Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Angleterre

Angleterre à l'exposition de Paris 1867

Le temps n’est plus où nous allions chez les Anglais prendre des leçons de mécanique industrielle. Même dans l’industrie, ils ont cessé d’être nos maîtres pour devenir et rester nos émules. Il en est aujourd’hui de l’industrie comme des costumes, comme des mœurs : en quelque partie de l’Europe progressive que vous portiez vos pas, que ce soit en Angleterre, en Belgique, en Prusse, en Suisse ou chez nous, c’est partout le même peuple, avec des différences locales qui d’État à État ne sont guère plus grandes que dans une même nation de province à province. La galerie que notre dessin représente en fournirait la démonstration, si cette démonstration était encore à donner. Abstraction faite de détails secondaires, nous pourrions nous croire encore en Prusse , en Belgique ou en France. Certes, voilà de puissantes grues, de beaux métiers à tisser, d’actives machines à coudre, d’ingénieuses machine-outils, d’imposantes locomotives, des pompes d’une puissance remarquable, d’admirables phares lenticulaires; mais de chacun de ces précieux engins, nous avons le pareil chez nous. Et rappelons que si dans l’exécution nous égalons nos voisins, nous les avons devancés dans l’invention.

A celle des phares lenticulaires, le grand nom de Fresnel est attaché. Longtemps avant lui, il est vrai, un de ces appareils avait été exécuté en Angleterre dans la pensée, au premier abord très-plausible, qu’il serait beaucoup plus brillant que les phares à réflecteurs. Mais l’expérience était venue démentir ces prévisions; les miroirs, malgré l’énorme perte de rayons qui se faisait à leur surface dans l’acte de la réflexion, portaient à l'horizon des feux plus intenses, et les lentilles furent abandonnées.

Les auteurs inconnus de cette tentative avortée avaient marché au hasard. Fresnel aperçut du premier coup où gisait la difficulté. Il vit que des phares lenticulaires ne deviendraient supérieurs aux phares à réflecteurs qu’en augmentant considérablement l’intensité de la flamme éclairante, qu’en donnant aux lentilles d’énormes dimensions qui qui semblaient dépasser tout ce qu’on pouvait attendre dune fabrication ordinaire. Il reconnut encore que ces lentilles devraient avoir un foyer très-court; qu’en les exécutant suivant les formes habituelles, elles auraient une grande épaisseur et peu de diaphanéité, que leur poids serait considérable, qu’il fatiguerait beaucoup les rouages destinés à faire tourner tout le système, et qu’il en amènerait promptement la destruction.

Fresnel tourna toutes ces difficultés en remplaçant les lentilles ordinaires par les lentilles à échelons; et vu l’impossibilité de fabriquer d’épaisses masses de verres exemptes de défauts, il imagina de composer ces lentilles de petites pièces distinctes. Les lentilles à échelons avaient été proposées dans un tout autre but par Buffon, et Condorcet avait émis l’idée de les fabriquer par pièces détachées. Ces précédents ne diminuent point le mérite de Fresnel, qui les ignorait, mais ils intéressent la gloire de la France.

Rappelons aussi que la machine à coudre est une invention française. L’inventeur est B. Thimonnier aîné, tailleur à Amplepuis, département du Rhône. Il y avait bien eu avant lui quelques essais ; ils remontent même à 1804, mais des essais informes dépourvus de tout caractère pratique. C’est le 17 avril 1840 que Thimonnier prit son premier brevet relatif à la couture mécanique. Sa machine formait un point de chaînette. Elle cousait avec un seul fil, l’aiguille était à crochet et fonctionnait verticalement. En s’abaissant elle perforait l’étoffe et allait saisir le fil au-dessous de celle-ci pour le ramener en dessus. Un point arrière se formait à l’envers et un point de chaînette à l’endroit, comme dans la broderie au crochet. L’inventeur apporta plus tard diverses modifications à sa machine; il y a de lui des brevets aux dates suivantes: 1845, 10 juin, application du système de point de broderie au crochet à la mécanique, et par suite à la couture; 1845, 21 juillet, machine perfectionnée dite métier à coudre au point de chaînette; 1848, 5 août, Thimonnier et Mangi, machines à coudre et à broder, Un atelier fut organisé peu après la prise du premier brevet; c’était quelque part rue de Sèvres. Mais les mécaniques n’étaient pas alors en odeur de sainteté auprès des travailleurs. Ceux-ci s’attroupèrent et brisèrent les couseuses : Thimonnier, menacé, n’eut que le temps de s’enfuir par une fenêtre. Il n’a tiré aucun profit de son invention ; que l’honneur du moins lui en reste !
Ses enfants ou ses petits-enfants rencontrés il y a peu d’années dans un état voisin de la misère, éveillèrent alors la sollicitude de la société d’encouragement.

Rappelons enfin, car il faut se borner, que l’organe auquel la locomotive doit sa puissance et sa vitesse, que la chaudière tubulaire est également une invention française; l’invention de notre illustre compatriote, M. Seguin aîné, neveu des Montgolfier. Tl venait d’inventer les ponts en fil de fer et de construire le premier pont de ce genre qu’on eût vu en France et ailleurs, celui de Tournon, sur le Rhône, lequel avait coûté trois fois moins que n’eût .coûté un pont en pierre. Il était en train d’organiser sur le Rhône le premier j service de bateaux à vapeur qui ait sillonné les eaux de ce fleuve. C’est alors qu’il imagina de se servir d’une chaudière tubulaire. Vers le même temps, ayant obtenu la concession du chemin «je fer de Saint-Étienne à Lyon, qui est le plus ancien de ceux que la Fiance possède, il fit usage de ses Chaudières sur cette voie alors unique. Cela se passait en 1827 ; il prit un brevet l’année suivante, et ce n’est que plus d’un an et demi après (octobre 1829) que l’Angleterre fit de pareilles chaudières. Elles parurent alors au concours de locomotives sur le chemin de Liverpool à Manchester.

C’est de l’histoire de France que nous faisons, il nous sera donc permis d’insister et d’invoquer le témoignage d’Arago, qui s’exprimait en ces termes le 9 mai 1838 à la tribune de la chambre des députés.

« La machine locomotive, c’est la chaudière, — disait-il; — elle n’existe pas dans ce petit mécanisme qu’admirent les personnes peu instruites, elle est dans le moyen prompt, efficace, d’engendrer la vapeur dont la machine a besoin pour marcher. Eh bien, c’est l’œuvre d’un ingénieur civil français, de M. Seguin, les Anglais ne peuvent le contester. Un brevet d’invention bien caractérisé, publié en France, avait devancé la machine de Stephenson. »

Mais où nous avons le dessous avec les Anglais, c’est quand sur le seuil de leur exposition de machines ils dressent cette pyramide quadrangulaire de 3”,05 de côté à la base et de 13™,54 d’élévation, qu’on aperçoit dans notre dessin, et qui a été dressée par les soins des commissaires de la colonie de Victoria. Cette pyramide représente le volume d’or extrait de cette colonie durant une période de quinze années (de 1851 à 1866); la quantité du métal précieux ainsi figurée est de 36514361 onces ayant une valeur totale de 3 651 436 100 francs. Nous n’avons rien à mettre en regard de cela,- mais nous ne nous y arrêterons pas davantage, le sujet ayant été traité avec beaucoup d’intérêt par M. de la Blanchère dans le n° 29 de l'Exposition illustrée.

En avant, de cette triomphante pyramide, (en avant pour qui pénètre dans la galerie par la porte principale) est une brave grue à vapeur de la force de six tonnes qui se vante à bon droit d’avoir été employée du 5 février dé cette année au 1er avril suivant, jour de l’inauguration du Palais, au déchargement des colis des machines destinées à la section anglaise de l’Exposition, travail qui fut accompli sans 4e plus petit accident et que la même grue se promet de recommencer quand sera venu le moment de cet immense déménagement.

Sur un des côtés du même monument, nous avons un très-joli modèle des belles et puissantes dragues à vapeur construites par MM. Thomas Wingate et Cie. Les dimensions, non du modèle, mais de la drague sont en mesures anglaises: longueur 158 pieds; largeur 39 pieds; profondeur 11 pieds 6 pouces. La force est de 50 chevaux. Elle extrait 1000 tonnes par heure d’une profondeur de 50 pieds.

De l’autre côté de la pyramide sont les pompes renommées de Merryweather et fils, bientôt suivies de la chaîne-pompe Bastier auxquelles succèdent les pompes centrifuges d’Owens et Cie, celles de Williamsons frères, celles de Gwynne, etc., etc.; trois lignes d’et cætera; car, en Angleterre comme en France, le perfectionnement des pompes ne cesse pas de former l’objectif des chercheurs. Rien ne paraîtra plus simple si l’on considère le rôle immense que l’eau joue dans notre existence, et la nécessité où nous sommes presque toujours, pour la faire servir à nos desseins, de l’élever au-dessus du niveau où elle se présente à nous. Un technologiste distingué disait qu’il n’y a guère d’homme familier avec l’invention, qui n’ait tenté, au moins une fois en sa vie, de doter ses contemporains d’une lampe, supérieure par quelque côté, à toutes les lampes communes; on peut dire, avec la même vérité, qu’il n’est pas d’inventeur qui n’ait caressé le rêve d’une pompe sans défauts. D’ailleurs, nulle annonce n’a, plus que celle de l’invention d’une pompe, le don de mettre en éveil l’attention d’une multitude d’intéressés. Celui-ci, en effet, est en quête d’une pompe domestique non sujette â de fréquents dérangements ; celui-là, d’une pompe à incendie unissant à un débit considérable une grande force elévatoire, F agriculture songe à ses irrigations ; l’ingénieur des mines et l’entrepreneur des travaux réclament pour les épuisements; les édiles voudraient quelques machine opérant avec économie une abondante distribution d’eau; il faudrait au marin une pompe capable, selon les circonstances, de préserver son navire de l’un ou de l'autre de ces deux fléaux : le feu et l’eau. Mais, la liste des besoins à satisfaire est interminable. Aussi, des pompes plus ou moins nouvelles, et surtout plus ou moins pratiques, figurent-elles à toutes les expositions. L’Exposition de 1867 ne manque pas à celte règle, et la section anglaise ne l’observe pas moins exactement que toutes les autres sections. Les pompes à incendie de Merryweather, déjà citées plus haut, ont obtenu le premier grand prix. Les unes sont à vapeur, les autres à main. Dans, les premières, en moins de sept minutes la vapeur est portée à une pression suffisante et les personnes les moins exercées : peuvent prendre la direction. Les constructeurs en ont placé pour le compte du gouvernement anglais dans tous les docks du Royaume-Uni. Dans une expérience faite au Champ de Mars, l’une d’elle, très-grande, et nommée l'Empereur, a porté à 65 mètres un jet d’eau de 45 millimètres de diamètre.

On se rappelle le succès qu’obtint, à la première de nos expositions universelles, la pompe centrifuge d’Appold. Les pompes centrifuges se recommandent par une grande simplicité d’organes simplement agencés; elles occupent peu de place, peuvent se monter partout, reçoivent l’impulsion d’un moteur sans l’intervention de bielles ni d’aucunes sortes de tiges, et soulèvent enfin des volumes de liquide qu’aucune autre pompe ne saurait mouvoir avec la même facilité. C'est ce dont on se convainc rien qu’à la vue du château d’eau qu’entretient la pompe de Gwynne; la véritable cascade, contre les éclaboussures de laquelle une cloison vitrée protège les promeneurs, attire tous les regards. Cette pompe a aujourd'hui le même succès qu’a eu naguère celle d’Appold. i ;e a obtenu une médaille d’argent. C’est la plus haute récompense qui ait été décernée aux mécaniques exposées dans cette classe.

Trois machines à vapeur assurent le libre fonctionnement des machines à filer; une quatrième actionne les scieries et les machines hydrauliques. Sur la lisière du chemin est une machine Galleway, remarquable par son incomparable lourdeur. Tout près de là on voit un beau moteur de 35 chevaux établi par MM. Hick, Hargrave et Cie, le cylindre se prolonge, forme enveloppe et guide dans sa concavité la glissoire du piston. Le tiroir ordinaire est remplacé par de petits tiroirs curvilignes tournant seulement d’un quart de révolution. Ainsi se produisent l’introduction • la sortie delà vapeur aux extrémités mêmes lu cylindre; l’admission a lieu à pleine ouverture.

Jusqu’ici on s’était peu préoccupé en Angleterre d’économiser le combustible. Nos voisins arrivent aujourd’hui à des idées plus saines. Une machine exposée par M. Porter, et qui est peut-être la chose la plus originale de l'exposition anglaise, répond à cette préoccupation nouvelle. C’est une machine à vapeur à grande vitesse et à condensation. Elle est de la force nominale de 50 chevaux, mais elle peut fournir au frein 100 chevaux avec eue pression de 5 atmosphères et une détente au cinquième. Elle accomplit ses 200 tours à la minute. Le condensateur est isolé et placé derrière le cylindre. Jusqu’ici on n’a pas construit en France de machines rapides à condensation. Mais l’espace nous manque et il nous faut nous en tenir là pour aujourd’hui.

Le Palais du Champ de Mars est le temple de Pan ; l’Exposition embrasse et résume l’ensemble des connaissances humaines, exaltées à leur plus haut point actuel de perfection.

Faire le tour de ce palais, circulaire comme l’équateur, c’est littéralement tourner autour du monde; tous les peuples sont venus; c’est un jubilé, les ennemis vivent en paix côte à côte. Ainsi qu’à l'origine des choses sur l’orbe des eaux, l’Esprit divin plane sur cet orbe de fer.

L’exposition œcuménique marquera dans l’histoire des temps.

Au moment de pénétrer dans la nef des machines, nous sentons combien il est impossible d’étudier en quelques pages et en quelques jours toutes les merveilles qui s’y trouvent entassées.

Sachant que la moindre des inventions est en quelque sorte le fruit de la vie d’un homme, souvent tout son espoir, nous déplorons les lacunes inévitables, et jamais la mélancolique pensée du poète ne nous est revenue avec plus d’âpreté : arslonga, vila brevis.

L’ANGLETERRE.
En pénétrant par la grande porte dans cette vaste galerie, longue d’un kilomètre un quart et occupée dans les deux tiers de sa longueur par des machines en mouvement, on voit à droite l’exposition de l’empire français et à gauche celle de l’empire britannique; c’est de ce côté que nous suivrons le promenoir.

Voici d’abord l’exposition du Post-Office. M. Bellet a publié un article sur ce sujet, et nous n’y reviendrions pas si nous n’avions été frappés du danger qu’offrent les appareils destinés à recevoir et à laisser les lettres sans arrêter la marche des trains. Us se composent de deux pièces de fer qui saillent en dehors de la portière du wagon poste, l’une abandonne le sac aux dépêches pour la station, l’autre enlève le sac aux dépêches en provenant.

Ceci est fort bien, mais si quelque personne se trouvait sur le quai au moment où le train-posts vient à passer, elle serait enlevée comme un sac aux dépêches, — mais en plusieurs morceaux. Pour éviter cet inconvénient, il suffira d’opérer l’échange des sacs au-dessus du wagon et non à hauteur d’homme. C’est bien simple. Avis à notre administration pour le jour où elle adoptera ce système d’ailleurs très-pratique, quoique inférieur à un système basé sur le principe du jeu de bague, inventé par un Français depuis plusieurs années.

Appartenant encore au Post-Office, nous remarquerons le modèle d’un des steam-packets qui font, avec la vélocité d’un goéland rasant les flots, le service de l’Irlande entre Holy-Head et Kingstown près Dublin. Ces bateaux font 34 kilomètres à l’heure! C’est la plus grande rapidité qui ait jamais été atteinte en mer. Mais ce résultat brillant est obtenu par un procédé bien grossier; c’est en donnant à un navire caboteur une machine de transatlantique, une machine de 720 chevaux qui consomme une effroyable quantité de charbon, que l’on arrive à cette vitesse anormale.

Nous laisserons de côté la pyramide dorée, les grues, les pompes et les machines motrices dont M. Meunier a entretenu nos lecteurs, et nous leur ferons remarquer la curieuse machine électrique de Ladd.

A grosso modo on peut considérer cette machine comme composée de deux plaques de fer doux, couvertes de fil de cuivre, entre lesquels tournent deux cylindres de fer doux, également recouverts de fils de cuivre dans le sens de la longueur. Cette masse est absolument inerte; mais, que les cylindres se mettent à tourner rapidement entre les plaques, aussitôt, par une transformation dont le mode est inconnu, le mouvement se change en électricité et le courant fait jaillir d’innombrables étincelles, ou alimente une lampe électrique.

Au nombre des progrès que l’on peut constater à cette exposition, il faut compter l’emploi chaque jour plus fréquent de l’eau et de l’air comprimés.
Il est peu de métiers plus pénibles, plus dangereux et plus abrutissants que celui des misérables houilleurs, chargés de détacher le charbon des parois des galeries de mines. Souvent la couche de houille est mince, le boyau bas et étroit, l’homme est obligé de piocher à genoux ou couché dans la boue noire; au moindre éboulement il est mort. Eh bien ! voici là une « haveuse mécanique à pression d’eau » qui désormais se chargera de l’affreuse besogne. Poussés par l’eau comprimée, les couteaux dont le piston de la machine est armé pénètrent dans la matière minérale à 1™, 20 de profondeur et la divisent en blocs réguliers.

Encore une invention qui va être maudite par ceux quelle va délivrer du bagne, mais les enfants béniront la machine que les pères auront haïe.
Creuser une mine ou percer un tunnel, cela se rapproche; nous avons ici, à droite, l’appareil employé à ce dernier objet. Une couronne de fleurets, mise en mouvement par l’air comprimé, frappe à coups précipités la surface du rocher. Les lames d’acier détachent de la masse un cylindre que l’on extrait en débris. Une galerie circulaire est ainsi creusée peu à peu, et l’air comprimé est distribué à l’aide d’un tuyau jusqu’au cœur de la montagne.

Une buée épaisse s’échappe du corps de pompe à chaque coup de piston. Les curieux s’écartent prudemment craignant d’être brûlés par la vapeur. Plongez hardiment votre main dans le jet, ô surprise ! il est glacé. Ceci provient de la dilatation et du refroidissement de l’air comprimé au moment où il se répand dans l’atmosphère; l’humidité dont l’air comprimé est chargé se condense aussitôt.

Nous sommes arrivés en face de l’innombrable série des machines destinées au filage et au tissage. Il nous est radicalement impossible d’entrer dans la description détaillée d’appareils fort ingénieux mais excessivement compliqués, et dont on pourrait à peine donner une idée un peu nette en écrivant tout un volume; en outre les perfectionnements présentés par chaque appareil ne sont généralement compréhensibles, appréciables et intéressants que pour les gens du métier, c’est le cas de le dire. Nous en serons donc réduit à ne parler avec un peu de détail que d’une exposition particulière, en choisissant une exposition typique et complète comme celle de MM. Platt, frères et Cie, qui ont obtenu la médaille d’or.

Nous trouvons là tous les procédés de filage et quelques procédés de tissage de la laine et du coton. Le premier appareil par lequel passe le coton n’est guère employé que sur le lieu de la récolte; il sert à séparer la bourre de la graine du cotonnier, et se compose essentiellement de lames tranchantes oscillant avec une grande rapidité. Le coton comprimé à la presse hydraulique est envoyé en cet état en Europe.

Dans les fabriques de ce pays, la matière textile est livrée à un batteur qui l’étale et la feutre sous forme d’une nappe. Cette nappe est prise par les cardes. Celles-ci se chargent d’une bourre légère qui est récoltée par un peigne. Le coton n’est alors qu’un nuage vaporeux presque insaisissable, mais il commence à se contracter et, sous forme d’un gros cordon d’une légèreté extrême, il s’enroule dans l’intérieur d’un cylindre métallique. Six de ces cordons sont ensuite soudés ensemble sur le banc d’étirage qui les resserre en un cordon plus petit.

Cette machine semble animée et intelligente. Si l’un des cordons se casse, elle s’arrête comme une ouvrière docile. La raison en est que le coton appuie sur un léger levier qui retombe et enraye le mouvement, dès que le fil vient à se rompre.

Après avoir passé trois fois dans cet appareil, les fils sont tordus sur les bancs à broche, et enfin filés par la Mull Jenny.

Suivant leur finesse les fils sont marqués par un numéro indiquant le nombre d’écheveaux contenus dans une livre. L’écheveau anglais est long de 840 yards, l’écheveau français a tout juste un kilomètre. Il y a à l’Exposition du fil numéro 1200! Il ; difficilement être vu sans microscope.

Tout le monde connaît les filatures, mais sait on qu’il existe d’immenses usines uniquement occupées à fabriquer les machines des filatures. Tel est le cas de MM. Platt qui ne sont ni fileurs ni tisseurs et dont la fabrique - instruments à tisser occupe sept mille ouvriers. Chaque semaine cet établissement peut monter une filature de trente mille broches, et il a l’écoulement de ses produits.

Aujourd’hui, d’ailleurs, dans toute la Grande-Bretagne, le nombre des broches dépasse trente-six millions. Leur produit s’élève chaque jour à cent trois millions de kilométrés de fil de coton. La journée de travail étant de dix -ures, on en conclut que la longueur de fil fabriqué dans toute l’Angleterre en une minute suffirait pour faire QUATRE FOIS LE TOUR
DE LA TERRE.

Nous trouvons ces chiffres stupéfiants dans l’excellente revue hebdomadaire, les Mondes, dirigée par un des collaborateurs les plus goûtés, mais malheureusement les moins assidus de notre publication, M. l’abbé Moigno.

Notons encore un petit métier qui, lorsqu’un fil vient à se casser, change lui-même de navette et continue son travail.

De l’autre côté du promenoir nous trouvons la splendide exposition de Whitworth, de Manchester, qui a remporté la suprême récompense, le grand prix.

Les machines ne sont pas très-nombreuses: un tour à tourner les roues de locomotives, cinq ou six outils formidables qui taillent le fer comme les instruments d’un menuisier taillent le bois, voilà tout; mais quelle perfection dans la forme, quelle simplicité dans les combinaisons, quelle pureté dans le métal, soyeux et moiré comme une étoffe de luxe ! Il est impossible d’avoir étudié les machines et de savoir ce que c’est que le fer sans rester en admiration devant ces produits d’un des plus grands ateliers du monde. Remarquez en outre ces boulets prismatiques, ce sont ceux des canons Whithworth à âme hexagonale, dont la redoutable puissance a porté le renom de l’illustre manufacturier plus loin que n’avaient pu le faire tous les appareils remarquables de ses établissements.

Après les machines à travailler le fer, nous arrivons aux machines à travailler le bois. Celles-ci sont en mouvement, les copeaux volent de tous côtés, on entend le sifflement presque sinistre des scies circulaires.

Voici d’abord batelier de MM. Worssam et Cie. Là des rabots entraînés dans un mouvement rotatoire rapide, aplanissent en un moment les poutres les plus noueuses et les plus déjetées. Ici une autre machine, le menuisier universel, scie, rabote, fait les mortaises et les tenons, équarrit, taille les rainures, etc., bref accomplit le travail de quinze hommes. Une dernière machine, enfin, découpe les moulures et sculpte les ornements à la vapeur.

D’autres outils aussi ingénieux appartenant à des concurrents, s’offrent à nous, mais il faut marcher, cette raison seulement nous empêche d’en parler, nous le rappelons une fois pour toutes.

Examinons ce marteau-pilon de Thwaites et Carbutt. Deux bras de fer d’un demi-mètre d’épaisseur soutiennent au-dessus de l’enclume le cylindre à vapeur dont le piston est armé du pilon. La masse, lancée avec la raideur d’un boulet par la vapeur à haute pression, pétrit le fer incandescent comme une pâte molle, et c’est littéralement à coups de canon que sont forgés les grands arbres de couche des steamers et toutes les énormes pièces de métal mises en usage par la mécanique moderne.

Au nombre des instruments de la mécanique générale qui succèdent aux machines, nous avons remarqué, entre mille autres appareils ingénieux, une balance-bascule à peser les wagons d’une construction particulièrement soignée. Pouvant peser jusqu’à 15000 kilogrammes, la balance peut mesurer avec précision jusqu’à un kilogramme.

Ce n’est pas seulement par la simplicité et le fini de sa construction que cette puissante romaine est remarquable, c’est aussi parce que cette balance anglaise est divisée selon le système métrique. L’adoption légale de ce système par le Parlement commence à porter ses fruits. Le tableau en anglais des mesures métriques comparées aux mesures usuelles, dressé par M. Charles Dowling, a été exposé avec fierté dans le pavillon des monnaies par la commission internationale an glaise. C’est ce tableau graphique qui, appendu aux murs du Parlement, avait fini par faire comprendre les avantages de notre système à tous les membres et les a décidés à l’adopter facultativement.

Nous trouvons au-delà les voitures et les locomotives fraternellement réunies. Nous n’avons pas à nous occuper de la carrosserie, dont M. Poitevin a parlé de la façon la plus compétente. Quant aux locomotives, nous promettant d’étudier celles de la section française aussi complètement que nous le permettra notre cadre malheureusement si restreint pour tout ce qu’il faut y faire entrer, nous remettrons à ce moment ce qu’il y a à dire des locomotives étrangères, afin d’éviter des répétitions fastidieuses. Nous suivrons la même méthode pour l’étude des télégraphes.

Faisons une exception cependant en faveur des câbles sous-marins, car l’Angleterre seule en fabrique sur une grande échelle. MM. Henley et Hooper ont exposé des échantillons de presque tous les câbles qui reposent au fond de la mer, c’est fort curieux ; mais ceux de M. Hooper, recouverts de caoutchouc vulcanisé, sont plus solides, moins chers et plus isolants que les câbles ordinaires à la gutta-percha; c’est ce qui leur a fait décerner la médaille d’or. Ils seront employés l’année prochaine pour établir une ligne télégraphique entre la France et l’Amérique.

A l’entrée de la rue transversale, il faut nous détourner pour admirer la vitrine de M. Matthey, qui a reçu la même récompense pour ses appareils en platine.

Ses ateliers sont les plus grands laboratoires du monde; nulle part on ne manipule une aussi grande quantité de métaux précieux, or, argent, platine, aluminium, etc. Autrefois le platine se forgeait péniblement à la plus haute température des fourneaux ; il restait poreux et n’était jamais bien homogène ; pour le souder il fallait employer l’or quatre fois plus cher que le platine. Si l’on avait le malheur de chauffer à blanc les vases, l’or fondait et tout se dessoudait.

MM. Sainte-Claire-Deville et Debray parvinrent, en chauffant le métal avec du gaz d’éclairage brûlé par de l’oxygène, à fondre le platine comme du plomb; cela simplifiait singulièrement la difficile métallurgie de ce métal et permettait de le souder avec lui-même. Mais personne ne s’avisa en France d’adopter la nouvelle méthode, et ce fut M. Matthey qui eut le mérite de l’appliquer en grand le premier. Il lui a dû la perfection hors ligne de ses produits.

Il nous resterait à parler des colonies britanniques, mais heureusement, car la place nous manque, M. de la Blanchère les a décrites ex professo, et il reste bien peu de chose à glaner après lui. Citons pourtant, dans la Nouvelle-Zélande, les os, gros comme ceux d’un bœuf, de cet oiseau, le moa, haut de quatre mètres (deux fois la taille de l’autruche), qui n’a disparu du pays que dans ces dernières années, si même il n’existe pas encore dans les forêts de l’intérieur.

En résumé, c’est peut-être dans cette galerie des arts usuels que le génie britannique se révèle avec le plus de puissance et de grandeur. Nos voisins ont pu, à prix d'or, attirer nos artistes, accaparer leurs œuvres, mais il est une chose qu’ils n’ont pu acquérir : la délicatesse du goût. Leurs orfèvres exposent des vases richement ornés, mais ce n’est point le nom du ciseleur qu’ils pensent à mettre sur l’objet, c’est la valeur en livres sterling et le poids en livres troy de leur vaisselle « massive » comme ils l’inscrivent avec tant de complaisance.... et à si juste raison. Leurs facteurs d’instruments construisent des orgues aux sons purs et harmonieux, mais ils en barbouillent les tuyaux de couleurs voyantes qui font ressembler le buffet d’orgues à une boutique de mirlitons.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée