont naguère éclairé l’opinion publique.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée