Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Imprimerie et la Librairie étrangères

Imprimerie et la Librairie étrangères à l'exposition de Paris 1867

Si l'Exposition universelle illustrée avait le caractère d’un journal ou de toute autre publication éphémère, il nous aurait été possible d’insérer la' lettre de M. le conseiller d’État, directeur de l’Imprimerie impériale ; nous aurions pu la commenter à notre tour, et longuement discuter chacun des faits avancés de part et d’autre.

Mais nous ne devons et nous ne pouvons pas perdre de vue, que toute (polémique dans un ouvrage qui est un livre et qui restera comme le seul et unique souvenir de l’Exposition universelle de 1867, serait chose oiseuse, peu digne du cadre adopté, de la grandeur du sujet et de l’importance des matières. Nous ne pouvons donc que résumer les principaux points sur lesquels portent les rectifications de M. le conseiller d’État, restreindre notre réponse à quelques courtes observations.

M. le conseiller d’État nous affirmé d’abord que l'imprimerie impériale n’émarge dans aucun budget et ne touche un centime ni à titre de dotation, ni à un titre quelconque; qu’elle ne trouve ses ressources que dans le payement de ses travaux, Il avoue que ses tarifs sont fixés par un décret annuel, et qu’elle est obligée d’exécuter pour l’État des travaux considérables dont les frais ne lui sont point remboursés,-comme le Bulletin des lois, les Mémoires de l'Institut, etc.

M. le conseiller d’État nie aussi que l’Imprimerie impériale entre en concurrence avec l’industrie privée, et proteste formellement contre notre assertion qui tendait à établir que son administration cache ses procédés et ses moyens d’exécution, et refuse de les communiquer aux intéressés de l’industrie privée.

Notre réponse sera courte et consistera en une seule question. Si le ministère ne donne aucune subvention à l’Imprimerie impériale; si cet établissement, avec beaucoup plus de charges que l’industrie particulière, avec un matériel beaucoup plus considérable, prend moins d’étoffes, et que d’après un rapport célèbre de M. F. Didot, que nous pourrions citer, il est prouvé qu’à 45 0/0 d’étoffes un imprimeur perd de l’argent, chiffre qui a été contrôlé et approuvé par plus de cent imprimeurs ; si l’Imprimerie impériale est forcée par les règles de la comptabilité publique, de clore définitivement ses opérations à la fin de chaque exercice, et ne peut, comme un simple particulier, dissimuler ou réparer les pertes d’une année parles bénéfices de l’autre, comment peut-elle exister et d’où tire-t-elle ses ressources? La lettre de M. le conseiller d’État n’a pas éclairci ce mystère, et nous restons dans les ténèbres, que la supposition d’une subvention payée au bout du compte avec l’argent des contribuables, vient tout naturellement dissiper.

Quant à la seconde partie du plaidoyer de M. le conseiller d’État, on ne peut y répondre que par des faits. Ces faits, nous affirmons les posséder, et nous les tenons à la disposition deM. le conseiller d’État; mais, comme nous l’avons dit plus haut, en raison même du caractère de cette publication, nous ne croyons pas devoir entrer dans une polémique de diversion.

Nous avons la mauvaise habitude en France, qu’il s’agisse d’arts ou de sciences, de ne connaître que nos illustrations et de ne. faire cas que de nos célébrités. Ce travers d’esprit, que la vanité nationale autant que le manque d’instruction et du désir d’en acquérir peuvent expliquer, est un dés grands reproches que les peuples de l’Europe adressent à la France. Nous ne connaissons pas les artistes étrangers et, pour ne citer qu’un exemple, la supériorité des sculpteurs italiens, qui ne sont pourtant pas nés d’hier, a éclaté comme un coup de foudre à l’Exposition de 1867. Il en est de même pour les représentants des arts libéraux. Si tout le public lettré sait le nom des Marne, des Didot, des Hachette, des Claye, des Best, peu de personnes en France ont entendu prononcer ceux des Giesecke, des Devrient, des Cotta, des Brockhaus, des Clowes, des Sonzogno, etc.

L’Exposition a pu révéler au moins à quelques esprits sérieux toute l’importance de ces maisons, dont la réputation est européenne et auxquelles la France seule peut-être n’a pas donné le baptême de la célébrité. J’ai dit quelques esprits sérieux, car la foule, cela devient malheureusement tous les jours plus évident, s’amuse et. s’arrête, au Champ de Mars, aux bagatelles de la porte et aux exhibitions qu’on a durement mais justement qualifiées de foraines.

Après une étude comparée de la typographie chez les divers peuples, on arrive à la conviction que les procédés se généralisent aujourd’hui, que les types perdent leur nationalité. On ne peut plus constater de différence notable ou originale dans ce qui touche à la composition et au tirage. Les machines seules, auxquelles nous consacrerons un article spécial, établissent par leurs combinaisons diverses, par leurs perfectionnements ingénieux, des supériorités et des infériorités. L’Amérique l’emporte sur tous les peuples par ses machines à journaux, à réaction, à labeur, etc. Mais pour l’impression, le point de vue de la vente et non celui de l’art guide les imprimeurs et les éditeurs du nouveau monde. On n’y produit à peu près que des journaux, et les ouvrages qui, pour la plupart, sont des traductions ou des reproductions, sont avant tout mis à la portée du grand nombre et exécutés avec cette rapidité qui exclut toute possibilité de soins. Les types qu’on emploie sont ceux qui sont usités en Europe.

L’Angleterre, par contre, se distingue par un type qui lui appartient en propre. Ce type maigre, allongé, ayant en raison de sa maigreur beaucoup de blanc dans sa structure, dans son œil comme disent les typographes, est cependant assez étroit pour mettre plus de lettres dans une ligne. Comme ce caractère est très-haut et que d’autre part fort souvent il n’est pas interligné, les lignes se touchent presque et la lecture d’une page ainsi composée devient fatigante. L’impression anglaise est toujours soignée; le papier est généralement beau et les encres sont noires et de qualité fine. On remarque cependant dans les titres un complet manque de goût, une alliance bizarre et choquante du classique et de la fantaisie. La /librairie anglaise professe une grande prédilection pour l’in-18 Charpentier, qu'elle s’obstine à nommer format anglais, mais qui appartient bien réellement à notre éditeur.

L’Allemagne affectionne les pages longues et étroites, ce qui donne à ses éditions une allure et un cachet tout à fait à part. Plusieurs essais ont été tentés pour réagir contre cet errement, mais ils ont échoué pour être tombés dans l’excès contraire, le format carré. Aujourd’hui encore l’Allemagne n’aborde qu’avec une certaine défiance l’in-18. Quelques rares éditeurs, à leur tête Cotta de Stuttgard , ont commencé des bibliothèques. Mais l’in-quarto, l’in-octavo, l’in-douze règnent presque absolument en Allemagne.

La Belgique, en toutes choses, et en imprimerie et en librairie comme pour le reste, imite les autres peuples. Ce qui, en outre, tue la grande typographie en Belgique, c’est qu’il y a presque autant d'imprimeries que de compositeurs. Nous l'avons déjà dit, dans notre premier article, une profession comme celle-ci ne peut progresser qu'à la condition de ne pas disperser les forces, et de ne pas diviser les capitaux les capacités.

L'imprimerie nationale du Portugal emploie un type qui est un compromis des différents caractères adoptés en France; elle s'efforce d'imiter les bonnes éditions françaises ; parfois avec assez de bonheur. Tandis que la typographie progresse dans ce pays, elle décline en Espagne, où l’imprimerie nationale de Madrid, par un décret de la reine en date du 25 avril dernier, vient d’être supprimée, parce que, « loin de remplir, dit le rapport, l’objet de son institution, elle est inutile au service public, improductive, onéreuse à l’État, et préjudiciable au développement de l’industrie privée.»

La Russie enfin par son exposition est inférieure à ce que produit notre imprimerie impériale avec des caractères russes, et l'Italie n'offre dans ses types ni originalité ni élégance.

Après cette revue sommaire des peuples, nous citerons, tout aussi rapidement, les maisons étrangères qui, par le développement le leurs travaux, se sont réellement créé une position hors ligne.

Luttant de près avec le grand prix remporté par la France, avec la maison Marne, se placent d’abord MM. Giesecke et Devrient, de Leipzig (médaille d’or). Les imprimeurs de Paris peuvent encore envoyer leurs fils puiser à cette source des bonnes traditions; ils y trouveront les dignes successeurs des maîtres du siècle dernier. L’habileté des ouvriers spéciaux, compositeurs, imprimeurs, conducteurs, la bonne direction, le choix des types, des papiers, des encres, etc., donnent une haute valeur aux travaux de cette maison qui réunit toutes les professions qui concourent à la confection d’un livre. MM. Giesecke et Devrient ne sont pas les seuls à soutenir la vieille réputation de Leipzig. M. Brockhaus, qui a obtenu une médaille d’argent, expose aussi quelques ouvrages remarquables.

Après Leipzig il convient de placer l’imprimerie royale de Berlin, qui n’expose que des billets de banque, des actions, du papier-monnaie, mais qui, dans ce travail, est arrivée à une rare perfection.

L’Allemagne est la terre classique de la typographie. Chaque état presque possède une maison célèbre. Ainsi le Wurtemberg peut se glorifier d’avoir le plus populaire des éditeurs, M. Cotta, qui certainement a montré le chemin à M. Hachette en fait de vulgarisation et de développement du commerce des livres. Le jury a décerné à M. Cotta une médaille d’argent, et c’est à peine justice quand on examine les belles impressions que cette maison produit en quantité. Nous ne citerons qu’un Faust, in-folio, avec gravures sur bois et compositions en taille-douce intercalées dans le texte. Cet ouvrage rivalise avec ce que nous pouvons produire de mieux. Le tirage est très-beau, très-net et très-suivi, et les caractères sont d’un choix fort heureux. A côté il faut admirer un Schiller d’une exécution parfaite également. Les gravures sont remplacées par des photographies, et une riche reliure en velours, ornée d’un portrait en ronde bosse du poète allemand, ajoute à la valeur du.livre. Dans les éditions courantes faites avec un soin extrême, il faut nommer les oeuvres complètes de Schiller, en douze volumes, un Lessing, en douze volumes également, et puis celte magnifique collection de classiques grecs et latins que les Didot ont exécutée avec plus de luxe, mais sans l’immense avantage de les mettre à la portée, comme prix, de l’écolier et de l’étudiant. La maison Cotta joint donc au mérite stérile de produire des chefs-d’œuvre, celui beaucoup plus fécond de publier de bonnes éditions soigneusement composées et tirées, pouvant entrer dans la bibliothèque la plus modeste, et payant au talent ou au génie de l’auteur le tribut d’une exécution digne de l’œuvre.

La Bavière a envoyé M. Hallberger, de Munich, dont la collection de gravures est fort remarquable; M. Pustet, de Ratisbonne, qui a obtenu une médaille d’argent pour ses bréviaires et ses bibles ; M. G. Manz, également de Ratisbonne, qui expose des livres de grand luxe.

En Autriche quelques maisons se recommandent par leurs travaux; entre autres, M. Braumüller, de Vienne, quia offert à la bibliothèque de Paris les nombreux ouvrages de son exposition qui traitent de sciences naturelles, de chimie et de mécanique.

En Angleterre la maison Clowes et fils, de Londres, hors concours comme faisant partie du jury, a été rangée par ses pairs parmi les titulaires des médailles d’or. Cette imprimerie s’est presque exclusivement consacrée aux ouvrages de sciences naturelles, et il n’y a que les maisons Didot et Martinet, de Paris, qui soient capables de lutter avec elle pour l’impression des livres de botanique et de médecine. Elle a également fait quelques excursions dans le domaine de la jurisprudence. La maison Cassell, Petter et Galpin, dont on admire les belles reliures, édite une bibliothèque in-18 qui rappelle notre format Charpentier; elle a obtenu une médaille d’argent. MM. Spottiswoode et Cie, également une médaille d’argent, — exposent une magnifique édition de Shakespeare, et MM. Low et Marston, un « Miltons Paradise lost » de toute beauté. La Société biblique britannique étrangère enfin donne un spécimen des 170 langues dans lesquelles elle imprime la Bible. Beaucoup de ces langues sont imprimées en caractères latins. — Pourquoi?
— Parce que, répond la Société, beaucoup de ces langues se parlent, mais ne s’écrivent pas. — Comment les peuplades qui les parlent pourront-elles alors les lire?

En Italie, la maison Édouard Sonzogno, de Milan, qui a des succursales à Florence et à Venise, se fait le représentant de la France. M. Sonzogno est le vulgarisateur de notre littérature et de nos idées. Correspondant de nos grands journaux et de nos éditeurs, avec un tact et une intelligence rares, il fait traduire nos meilleurs ouvrages et crée entre les deux nations une sympathie qui prend sa source dans une communauté d’idées et de principes.

Nous avons terminé cette revue, sommaire pourtant, non sans peine, nous devons l’avouer. Par une fâcheuse coïncidence, aucun des exposants n’a au Champ de Mars un représentant convenable qui pourrait initier les visiteurs à certains détails que l’examen le plus consciencieux et le plus approfondi ne peut révéler. Tout est abandonné à l’amabilité de MM. les gardiens, qui ne se souviennent pas assez qu’ils sont payés pour satisfaire à toutes les demandes du public. Ils possèdent les clefs des vitrines dans lesquelles sont renfermés la plupart des livres, et ce n’est qu’avec une mauvaise grâce parfaite qu’ils se décident, après réquisition réitérée des curieux, à les ouvrir. Tout visiteur pour eux est un ennemi qui porte atteinte à leur droit à la paresse et à la somnolence. Cet état de choses est très-nuisible aux intérêts des exposants, et il serait facile de prouver qUe le publie ne s’arrête que là où il peut toucher ou voir à son aise.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée