Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Guyane anglaise

Guyane anglaise à l'exposition de Paris 1867

L’équateur passe près de là !... Les hamacs suspendus en long, en travers, formant une galerie sur la tête des promeneurs, rappellent l’accablante chaleur du soleil dans ces régions, et la nécessité pour l’organisme humain de lui céder la place et de se réfugier dans un repos réparateur: effectivement la Guyane anglaise s’étend entre le 8° et 3° seulement au nord de la ligne équatoriale. Elle se déploie le long de l’Atlantique entre le Vénézuéla et la Guyane hollandaise et comprend toute la région renfermée entre la Corentine et l’Orénoque.

L’exposition 'de cette colonie est remarquable par l’alliance des efforts sauvages et des produits civilisés. A côté de la longue chausse en fil de palmier qui sert à presser la cqssave, à coté des pochons de cannes servant de coffres et de boîtes, des arcs, des flèches et des casse-tête, des sagaies et des colliers de dents de peceari, nous heurtons du pied les balles de coton. Près des bonnets indiens en longues plumes d’ara rouges et bleues, nous voyons pendus les sacs à jour, en lianes, renfermant les précieuses racines de la salsepareille. Ce contraste est extrêmement frappant.

Nous avons à signaler ici des bois remarquables, mais qui ne sont point inconnus chez nous, car ce pays, voisin de notre colonie française, n’est pas moins bien doté qu’elle en bois précieux destinés un jour a porter un rude coup aux vieux errements en fait de construction et d’ébénisterie. Fait-on plus en Angleterre pour les bois américains que nous ne faisons en France? Je ne le sais. Ici nous nous occupons beaucoup en paroles des forêts guyanaises, mais fort peu en action. Espérons cependant que les admirables spécimens que la colonie pénitencière a envoyés et qui sont exposés dans la grande galerie des machines, ouvriront les yeux français intéressés aux bois d’œuvre! La chose en vaut bien la peine. H y a là une Californie à exploiter.

Quoique moins complète et moins bien présentée sous le rapport des échantillons, l'exposition de la Guyane anglaise ne laisse pas que d’avoir, sous ce rapport, un certain intérêt. Voici le bois qui donne, dit-on, l'huile de laurier ! on suppose que c’est l'Oréodaphne opifera (Nees.). Cette huile est non-seulement pour la médecine un remède admirable contre les rhumatismes, mais elle est pour l'industrie un principe précieux, car elle dissout parfaitement le caoutchouc. Sur les bords de l’Orénoque où cette huile se récolte, on se contente de percer l’arbre jusqu’au cœur et d’y suspendre des réservoirs dans lesquels l’huile coule. On lui donne aussi le nom de Sassafras.

Le Bushrope des rives du Deomerary ressemble à un énorme paquet de racines tordues ensemble l’une sur l’autre: les Indiens combattent avec lui les rhumatismes. Nous le voyons a côté du Simarouba au cœur jaune et noir, au bois léger comme du saule. Là, les bois se suivent et ne se ressemblent pas, et les écorces médicamenteuses sont également dissemblables : le Locust-Bark, écorce du Courbaril (Hymenea) et celle de l'Anacardium occidentale qu’on appelle Cashew-Bark, sont légères comme le liége, tandis que celle d’un Pisidiurn, le Wild-Guava, est lourde comme le plomb. Les Indiens emploient toutes ces écorces contre la dysenterie. Combien de remèdes précieux, encore enfouis pour des années dans ces écorces dont les propriétés ne .sont connues que des sauvages près desquels elles croissent! Combien nos savants ont, encore à apprendre! Il est vrai qu’ils ne s’occupent guère de tout cela. En ce moment la chimie fleurit, on y cherche — et naturellement on y trouve! — tout ce que l’on veut.... Arrière les simples et ceux qui les préconisent !

Cependant voici les Indiens de l'Orénoque et ceux du Berbice — tout Comme ceux du Marani et du Sinamary chez nous — qui nous disent: l’écorce du Serada guérit la petite vérole: celle du Curuballi, celle du Sapotier mimusops sont des émétiques; le Moraballi emprisonne les poissons : le Wallaia guérit les maux de dents (c’est l'Eperua falcata, que nous appelons Wapa huileux)-, les Yellow et Brown silverballi, le Comacoballi, le Simaruba, le Mess apple, le Blood wood, tout cela sont des ronces tannantes; quelles ressources, quand nous aurons besoin que le prix des cuirs diminue! Car les productions de la Guyane anglaise et les nôtres sont similaires, ne le perdons pas de vue. C’est à ce point de vue surtout que l’étude que nous en faisons est intéressante!

Quelques mots sur les bois d’ébénisterie admirables que l’on voit, là, sous la poussière: voici le Bibiru rouge à grain fin (Nectandra Rodœi Schnub) très-résistant, admirable pour meubles et constructions; le Wamara, ébène noire à aubier jaune, dur, roide, susceptible d’un poli magnifique; l’Arrnata ou Arunata qui rappelle le chêne; le Wallaba, au contraire, un vrai bois d’ébénisterie, rouge foncé à veines noires, magnifique; c’est cet Eperua falcata dont nous avons tout à l’heure cité l’écorce pour ses singulières propriétés. N oublions pas le Hackia, notre arbre de vie, brun-verdâtre; le Tataboo brun à veines tachetées, d un aspect très-curieux; le Turanira (Humirium floribundum Mart.) gris-rosé, uni et (l’un vernis magnifique : et dix ou vingt antres plus remarquables.

Il est impossible de quitter cette colonie sans faire remarquer le soin avec lequel les Anglais recherchent, chez eux, la conquête des matières textiles et fibreuses; il est difficile de voir, nulle part, une plus curieuse collection de ces nouvelles conquêtes que celle dont les longues tresses nous environnent. Le coton en première ligne fut, jusqu’en 1820, la grande production de la Guyane anglaise; mais les prix ayant cessé d'être rémunérateurs, ce commerce était mort, quand tout à coup la guerre d’Amérique vint lui donner une nouvelle vie, et maintenant cette culture augmente chaque année, la concurrence n’étant plus à craindre. Mais ce qui est plus remarquable, nous le répétons, ce sont les conquêtes nouvelles sur la nature sauvage. Voici la fibre du Winna, fournie par l’écorce intérieure de l’arbre Caracalli, ou Lecythis ollaria (Lin.), celui que nous nommons, chez nous, le Mahoy noir. C’est la matière dans laquelle les Indiens empaquettent leurs cigares. A côté pendent des fils faits de la fibre du Wildochro ou Urena : ce textile, abondant par toute la colonie, présente un aspect aussi doux que celui du lin ; nul doute qu’il ne soit appelé au plus bel avenir puisqu’il se récolte en grande abondance. L’écorce du Wallaba donne aussi une filasse; mais la matière que nous vouions signaler au premier rang, est celle que les Anglais nomment le crin de mora, mora hait, venant du Tillandsia usnéoïdes (Lin.), à fibres un peu grosses, brutes, mais très-flexibles et susceptibles d’immenses applications comme succédanées du chanvre. La plante est un épiphyte abondant dans la plupart des petites baies de la colonie: on le prépare simplement en le plongeant dans l’eau jusqu’à ce que l épiderme se sépare; la fibre a un peu l’aspect du crin de cheval.

La fibre Mahoe est beaucoup plus belle et plus fine : elle provient de l'Hibiscus elatus (Lin.), et présente une flexibilité admirable. Nous terminerons cette intéressante incursion dans le nouveau, par l’examen des fibres textiles du Plantain, un Bananier, le Musa Paradisius (Lin.). Ceci est un véritable chanvre, fin, souple, brillant, ayant la meilleure qualité. Enfin un mot du Silk-Grass pu fibre du Corawa (Bromelia karatas, Lin.). C’est un Ananas; aussi ne sommes-nous pas étonné de trouver à cette filasse l’aspect admirable que l'on connaît depuis longtemps aux étoffes tissées dans l’Inde avec cette matière. Lee Indiens en font leurs lignes de pêche, leurs filets et toutes leurs étoffes, je ne puis les en trouver malheureux. Ils ont aussi la fibre du Tibisiri, le Mauritia flexuosa (Lin.), ou palmier qui fournit le vin de Palme et dont les tissus ne craignent que l’humidité. Citons encore un autre palmier voisin qu’ils nomment Ita, puis le Cucuril ou Koquerit, et tous ces arbres leur fournissent des fils plus ou moins fins, plus ou moins délicats.

A l’œuvre donc, chercheurs ! qui vous effrayez pour les besoins du peuple en Voyant depuis si longtemps la fibre du coton se maintenir de plus en plus chère, à l’œuvre!... C’est à l’industrie de réparer les maux de la guerre, en découvrant les ressources cachées de la nature.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée